Aurélien Agbénonci à propos du rapatriement des biens culturels : « Le président Talon a démontré encore ses qualités de visionnaire »

Par Paul AMOUSSOU,

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Aurélien Agbénonci à propos du rapatriement des biens culturels

Fruit d’une coopération exemplaire entre le Bénin et la France, un travail d’orfèvre… Ainsi peut-on résumer le long processus qui aboutit à la restitution des biens culturels au Bénin, avec à la clé une exposition au Musée du Quai Branly avant la consécration du retour de ces biens au bercail, dernier tour de piste auréolé d’un franc succès à Paris, preuve du cœur battant patrimonial que représentent lesdites œuvres.
A l’origine de cette réussite, était une diplomatie agissante et pragmatique conduite par Aurélien Agbénonci, qui a su donner corps à la volonté et au leadership du président Patrice Talon. Le ministre béninois des Affaires étrangères lève quelque peu le voile, à travers cette interview, sur les clés de la réussite de cette initiative historique.
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La Nation : Monsieur le ministre, quel sentiment vous anime au terme de ce processus de rapatriement des biens culturels nationaux ?
Aurélien Agbénonci : Je voudrais avant tout vous remercier pour l’opportunité que vous m’offrez de pouvoir m’adresser à vos lecteurs sur ce sujet d’intérêt national. Pour répondre à votre question, je ressens en toute humilité comme un privilège exceptionnel et une responsabilité historique d’avoir pu conduire à terme, avec mon collègue en charge du Tourisme, de la Culture et des Arts, et sous la haute direction du chef de l’Etat, le président Patrice Talon, ce processus de restitution par la France au Bénin des 26 œuvres des Trésors royaux d’Abomey, conservées au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris.
Face à cet aboutissement qui vient couronner tant d’efforts accomplis durant plus de cinq années, je ressens aussi la satisfaction du devoir accompli. Le chemin parcouru a été long et parsemé d’obstacles et de polémiques de tous genres depuis la demande officielle que j’ai adressée le 26 août 2016, en ma qualité de chef de la diplomatie béninoise, à mon homologue français, sur instructions du président de la République, pour aboutir à la concrétisation effective de cette restitution. En tant qu’acteur privilégié d’une entreprise aussi hardie et ardue, j’estime que ce dénouement est un motif sérieux de fierté nationale pour tous les Béninois.
Croyiez-vous à son aboutissement ? Et sur quoi fondiez-vous un tel optimisme ?
Il est vrai que le droit international et notamment la législation française qui est très protectrice du patrimoine depuis des siècles, n’offraient au Bénin aucune garantie pour l’aboutissement heureux de sa demande de restitution. Mieux, il n’y avait dans la pratique aucune demande similaire entre une ex-colonie et l’ancienne puissance colonisatrice. Par conséquent, une incertitude juridique entourait la demande béninoise au départ.
De ce fait, cette requête que j’ai eu l’honneur de soumettre aux autorités françaises, s’était fondée presque exclusivement sur le terrain de la légitimité basée sur l’histoire. Elle a ainsi pu bénéficier du soutien de la société civile, notamment de la diaspora africaine en France, et même des milieux intellectuels et politiques, en France comme au Bénin. La convergence de nos actions ainsi que cette conviction que nos prétentions étaient fort légitimes ont alimenté notre espoir quant à l’aboutissement heureux de nos démarches. Il ne faut pas occulter l’action menée par le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) et celle fortement soutenue par le Professeur Jean Roger Ahoyo et quelques intellectuels de notre pays.
Cela dit, il convient de souligner et de saluer surtout le courage politique dont a fait montre le président français, M. Emmanuel Macron, dans son discours de Ouagadougou du 28 novembre 2017 dans lequel il s’est engagé à favoriser des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain dans un délai de cinq ans. Ce discours fondateur a servi de déclic en ce sens qu’il a marqué un revirement de la position du gouvernement français sur la question, car souvenez-vous que la demande du gouvernement béninois a reçu dans un premier temps une fin de non-recevoir qui m’a été formellement notifiée en décembre 2016 par mon homologue français de l’époque, M. Jean-Marc Ayrault, que j’ai rencontré à ce sujet.
Il faut noter ensuite l’approche pragmatique et l’esprit d’ouverture du président Patrice Talon, qui a privilégié le concept de coopération patrimoniale et muséale, sans rien céder sur le principe de la légitimité de la revendication. Il vous souviendra que le chef de l’Etat a prononcé, le 1er juin 2018, un discours fondateur à la Conférence organisée au siège de l’Unesco sur le thème « Circulation des biens culturels et Patrimoine en partage : quelles nouvelles perspectives ? ». Il avait en effet souligné à cette occasion que « la restitution, le partage et la circulation des biens culturels sont désormais, pour le Bénin, un facteur de lutte contre la pauvreté, un facteur de création d’emplois et de richesse, un outil de développement socioéconomique ».
Je dois enfin insister sur l’approche pragmatique qui a été celle du gouvernement béninois dans les négo-ciations avec la partie française, lesquelles ont été conduites dans un esprit de coopération et de partenariat et non dans une opposition frontale. Le gouvernement béninois a également bénéficié, ne l’oublions pas, de l’accompagnement très précieux de nos experts du Comité de coopération muséale et patrimoniale entre le Bénin et la France, présidé par le professeur Nouréini Tidjani-Serpos, tout au long de ce processus.
Avec ce rapatriement, beaucoup de voix y compris celles qui chahutent les relations franco-africaines, présagent d’un nouveau départ pour lesdites relations. Etes-vous de cet avis ? Et pourquoi ? 
La restitution des biens culturels est l’un des piliers de la nouvelle relation que la France entend construire avec l’Afrique, sous l’impulsion du président Emmanuel Macron. C’est aussi l’approche préconisée par les universitaires Felwine Sarr et Bénédicte Savoy qui, dans leur rapport sur la restitution du patrimoine remis au président français en novembre 2018, ont appelé à l’instauration d’une « nouvelle éthique relationnelle » fondée sur la mutualité entre la France et l’Afrique par le biais des restitutions de biens culturels. C’est au cours de la rencontre à l’Elysée entre le président Macron et le président Talon qu’a été annoncé cet exercice d’encadrement intellectuel et universitaire de la dynamique de restitution des biens culturels enlevés à nos pays. Le Bénin s’honore d’être le premier pays africain à ouvrir cette nouvelle page des relations franco-africaines dans le cadre de la restitution des biens culturels. C’est un acte à la fois historique et symbolique qui présage vraiment d’un nouveau départ dans nos relations avec la France, dans une dynamique de coopération et de partenariat fondée sur le respect mutuel et la réciprocité.
Je voudrais souligner en outre que nous avons ouvert la voie à une nouvelle dynamique qui a conduit la Cedeao à adopter une Déclaration sur la restitution des biens culturels ainsi que l’Union africaine qui, lors d’un récent sommet, a approuvé une recommandation sur le même sujet.
Vous avez souligné l’exemplarité des relations franco-béninoises. Quels en sont les déterminants, au-delà du fructueux partenariat sur les œuvres culturelles ? 
Le Bénin et la France entretiennent une coopération dense et active dans de nombreux domaines. Une nouvelle impulsion est donnée à cette coopération bilatérale depuis 2016, à la faveur notamment de la visite de travail effectuée par le chef de l’Etat en France en mars 2018. Cette visite a été marquée notamment par la signature d’un nouveau Cadre général de partenariat (Cgp) entre le Bénin et la France pour la période 2018-2021.  Depuis lors, les engagements de l’Agence française de Développement (Afd) ont, par exemple, atteint un niveau sans précédent dans notre pays. Les relations économiques entre les deux pays sont également en pleine expansion, grâce à l’attractivité retrouvée de la destination Bénin sous l’effet conjugué des réformes et projets phares mis en œuvre par le gouvernement durant le premier quinquennat du chef de l’Etat. De plus, de nombreuses entreprises françaises sont à nos côtés pour la transformation infrastructurelle qui est en cours dans notre pays.
Etes-vous surpris par le succès de la semaine culturelle du Bénin à Paris, notamment l’exposition des 26 œuvres ?
Absolument pas ! L’acte de restitution est inédit et suffisamment symbolique pour attirer l’attention des populations de part et d’autre de l’Atlantique. En plus, l’organisation mise en place a été d’une très grande qualité parce que le chef de l’Etat nous a fait confiance, et comme vous le savez, son exigence de la qualité et de la rigueur a été comme une boussole permanente pour mon collègue en charge du Tourisme, ses prédécesseurs qui ont aussi géré ce dossier  et moi-même. Je tiens à cet égard à saluer le travail préparatoire remarquable qui a été conduit par les équipes béninoises (Maec et Mtca) et françaises (Quai d’Orsay, ministère de la Culture, Musée du Quai Branly) impliquées dans l’organisation de cet évènement. L’Ambassade de France à Cotonou et l’Ambassade du Bénin à Paris ont également joué, dans le cadre de ces équipes, un rôle essentiel dans le bon déroulement de cette semaine culturelle.
D’aucuns annoncent de grandes cérémonies d’accueil des biens. Qu’en est-il exactement ? Quel est l’agenda une fois ces biens revenus au Bénin ?
L’agenda retenu pour le retour des biens culturels au Bénin prévoit trois principales activités à l’intérieur desquelles peuvent se loger des activités secondaires. Au titre des principales activités, il convient de retenir l’accueil très solennel, l’acclimatation et plus tard l’exposition des œuvres au Palais de la Marina ; l’exposition temporaire pendant une période n’excédant pas trois (03) ans des œuvres à la Maison du Gouverneur au Fort Portugais de Ouidah ; le transfert des œuvres à leur destination finale au Musée de l’Épopée des Amazones et des Rois du Danxomè (Meard), à l’issue des trois années d’exposition à Ouidah.
Réclamer ces biens, fait inédit, est jugé osé. L’aboutissement du processus fait-il de vous un ministre des Affaires étrangères heureux ?
Comme je l’ai mentionné plus haut, ne pas avouer les sentiments de joie et de fierté qui m’animent en ce moment serait fausse modestie. Il est donc évident que je suis particulièrement comblé par ce dénouement. Mais au-delà de ma personne, c’est tout un travail d’équipe qui est ainsi couronné de succès. Je pense encore une fois à l’équipe du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération et à celle du ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts, qui n’ont ménagé aucun effort dans ce processus.
Il s’agit donc d’un succès collectif, une action de dignité et l’acquittement d’un devoir des héritiers de notre histoire que nous sommes tous à divers titres, sous la haute direction du chef de l’Etat qui a démontré encore une fois à travers cette initiative ses qualités de visionnaire. Mais cet aboutissement n’est pas une fin en soi, c’est une invite à redoubler d’ardeur pour relever les autres défis de développement de notre pays.
Propos recueillis à Paris par Paul AMOUSSOU
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