Angéla Kpeidja:« Pour la première fois, j’avais trouvé une oreille attentive »

Par Maryse ASSOGBADJO,

  Rubrique(s): Société |   Commentaires: 1


Angéla Kpeidja, journaliste spécialisée dans les questions de santé, actuellement chef service web à la Télévision nationale pense que des réformes s’imposent dans le domaine du recrutement au Bénin pour préserver les femmes des abus. Elle porte le combat de la protection des femmes après avoir dénoncé, il y a six mois, le harcèlement sexuel dans son milieu professionnel.

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La Nation : A l’occasion de la fête du travail le 1er mai dernier, vous faisiez une dénonciation plutôt inhabituelle au Bénin. Six mois après, comment vous sentez-vous ?

Angéla Kpeidja : Il s’agissait d’une goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Que ce soit dans le milieu médical qui est mon milieu de travail initial et celui des médias, mes efforts ont toujours été engloutis dans ces environnements sexistes. Aujourd’hui encore, si je n’ai plus à affronter ces comportements humiliants et désagréables d’un quelconque chef, je porte les stigmates de cette dénonciation parce qu’on me considère, à tort, comme celle qui a porté atteinte à l’image de marque de mon employeur.
Je me bats toujours pour exister dans mon environnement de travail. Mais pour moi, une femme brave, c’est aussi celle-là qui a une grande capacité de résilience. J’ai saisi l’opportunité qui m’a été offerte à travers mon nouveau poste et j’écris désormais avec beaucoup de détermination de nouvelles pages de l’histoire du web dans cette entreprise de presse dans laquelle j’ai déjà totalisé plus de 15 ans.

Plusieurs Ong et Osc s’appuient sur votre exemple aujourd’hui pour exhorter les femmes victimes du harcèlement sexuel à la dénonciation. Avez-vous le sentiment que votre cause est entendue ?

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Je n’ai pas l’impression que les Ong entendent ma cause. Quand je visite la loi portant répression et protection des victimes du harcèlement sexuel dans notre pays, les Organisations non gouvernementales avaient la possibilité de se saisir de mon dossier pour m’aider à aller devant les juridictions. Mais je n’ai même pas eu l’impression d’être protégée si ce n’est l’Association des femmes Avocates du Bénin, l’Ong Calvif et l’ancienne ministre Claire Houngan Ayémonna. Dans le feu de mes dénonciations, il y a eu évidemment beaucoup de déclarations de soutien mais qui ne sont pas allées loin ni dans le déclenchement de la riposte, ni dans ma prise en charge. J’ai eu surtout l’impression que beaucoup avaient juste besoin de se greffer sur mon histoire pour bénéficier de la lumière des projecteurs qui étaient sur moi.
Pour le chef de l’Etat, l’acte que vous avez posé sera le déclencheur d’une aube nouvelle dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes. Les seize jours d’activisme démarrés le 25 novembre dans ce cadre vous donnent-ils l’occasion de faire un point non exhaustif de la protection des victimes dans notre pays ?

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Là-dessus, je voudrais une fois encore remercier le président de la République, Patrice Talon, qui a été très sensible à mon cas. Pour la première fois dans ma vie, j’avais trouvé une oreille attentive dont les mots ont suffi à soulager la souffrance accumulée pendant des années. Mais en fait, en matière de répression des actes de harcèlement, la loi prévoit deux paliers de justice. Des sanctions administratives sont proposées, et lorsque la victime décide d’aller devant les juridictions, la loi prévoit un à deux ans de prison selon le cas avec des amendes et des dommages et intérêts. Puis, il y a des délais de prescription. Finalement, il n’y a pas de réparation possible pour moi puisque je vis avec mon corps qui a été souillé après les viols et harcèlements sexuels subis.

Que préconisez-vous pour améliorer la situation des femmes victimes de violences ?

J’ai apprécié la volonté et le soutien que le chef de l’Etat a eu à mon égard.
Mon cas n’est qu’une infime partie de l’iceberg. Je voudrais espérer des réformes dans le mode de recrutement dans notre pays pour protéger les femmes en quête de travail parce que, selon les chiffres rapportés en 2016 par certaines organisations de défense des droits des femmes, trois femmes sur cinq subissent le harcèlement sexuel sans oublier la promotion “canapé” qui est toujours en vogue. Enfin, je plaide pour l’application stricte des lois dans les administrations aussi bien privées que publiques et le renforcement des capacités de toute la chaine de riposte au harcèlement sexuel.

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Quels sont vos engagements pour contribuer à la riposte aux violences faites aux femmes ?

Je suis désormais présidente d’une Ong dénommée « N’aie pas peur », dont l’un des objectifs est de participer à la lutte contre le harcèlement sexuel en milieu professionnel. Nous voulons être un centre d’écoute et d’appui aussi bien psychologique que juridique pour les femmes victimes de violences sexuelles. Déjà, nous utilisons nos plateformes Twitter, Instagram et Facebook pour informer sur les dispositions de la loi portant répression et protection des victimes du harcèlement sexuel en milieu professionnel. Nous donnons la parole aux experts dans divers domaines pour éveiller les consciences sur les conséquences de ces violences mais aussi sur les astuces pour se défendre. Nous espérons que notre lobbying fera bouger les lignes.