Annick Nonohou, sage-femme, activiste des droits humains: « Les violences obstétricales menacent l’intégrité physique des femmes »

Par Maryse ASSOGBADJO,

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Annick Nonohou

C’est un secret de polichinelle. Les violences en milieu sanitaire sont bien réelles dans certains centres hospitaliers de notre pays. Elles portent atteinte aux droits humains. Pourtant, les dénonciations ne sont jamais spontanées. Annick Nonohou, sage-femme d’Etat, juriste et présidente du Réseau des soignants amis des patients a décidé de mener le combat.

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La Nation : Les ‘’violences obstétricales’’ sont souvent décriées, mais peu de femmes l’exposent publiquement. De quoi retourne ce phénomène ?

Annick Nonohou : Il est difficile de cerner facilement la définition du concept de Violences obstétricales (Vo), car elles varient d’une littérature à une autre ou d’une législation à une autre. Selon la législation béninoise, elle est définie dans l’article 2 al 3 de la loi n°2011-26 du 09 Janvier 2012 portant prévention et répression des violences faites aux femmes et s’énonce comme suit : « Au titre de la présente loi, sont également considérées comme les violences faites aux femmes le fait pour un agent médical, paramédical, de ne pas apporter à une femme au cours d’un accouchement, toute la diligence requise ou de s’abstenir d’accomplir son devoir professionnel». Pour plusieurs auteurs, il a été constaté dans la revue de littérature que j’ai faite, que les violences obstétricales sont perçues comme le manque de respect lors de l’accouchement. Plusieurs appellations sont attribuées à ces violences, fondées sur des expériences négatives de l’accouchement. On y relève «les comportements abusifs », « la négligence », « les mauvais traitements », « les traitements inhumains et dégradants », « la déshumanisation des soins ou de l’accouchement ». Le concept de « violences obstétricales» est moins présent dans la littérature scientifique. Il s’agit d’un vocabulaire plus utilisé par les féministes et les activistes.

Que révèlent les données sur le phénomène ?

Pour le moment, nous ne voulons pas exhiber les statistiques afférentes aux violences obstétricales mais nous pouvons vous avouer que les différents groupes de travail mis en place par le Réseau des soignants amis des patients du Bénin avec l’appui de la Jica ont pu collecter assez de données de 2015 à 2018 notamment en exploitant la voix des parturientes et des usagers. L’association dispose d’assez d’informations relatives à la vulgarisation des droits et devoirs des parturientes et à la typologie des violences obstétricales subies par les gestantes, les parturientes et les accouchées. Ces informations sont issues de la gestion et du catalogue des violences dénoncées et passées en revue lors des réunions bimestrielles de suivi du niveau d’harmonisation des soins et de la protection des droits des patients au sein de certains centres hospitaliers universitaires de l’Atlantique et du Littoral et lors des réunions trimestrielles corporatistes d’apprentissage des règles d’éthique et de déontologie organisées durant les trois années. L’essentiel aujourd’hui, c’est de savoir que les violences obstétricales sont une réalité au Bénin. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, elles constituent une violation des droits fondamentaux de la gestante, de la parturiente, de l’accouchée, du nouveau-né, du couple et de la famille. Elles sont une menace à l’intégrité physique des femmes.

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Les gestantes n’ont-elles pas finalement des raisons de préférer les gynécologues ?

Les gestantes opèrent délibérément leur choix. Cependant, c’est la sage-femme qui est le professionnel médical qui a l’obligation de défendre le droit des femmes surtout en milieu sanitaire. De plus, ce sont elles qui s’occupent du suivi médical de la grossesse et réalisent les accouchements physiologiques. Les femmes en état de grossesse ne doivent faire appel aux gynécologues qu’en cas de pathologie. Durant les dernières années, beaucoup de tâches médicales ont été déléguées aux sages-femmes. Ce qui les oblige à prendre efficacement en charge certaines complications de la grossesse et de l’accouchement. Revenant aux violences obstétricales, elles ne sont pas que l’apanage des sages-femmes. Elles sont belles et bien infligées aux femmes majoritairement par les médecins et gynécologues obstétriciens à travers le paternalisme ou le terrorisme médical, et l’exploitation de la voix des femmes et des usagers, le confirme bien.

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Une telle initiative dans l’univers des sages-femmes n’est-elle pas risquée ? Ne craignez-vous pas les crocs-en-jambe ?

L’initiative de défense des droits humains en général et des droits des patientes en particulier en milieu sanitaire est très risquée, mais très noble. En réalité, la défense des droits humains devrait être le quotidien de tout être humain doté d’intelligence, car en l’absence de justice, d’équité, nous vivons dans la récurrence des violences et ce climat d’insécurité notoire n’est pas favorable à la paix nécessaire au développement de l’humanité.
La crainte existe, mais elle ne peut empêcher un activiste des droits humains à militer pour le bien-être de la société. En tant que sage-femme juriste, présidente du Réseau des soignants amis des patients au Bénin, défenseur des droits humains, j’ai l’obligation d’être résiliente afin de poursuivre cette noble lutte avec beaucoup de prudence et de sérénité. Les coups bas sont légion, les harcèlements les plus insupportables me sont infligés au quotidien, mais j’ai décidé d’être un membre honnête, humaniste, activiste du Réseau des soignants amis des patients, afin d’apporter ma pierre à l’édification de la démocratie sanitaire et du modèle humaniste des soins au Bénin et en Afrique.

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Quels sont les résultats auxquels les actions du réseau ont déjà abouti ?

Bien que les objectifs escomptés à la création du R-SAP n’aient pas encore été complètement atteints, nous pouvons dire avec aisance que notre activisme au Bénin et en Afrique francophone a porté beaucoup de fruits. Grâce à nos actions et plaidoyers, il y a eu la relance de la classe des mères et de l’accouchement humanisé au Chu-Mel, le démarrage de la classe des accouchées et parents-enfants ainsi que le démarrage officiel de la vulgarisation des droits et devoirs des patientes lors des causeries matinales en consultation prénatale et des sensibilisations dans les services d’hospitalisation.
Nous pouvons également noter la mise à disposition des usagers de services de santé et des patientes des fiches de vulgarisation des droits et devoirs (Vdd) et de positions libres d’accouchement, l’intégration des dix droits au dossier obstétrical sur le plan maternel. A cela s’ajoute la validation des fiches d’assistance et d’accès des accompagnants en salle de naissance, l’élaboration du guide béninois de la classe des mères comportant des thématiques sur l’accouchement humanisé, l’intérêt du respect des patients.
En Afrique francophone, nous entendons dupliquer certaines initiatives ayant déjà produit des résultats au Bénin. Il s’agira notamment des classes ado-jeunes à Abidjan, et du démarrage de l’Ecole des mamans au Burkina-Faso.