Accès des femmes aux postes de prise de décisions: Des déterminants socioculturels, économiques… qui freinent l’élan

Par Maryse ASSOGBADJO,

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Le quatrième Recensement général de la population et de l’habitation (RGPH4) de 2013 a dénombré neuf millions neuf cent quatre-vingt-trois mille huit cent quatre-vingt-quatre (9 983 884) habitants résidents des deux sexes au Bénin dont cinq millions cent quinze mille sept cent quatre (5 115 704) personnes de sexe féminin, soit 51,2% de la population totale. Relativement à ce pourcentage, les femmes ont donc la majorité absolue en termes d’effectif. Il en a été toujours ainsi au Bénin et dans la plupart des pays du monde. Sauf que cette supériorité n’a jamais permis aux femmes béninoises de réaliser de grands progrès notamment dans les instances décisionnelles. Et en dépit des nombreux efforts en faveur de l’égalité homme-femme, leur accès auxdites instances demeure limité.

En plus des inégalités qui les touchent, les femmes demeurent les principales victimes des mesures législatives et des pesanteurs socioculturelles, qui ne favorisent pas leur égal accès aux services, aux droits et aux décisions. En la matière, le Bénin fait partie des pays les plus pauvres du monde avec un sort peu reluisant réservé aux femmes sur plusieurs plans. En effet, l’analyse de la situation des femmes béninoises nécessite un bref regard sur leur émancipation et l’histoire de leur contribution à la gestion de la vie politique, économique et culturelle du pays.
L’histoire politique du Bénin révèle la participation des femmes amazones à la vie politique et publique depuis le XIXe siècle précisément sous le règne du roi Guézo (1818-1858). Mais cette présence dans l’arène publique s’est progressivement réduite à la portion congrue depuis l’installation du système colonial. Marginalisées par-ci, soumises par-là, écartées de l’accès aux biens et services et de leur contrôle d’un autre côté. Analphabètes dans la grande majorité des cas, les femmes béninoises sont encore dans une situation de discrimination préjudiciable au développement du pays.

Des données qui interpellent !

La représentativité des femmes dans les institutions étatiques demeure peu enviable. Selon une étude du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), datant de 2013, au sein des différents gouvernements qui se sont succédé de 2010 à 2014, pour un total de quatre vingt-sept ministres nommés, on compte dix-huit femmes soit 20,69% avec des taux assez bas ayant atteint 13,33% en 2010.
A l’Assemblée nationale, sur les deux cent quarante-neuf députés élus entre 2003 et 2015, deux cent vingt-sept étaient des hommes et vingt-deux des femmes soit 8,84%.
Au niveau local, l’attention mérite d’être un peu plus accordée aux chiffres afin de situer les responsabilités.
Entre 2003 et 2008, sur mille deux cent quatre vingt-sept conseillers communaux élus, il y avait mille deux cent quarante deux hommes pour quarante cinq femmes, soit 3,50% et sur les 77 maires, on ne comptait que quatre femmes soit 5,19%. Entre 2008 et 2013, sur mille quatre cent quarante conseillers communaux élus, on avait dénombré mille trois cent soixante-quinze hommes pour soixante-cinq femmes, soit 4,51% mais cette fois-ci, il n’y a qu’une seule femme qui soit élue maire sur les 77, ce qui donne un pourcentage de 1,30.
On aurait pu s’arrêter à ce niveau pour constater la sous- représentativité des femmes dans les instances de prise de décisions. Mais il importe d’observer un changement de la situation à partir des postes où la force de prise de décision s’affaiblit. Comment pourrait-on expliquer cette situation sur les plans socioculturel, économique et juridique ?

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Déterminants socioculturels

Malgré le vote de plusieurs lois pour améliorer le statut socioculturel et économique de la femme, les valeurs transmises de génération en génération à travers les proverbes, les chansons et des pratiques socioculturelles sont plus fortes que les lois qui peinent à être appliquées. Les anciennes pratiques prévalent encore et maintiennent les femmes dans une position de faible capacité de prise de décision.
Dans la règle 122 du coutumier du Dahomey de 1931, on aperçoit la place inférieure accordée à la femme. Jusqu’à nos jours, les relations au cours du mariage ou au cours de la vie conjugale sont placées sous l’obéissance de la femme au mari qui est le chef de la famille, détenant ainsi tout pouvoir, en commençant par le pouvoir de prise de décision. Le coutumier énonce clairement que «la femme fait partie des biens et de l’héritage de l’homme». Là se pose toute la problématique de la place accordée à la femme avant de la laisser prendre des décisions. Si tant est qu’elle fait partie des biens de l’homme, il peut en disposer comme bon lui semble. En réalité, ce qui se passe dans les institutions de l’Etat ou dans les arènes de prise de décisions n’est que le reflet de ce qui a cours au sein des familles ou dans la société béninoise.
D’autres raisons du non accès égal des femmes aux postes décisionnels tiennent à la santé de reproduction et au degré de croyance religieuse élevé dans la société béninoise.
Par rapport à la santé de la reproduction et plus spécifiquement à la planification familiale, du fait du rapport de genre déséquilibré, prendre la décision d’utiliser une méthode de contraception en contexte de couple est assez difficile. La décision revient souvent à l’homme et la société s’accorde sur le fait que la femme ne peut adopter une méthode contraceptive sans l’avis favorable de son mari. Si elle venait à le faire sans le consentement de ce dernier, elle est soupçonnée de prostitution et d’adultère.
Aussi les pratiques de veuvage, de lévirat ou de sororat sont-elles encore des pratiques socioculturelles qui portent un frein aux pouvoirs décisionnels des femmes des zones rurales au Bénin. Mieux, le mariage sans consentement ou le mariage précoce demeure toujours d’actualité.
A ces facteurs s’ajoutent des déterminants économiques qui limitent également la prise de décision par les femmes.
Sur le plan économique, le coutumier du Dahomey (1931) explique que la femme a souvent l’administration du ménage et peut se constituer une économie avec le produit de la vente de certains objets de sa fabrication. Et en toute évidence, cette économie ne sert qu’à supporter les enfants. Elle fait partie des biens et de l’héritage de l’homme et donc, n’a pas accès aux facteurs de production dont la terre. Et pourtant, ces questions sont déjà réglées par le Code des personnes et de la famille. Tant qu’elle n’a pas accès aux facteurs de production, elle sera toujours maintenue dans sa «profession» de ménagère pour s’occuper du foyer malgré le fait qu’elle puisse exercer légalement, la profession de son choix. Mais il faut remarquer que le plus important déterminant des limites à la prise de décision par les femmes sur le plan économique, se situe au niveau de la scolarisation, de l’instruction ou de l’éducation. Malgré les efforts qui sont déployés pour accroitre le taux de scolarisation des filles, beaucoup d’actions restent à entreprendre pour promouvoir la scolarisation et le maintien des filles dans le système éducatif.

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Rôle de second plan

La connaissance est un pouvoir qui place l’individu à des postes ou dans des positions de prise de décision. Lorsqu’elle fait défaut, l’individu est absent. Beaucoup de femmes se retrouvent malheureusement dans cette situation.
Déjà sur le plan socioculturel, elles sont marginalisées et un rôle de second plan leur est réservé. A partir de cet instant, la perception que les femmes ont d’elles-mêmes contribue à freiner leur participation à la prise de décision.
Au plan national, plusieurs lois ou décisions ont été prises en faveur de l’élimination des violences et de toutes formes de discrimination à l’égard des femmes, ce qui permet la promotion de leur droit de prise de décision.
Dans un contexte où le principe d’égalité n’est pas encore compris avant d’être accepté, la participation effective des femmes à la prise de décision n’est pas chose facile.
Le niveau d’imprégnation est encore trop faible pour produire un changement de perception ou de perspective. L’application des lois n’est pas une pratique courante dans la culture béninoise. Aussi, les relations familiales ou amicales sont-elles plus fortes que les torts commis à l’endroit des femmes. Et les victimes préfèrent se taire pour ne pas se créer des ennuis ou des ennemis. Le manque d’application des textes de lois explique alors en grande partie, la persistance de la faible participation des femmes au processus décisionnel. Il va falloir travailler à corriger ces différents facteurs qui freinent l’accès des femmes aux instances de prise de décisions.

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Source : Contenu modifié du document provisoire sur les déterminants socioculturels économiques et légaux freinant la prise de décisions par les femmes au Bénin présenté par le professeur Dodji Amouzouvi et Josaphat Avocè