Bernard Ehoun sur la multiplicité des instruments de mesure : « Un tel système de mesurage comporte des insuffisances »

Par Désiré C. VIGAN A/R Mono Couffo,

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Bernard Ehoun sur la multiplicité des instruments de mesure « Un tel système de mesurage comporte des insuffisances »Bernard Ehoun, directeur départemental de l’Industrie et du Commerce, a conduit une enquête dans les marchés du Mono et du Couffo qui a confirmé que les commerçants utilisent divers instruments, selon les marchés, les communes et même les départements pour le mesurage des produits agricoles

La grande variété des instruments traditionnels de mesure utilisés dans la commercialisation des produits agricoles n’est pas du goût des dirigeants de l’espace communautaire Uemoa, qui ont décidé de prendre une résolution. Il s’agit du Règlement numéro 08/2014/Cm/Uemoa qui définit, entre autres, les unités de mesure légales utilisables dans les pays membres de l’Union. Bernard Ehoun, directeur départemental en charge de l’Industrie et du Commerce dans le Mono-Couffo, revient dans cette interview sur les motivations et implications de la résolution.

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La Nation : Pourquoi une résolution contre la variété des récipients traditionnels de mesure utilisés dans les marchés de l’espace Uemoa ?

Bernard Ehoun : Vous avez raison de dire qu’il y a de nos jours une variété impressionnante de récipients traditionnels de mesure dans nos marchés. La direction départementale de l’Industrie et du Commerce que j’ai l’honneur de diriger a mené une enquête économique sur les instruments de mesure utilisés dans la commercialisation des produits agricoles dans le Mono et le Couffo. Cette enquête a révélé que les commerçants utilisent divers instruments, selon les marchés, les communes et même les départements, pour le mesurage des produits agricoles. Ces instruments sont connus sous divers noms comme évigban, otoka, tohoungodo, védomè, ganouvi, petit panier, sohoungo, ibogban, etc. Un instrument en vogue dans un marché donné, peut ne pas être connu dans un autre et cela, à l’intérieur d’une même commune, d’un même département ou dans la même région comme le Mono-Couffo. Vous pouvez comprendre alors pourquoi la variété et le nombre impressionnant des récipients traditionnels de mesure en vogue dans les marchés ne sont plus du goût de l’Uemoa. En effet, un tel système de mesurage comporte plusieurs insuffisances qui ne favorisent pas le développement socio-économique.
D’abord, les instruments traditionnels de mesure, parce qu’il n’est pas facile d’établir leur correspondance, génèrent des obstacles techniques au développement du commerce entre les pays de l’Union d’une part, et entre les pays de l’Union et le reste du monde d’autre part. Ces instruments excluent les pays où ils sont encore utilisés, de la compétition internationale en matière de commerce de divers produits, faute d’instruments de mesures appropriés. Ensuite, avec ces instruments traditionnels, les producteurs tout comme les consommateurs sont grugés. Seul le commerçant tire son profit de l’utilisation de ces instruments.

Qu’est-ce qui est alors proposé en lieu et place des instruments traditionnels de mesure en vogue ?

Lors d’une transaction commerciale, la quantité délivrée doit être au moins égale à la quantité annoncée. Pour que cela soit ainsi, il est recommandé dans la commercialisation des produits agricoles d’utiliser les balances, les bascules et les ponts bascules qui sont des instruments de mesure légaux parce que reliés au système international d’unité (Si).
De façon pratique, on peut utiliser la balance pour vendre ou pour acheter le maïs, le gari, le niébé, les fruits et légumes, les tubercules comme l’igname, et j’en passe. Est-ce que vous savez que dans les communes du Couffo, ce sont les tricycles ou les véhicules bâchés qui servent d’outils de mesure lorsqu’il s’agit de vendre les agrumes notamment les oranges? En termes de poids, cela ne correspond à rien. Ce système ne peut pas permettre à notre pays de produire des données fiables sur la production des fruits. On peut donc en lieu et place de ces moyens de déplacement qui sont utilisés comme des instruments de mesure utiliser les bascules. Le combat des acteurs que sont les maires, les responsables de nos marchés pour une commercialisation aux normes des produits agricoles doit consister à lutter pour la vente au kilogramme. C’est le seul moyen pour que le commerce des produits dans nos marchés soit équitable, transparent, compétitif et bénéfique aussi bien au producteur qu’au consommateur en passant par le commerçant.

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Comment faire pour que les commerçants adoptent effectivement des instruments de mesure agréés dans l’espace Uemoa ?

C’est vrai que l’Uemoa a adopté un règlement instituant un système harmonisé de métrologie dans les Etats membres. Il s’agit du Règlement N°08/2014/Cm/Uemoa qui définit, entre autres, les unités de mesure légales utilisables dans les pays membres de l’Union. L’adoption de ces nouvelles mesures va se faire par sensibilisation. Il ne s’agit pas, dans les jours à venir, de retirer de force, les récipients traditionnels de mesure que les commerçants utilisent dans nos marchés. Le ministère de l’Industrie et du Commerce à travers ces structures compétentes, notamment l’Agence nationale de normalisation, de métrologie et du contrôle qualité (Anm) et les directions départementales, va amener les différents acteurs du système de commercialisation des produits agricoles à comprendre les avantages de l’utilisation des instruments de mesure légaux conformes au système international d’unité (Si). Au Sénégal, les seuls instruments qui sont utilisés aujourd’hui sont ceux conformes aux ambitions exprimées à travers le règlement ci-dessus cité. Avec les acteurs de la filière de la banane plantain, il y a aussi un bon travail qui se fait et cette banane se vend déjà au kilo. Mon vœu est que les producteurs de crincrin dans les communes d’Athiémé, de Lokossa et de Houéyogbé entrent dans la même dynamique en imposant peu à peu qu’on leur achète leurs productions avec des bascules à l’instar du coton. Une fois acquis, les instruments de mesure que nous recommandons doivent être vérifiés et étalonnés par l’Anm.

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A qui va profiter la commercialisation des produits agricoles avec des instruments conformes au système international d’unité ?

L’utilisation des instruments de mesure conformes arrange le secteur du commerce des produits agricoles. Les instruments liés au système international d’unité instaurent la transparence et la confiance. Par contre, l’utilisation d’instruments de mesure disparates peut décourager certains acheteurs à fréquenter nos marchés, ne maîtrisant pas bien notre système de mesurage et craignant d’être «dupés». Vous constatez avec moi que pour rendre plus compétitifs nos marchés dans le double espace Cedeao et Uemoa, nous devons, chacun à son niveau, œuvrer à l’avènement d’un système de mesurage qui réponde aux exigences internationales. Cela profite à plus d’un ! Dans le cadre de la mobilisation des recettes de l’Etat, l’utilisation des instruments de mesure fiables peut contribuer à l’amélioration des recettes publiques. Dans l’industrie, les instruments de mesure bien étalonnés permettent de réduire de façon substantielle les pertes de production qui impactent négativement la compétitivité de l’entreprise. L’utilisation d’une balance renforce la confiance des clients et garantit un commerce équitable.

Quelle stratégie le Bénin développe-t-il pour ne pas être en marge de la dynamique de l’espace Uemoa ?

Il a été recommandé à l’issue de l’atelier de vulgarisation sur les textes communautaires en matière de métrologie organisé à Cotonou en mai 2018, de promouvoir l’utilisation des balances et d’interdire progressivement les récipients traditionnels de mesure. Bien avant cet atelier, le Bénin a pris un certain nombre de textes qui sont en train d’être actualisés.
Il faut souligner aussi le travail de professionnalisation des circuits de commercialisation de nos produits agricoles que le gouvernement fait. L’organisation professionnelle de la commercialisation des produits agricoles oblige les producteurs, les acheteurs, les transformateurs à utiliser des instruments de mesure recommandés par le système international d’unité. C’est le cas dans la filière soja aujourd’hui. Avant l’avènement du régime du Président Talon, cette spéculation se vendait dans le même désordre que le maïs, l’arachide. Mais, aujourd’hui, c’est fini ! La vente ou l’achat se font avec des balances. Petit à petit, d’autres filières seront contaminées par la vente au kilogramme. C’est pourquoi, ma direction a entrepris l’année dernière une vaste campagne de sensibilisation et de plaidoyer afin que la commercialisation des produits agricoles prenne un nouveau départ dans le Mono et le Couffo.
Comme j’ai commencé à le dire plus haut, l’adoption de cette mesure au niveau départemental passera par la sensibilisation des opérateurs économiques. La réussite de cette action nécessite l’appui des autorités départementales et communales. A ce sujet, je me réjouis déjà de la disponibilité des préfets du Mono et du Couffo à appuyer l’opération. L’année dernière, ces deux autorités se sont personnellement impliquées dans l’exécution de l’activité de ma direction sur les instruments de mesure utilisés dans la commercialisation des produits agricoles dans la région. Cette activité comportait deux phases. La première phase est celle de la collecte de données sur les différents instruments de mesure utilisés dans nos marchés dans le cadre de la commercialisation des produits agricoles. C’est une étape qui nous a permis de faire l’état des lieux de ces instruments. Pour ce faire, tous les marchés des deux départements ont été parcourus. A la seconde étape, les données collectées et traitées ont été présentées au cours de deux ateliers organisés respectivement à Grand-Popo pour le compte du Mono et à Klouékanmey pour les acteurs du Couffo. Ces ateliers nous ont permis de comprendre que les acteurs de la chaine de commercialisation des produits agricoles veulent aller eux-aussi à la vente au kilogramme parce que cela présente beaucoup d’avantages.

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Quelles sanctions sont prévues à l’encontre de ceux qui tenteraient de résister au règne des instruments de mesure imposés au sein de l’espace communautaire ?

Il y a des sanctions prévues par les textes en vigueur au Bénin en cas de non utilisation d’instruments de mesure appropriés dans les transactions commerciales. Nous pouvons citer à titre d’exemple le décret 86-216 du 30 mai 1986 portant règlementation générale des instruments de mesure en République du Bénin. L’article 42 dudit décret prévoit comme sanction quinze jours à six mois de prison et/ou une pénalité financière de dix mille à un million de francs Cfa. Dans la commercialisation de certains produits comme le soja, le cajou et le karité, ces sanctions sont appliquées quand l’infraction est établie. Mais, pour les autres produits généralement vendus dans nos marchés, comme le maïs, le gari, les fruits…, la sensibilisation est privilégiée en attendant que leur commercialisation soit plus organisée. Des initiatives se prennent déjà dans ce sens par le gouvernement à travers le ministère de l’Industrie et du Commerce.