Abbé Jean-Paul Tony au sujet des panégyriques : « Quand notre évangélisation aura été bien approfondie, nous serons mieux nous-mêmes culturellement… »

Par Joel TOKPONOU,

  Rubrique(s): Culture |   Commentaires: Commentaires fermés sur Abbé Jean-Paul Tony au sujet des panégyriques : « Quand notre évangélisation aura été bien approfondie, nous serons mieux nous-mêmes culturellement… »

Abbé Jean-Paul Tony

Dans l’univers des pané-gyriques claniques, les religieux sont très peu présents. Mais l’abbé Jean-Paul Tony, prêtre du diocèse de Dassa-Zoumè, à défaut de faire l’exception, se démarque. Avec discernement, il s’étend sur la question à l’aune de la foi chrétienne et de l’ancrage culturel.

Propos recueillis
par Joël C. TOKPONOU

LIRE AUSSI:  CARNET NOIR: Le monde culturel pleure Anagonou Vodjo

La Nation : En tant que prêtre, quelle est votre conception des panégyriques claniques ?

Père Jean-Paul Tony : Pour moi, les panégyriques claniques sont un ensemble de principes qui régissent un clan dans nos sociétés. Au moins dans nos sociétés béninoises, il y a beaucoup de cultures qui sont divisées en clans. Et les panégyriques claniques recèlent un peu l’histoire des clans, des peuples ; les bravoures du passé qui sont, la plupart du temps, hyperbolisées, c’est-à-dire qu’on les présente comme des dithyrambes. Ils peuvent être des idéaux qu’on voudrait atteindre ou des vœux irréalisables. Ces éloges et grandeurs on les dit pour qu’en les entendant, la jeune génération y découvre les valeurs auxquelles elle doit s’en tenir. C’est en cela que les panégyriques claniques portent quelque chose de fondamentalement bon. L’autre aspect, non moins important, ce sont les interdits. C’est une sorte de caractériologie générale. Ils mettent en évidence les caractères généraux des gens de ce clan-là.

Pourquoi cet engagement pour la promotion des panégyriques ?

Les panégyriques sont pour moi une terre de mission, c’est-à-dire un lieu d’évangélisation. Promouvoir nos panégyriques claniques, c’est promouvoir en quelque sorte toute la culture. Nos schèmes de pensées au cœur de la culture se retrouvent dans les panégyriques claniques. Faire la promotion de ces derniers, ce n’est pas seulement s’en vanter ou faire de l’archéologie, loin de là ;
mais c’est oser porter à la lumière le fond de la culture aux fins d’y découvrir l’âme. Il y a du fondamentalement vrai dans les panégyriques mais aussi de l’absurde. Quand nous faisons donc la promotion de nos panégyriques, c’est dans le but de les porter à la lumière afin d’en extirper ce qui n’est pas humain, qui ne nous grandit pas et dont il faut se détourner. Ma mission ne se résume pas uniquement en la promotion des panégyriques claniques, mais aussi et surtout d’en faire des analyses à la lumière de ma foi.
Alors, comment la foi catholique perçoit-elle ces panégyriques ?

Nous ne pouvons pas émettre tout de suite une appréciation objective, parce qu’avant d’apprécier quelque chose, il faut d’abord apprendre à le connaître. Et la religion chrétienne a pour rôle majeur d’apporter la lumière de l’évangile au cœur de la culture pour libérer l’homme des carcans de tout ce qui ne peut que le déshumaniser. Puisque nos panégyriques claniques sont un constituant de la culture et disent même l’histoire de nos cultures, de nos clans, la religion catholique ne condamne pas notre histoire. Bien au contraire, elle y apporte la lumière. En conséquence, cette rencontre de l’évangile et de nos panégyriques claniques conduira à ce que nous appelons « l’évangélisation de la culture » et « l’inculturation de l’évangile ». Et parce que la religion chrétienne catholique n’est pas une culture mais une lumière, elle ne saurait dominer ou vassaliser notre culture mais simplement l’éclairer. Mais en l’éclairant, elle condamne des pratiques qui ne résistent pas à la lumière.

LIRE AUSSI:  5e édition du Festival international de Porto-Novo : Clap de fin en apothéose !

Mais les panégyriques claniques, c’est aussi des interdits ou des totems en dessous. Cela ne leur donne-t-il pas une allure cultuelle et spirituelle ?

Avant d’être un ensemble d’interdits, de totems, les panégyriques sont avant tout des louanges avec une dynamique d’incitation au bien. Les interdits qu’on peut y retrouver sont souvent, et selon la culture, humanisants. Le spirituel et le cultuel sont avant tout innés en nous. C’est une aubaine de les retrouver dans le panégyrique qui reste l’un des rares espaces pour conserver la tradition orale. Quand notre évangélisation aura été bien approfondie, nous serons mieux nous-mêmes culturellement…

Généralement, les chrétiens s’opposent à l’utilisation des panégyriques claniques, parce qu’ils seraient contraires aux valeurs prônées par la religion. Qu’en dites-vous ?

L’opposition des chrétiens aux panégyriques claniques s’entend et se comprend, et ce, du moment où nous n’en avons pas encore extirpé ce qui n’est pas bien. Alors en voulant user de ces panégyriques, on pourrait affirmer des contre-vérités, dire des choses peu charitables, voire rouler dans le décor. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour rejeter les panégyriques claniques. Cela signifie simplement que nous avons encore du pain sur la planche. La rencontre de notre culture avec le christianisme n’est pas encore comprise comme don et accueil réciproques. Notre culture n’est pas un grenier d’obscurantisme et c’est à nous de la défendre et de la valoriser. A titre illustratif, pourquoi préférer le mot « Pierre » à « Okuta », ou « Awignan », qui reste le même prénom chrétien. Nous nous devons de comprendre que le catholicisme et l’universalité de la foi se vivent dans la richesse de la différence culturelle.

LIRE AUSSI:  Inauguration de ’’Le Centre Arts et Cultures’’:Quand des initiatives culturelles privées font la leçon aux autorités

Quel lien pourrait-on faire entre les panégyriques claniques et la litanie des saints ?

Comparer la litanie des saints aux panégyriques claniques me parait relever d’une analogie imparfaite, car les finalités sont différentes. Cependant, vu qu’il est question d’un clan d’un côté et d’un individu de l’autre, la similitude notable est la présence d’éloges de personne. La litanie d’un saint n’est pas synonyme de ce que ce dernier a été exempt de faiblesses ni de défauts au cours de sa vie. Dans la litanie des saints, l’Eglise met en exergue uniquement les valeurs positives tandis qu’avec les panégyriques, on peut aussi retrouver le côté négatif du clan.

En tant que prêtre, par quelle activité parvenez-vous à être au service des panégyriques claniques ?

Le prêtre catholique est une personne qui est intégrée dans une culture, au contact de l’homme dans toutes ses dimensions ; que ce soit sa misère quotidienne ou ses espoirs… Pour promouvoir une valeur, la première des choses dont on a besoin, ce n’est pas les moyens financiers, c’est l’homme. Il est vrai que pour les travaux que nous faisons au sein de ma culture « Idaasha”, nous avons besoin de moyens financiers. La providence ne fait jamais défaut quand on travaille pour sa gloire. A dire vrai, le travail que nous faisons, loin d’être la promotion de la vaine gloire, c’est l’évangélisation de la culture.

Que faut-il faire pour faire renaître les panégyriques claniques en voie de disparition ?

L’homme s’éveille de jour en jour et la communication à l’ère de la mondialisation nous fait comprendre davantage que pour entrer dans l’universel, il faut d’abord être particulier. Africains, Béninois, nous n’avons pas besoin de nous révolter contre ce qui a été fait jusque-là, mais je pense fondamentalement que nous avons besoin de comprendre plus qui nous sommes. Je ne suis pas en anthropologie générale, mais je voudrais m’identifier à moi-même comme le Français s’identifie à lui-même, comme le Chinois sait qu’il est unique et différent de l’Africain. Tant que la culture demeurera dynamique, nous ressusciterons nos valeurs moribondes. Les contre-valeurs s’estomperont d’elles-mêmes. Il n’y a pas de magie autour de la résurgence de nos panégyriques claniques en voie de disparition. Si nous ne comprenons pas aujourd’hui que les panégyriques sont un héritage culturel, cela finira par s’imposer à nous tôt ou tard.

LIRE AUSSI:  L’actrice Bella Agossou au sujet de la production du film ‘’Adú’’: « Le ministre de la Culture nous a aidés de manière exceptionnelle »

Quels projets avez-vous pour la promotion des panégyriques claniques ?

La promotion des panégyriques claniques, pour moi n’est plus un projet, ou si cela avait été un projet, nous sommes en train de l’exécuter depuis dix ans. A défaut de travailler sur tous les clans, il faudrait avoir l’esprit, mieux, l’âme d’une culture avant de pouvoir travailler de manière efficiente sur ces clans. Ce n’est pas comme les Européens qui font une semaine en Afrique et se disent spécialistes de l’Afrique. Nous avons besoin de nous prendre un peu plus au sérieux.

Que dire pour conclure cet entretien ?

Mon mot de fin sera plutôt une prière : que Dieu nous aide à demeurer des flambeaux de lumière au sein de nos cultures !
Que l’évangile ne soit jamais étranger à nos cultures, et que nos cultures ne soient plus étranges à l’évangile ! Voilà mon rêve, voilà mon défi. Au cœur de nos cultures, on trouve des valeurs évangéliques qui, en fait, sont des valeurs humaines, des valeurs qui font la promotion de l’homme dans toutes ses dimensions. Alors, quand nous aurons évangélisé la culture et inculturé l’évangile, le Christ pourra naître dans toutes nos cultures et l’universalité de la foi sera comprise de tous !!! Voilà mon rêve.