Brice Sinsin : une espèce rare des forêts

Par Fulbert Adjimehossou,

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Brice Sinsin, chercheur béninois passionnéBrice Sinsin, chercheur béninois passionné

Depuis qu’il a découvert, dans son jeune âge, les forêts, Brice Sinsin en a fait son terrain de jeu pour y percer les mystères. A trois ans de sa retraite, le meilleur scientifique africain de l’année 2017 n’est pas prêt à céder cet espace de liberté.

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Ôter les forêts de la vie de Brice Sinsin, c’est lui couper le souffle. Il vient de passer une quinzaine de jours en forêt, de Samiondji dans le Zou à la Pendjari, avec une virée à Nikki où il a conduit ses travaux de thèse sur le pastoralisme.
Entre lui et la nature, c’est une idylle qu’il n’arrive pas à expliquer. « C’est comme vous aimez une fille. On aime c’est tout », lâche-t-il avec sourire. C’est en ces lieux qu’il se recharge pour entretenir la passion qui brûle en lui pour après se vider, avec conviction, sans arrière-pensée.
Cette dernière soirée d’août 2021 a été singulière dans un jardin à Grand-Popo. En fond sonore, se faisaient entendre le bruit des vagues, le frémissement des feuilles, les cris d’oiseaux qu’il reconnaît, même de loin. « Là, c’est un bulbul qui est en train de crier, un oiseau qu’on qualifie de mangeur de piment », nous apprend-il. C’est en réalité là, dans ce monde qu’il naquit en 1959.
Professeur titulaire depuis 16 ans, Brice Sinsin est un herbier humain qui garde en mémoire, sans être botaniste, plus de 1 500 espèces végétales des
2 807 dont regorge la flore béninoise. Pourtant, rien ne le prédestinait à devenir agronome, excepté sa passion pour les mathématiques et les sciences physiques. En réalité, cette histoire intime entre lui et la biodiversité s’est mise en place progressivement. Enfant, l’actuel directeur du Laboratoire d’Ecologie appliquée ambitionnait d’enfiler une blouse et de prêter le serment d’Hippocrate. «Je devrais aller en médecine ». Le pensionnaire du Lycée Houffon d’Abomey n’aurait pas fait fausse route avec une bonne dose de biologie. Sa rigueur qu’on lui connaît, son principe, « travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive » qu’il répète d’ailleurs sans cesse et son attachement à la vie l’auraient rendu peut-être bien meilleur. Mais c’est plutôt en Agronomie qu’il atterrit en 1980, une fois le Bac en poche pour dit-il, «continuer à vivre les maths et la physique ».

Epoux de la nature

Ingénieur agronome, il a très tôt pris goût à l’aventure, peu importe le relief. La consigne d’Adolphe Biaou, ministre du Développement rural à l’époque, lui fera du bien : « Tous les ingénieurs sur le terrain!». De là, il va se retrouver dans les forêts classées de Tchaourou, les réserves de l’Ouémé supérieur, les plantations de teck à Tchatchou et d’anacarde à Agramarou. Le destin a voulu faire de lui un ange gardien de la biodiversité. Il le deviendra d’ailleurs pour de vrai. «Lorsque vous êtes dans la nature, vous vivez de plaisantes anecdotes par-ci, par-là, de braconniers, de la confrérie de chasseurs ». Pourtant, ce ne fut pas non plus si simple. Très jeune, ingénieur forestier, tous ses agents avaient au minimum 12 ans d’expérience sur lui. C’était un élément nouveau dans le système. « Il y avait un peu de résistance. Mais à force de montrer ce que je sais faire, je les ai entrainés dans des habitudes nouvelles et empreintes de science, parvenant ainsi à mobiliser la troupe autour de moi ».
Et la mayonnaise prendra très vite. C’est son adjoint, un adjudant-chef qui tenait toute la paperasse. Cela lui permet de passer du temps avec sa brigade forestière à Bétérou. « J’allais carrément vivre avec les membres de la brigade, apprendre de leurs expériences. Le fief du braconnage était à l’époque à Wari Maro. Le chef des chasseurs m’a beaucoup estimé. Jusqu’à maintenant, j’ai gardé contact avec lui », témoigne le forestier. Mais le chef section forestière basé à Tchaourou en 1986 a fini par déposer les armes. Il alla voir le chef d’État-major d’alors pour lui faire l’annonce de quitter le statut de forestier de l’armée populaire pour celui d’enseignant du supérieur. « Il a tenté de me persuader. J’ai dit non. Je devrais faire partie de la première promotion des officiers forestiers. On m’a fait appel pour la visite technique. J’ai refusé. Mon job, c’est maintenant de former ceux qui doivent aller sur le terrain ».

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Sinsin le Peul

Beaucoup ne lui connaissent pas cette expertise : le pastoralisme. Il en est arrivé là par curiosité. Parce que les éleveurs tombaient très fréquemment dans les mailles du jeune forestier dans les réserves sous sa protection, il décida d’aller en immersion pour décoder cette communauté. Sa hiérarchie lui en donna l’autorisation pour 45 jours de transhumance. « Pendant deux semaines, j’avoue, je faisais une diarrhée d’adaptation. Le chef peul voulait me retourner et je m’y suis opposé. J’ai fait le reste du temps avec eux pour comprendre leur vie. Ils m’ont ensuite confié 25 bovins que j’ai appris à guider. C’est ce qui m’a conduit à faire ma thèse sur le pastoralisme le 4 février 1993 au lieu de la faire sur la faune sauvage », raconte l’ancien président de l’Association béninoise de Pastoralisme (Abepa).
C’est donc avec un œil de sachant que ce scientifique analyse la situation, dit-il, chaotique dans laquelle est plongée la transhumance au Bénin et dans la sous-région. « C’était prévu. Tout le monde se dit qu’il y a d’espace mais ces transhumants n’ont de terre que ce que les agriculteurs ne leur ont pas encore arraché. Or, l’infini est devenu fini depuis longtemps déjà ». Ce qui l’irrite davantage, c’est la manière avec laquelle les débats se font. « Au Bénin, on discute de l’effet et on refuse de raisonner sur la cause. On va difficilement s’en sortir ainsi. Les scientifiques du pastoralisme doivent réfléchir et établir les faits sur le sujet et les politiques vont intervenir et décider ensuite. Mais chacun utilise ses acquis d’expérience, croyant que c’est par là que viendra la solution nourrie de passion et de parti pris d’avance », fustige le chercheur.

Chasseur de financements

Si Brice Sinsin n’est pas en forêt, c’est qu’il est au Laboratoire d’Ecologie appliquée (Lea) qu’il a créé en 1994. C’est là qu’il construira toute sa vie de chercheur, aujourd’hui auteur de plus de 350 publications scientifiques. « C’est au sein de mon laboratoire que je suis le plus épanoui. C’est une suite continue, sans rupture depuis 1993 où je suis rentré dans cette université en tant qu’assistant. C’est un monde passionnant. On dirait qu’il y a une sagaie dans votre dos. Je lisais autour de
7 000 pages d’articles par an, maintenant je dois tourner autour de 2 000. Ma tête ne fait que mettre beaucoup de choses en hypothèses », confie-t-il.
Ce qui particularise ce manager, c’est sa capacité à mobiliser des financements pour la recherche. Lui et son équipe en gagnaient tellement à l’échelle mondiale au point de forcer l’escale d’un directeur de programme de la Fao à Cotonou. « Il ne comprend pas qu’un pays inexistant sur la carte mondiale gagne trois fois le prix Vavilov. Il m’a reçu dans le jardin de l’hôtel Sheraton et m’a dit que c’est simplement pour me connaître. Il a juste fait escale pour voir si c’est une réalité avant d’aller à son rendez-vous en Afrique du Sud. Il croyait qu’on faisait du vodoun. Je lui ai fait comprendre que nous sommes un laboratoire qui s’entraîne et s’entraide. Le jeune qui vient au Lea de l’Uac, on lui apprend à rédiger des projets et à chercher des bourses de recherche », relate-t-il.

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Recteur « par mission »

Brice Sinsin était parti pour être un politicien, depuis le collège puis durant ses cinq années d’études agronomiques à la Fsa/Unb. Sous la révolution, il éprouvait du plaisir à diriger ses collègues. Mais sa rencontre amoureuse avec la recherche va l’éloigner de ce monde. Cependant, à l’ère de la démocratisation de l’Université d’Abomey-Calavi, il va devoir revivre autrement cette expérience politique pour 11 ans. « Je suis devenu vice-recteur puis recteur pour accomplir une mission. Ce sont des collègues qui me l’ont demandé très franchement. Ils ont trouvé que le rayonnement que connaissait mon laboratoire pouvait être partagé. C’est ainsi qu’ils ont fait de moi vice-recteur chargé de la recherche et ensuite recteur »,
Il décida de mener cette expérience avec rigueur. Promptitude et pragmatisme, ce sont les mots qui sans doute le qualifient le mieux. Des coups d’œil sur une montre, on ne manque pas de le faire quand on a rendez-vous avec lui, en forêt, au laboratoire, au rectorat, ou en amphithéâtre. C’est un homme « réglo» pour qui « l’heure, c’est l’heure ». Et il n’hésitait pas à démarrer des cérémonies officielles si l’autorité de tutelle devait venir en retard. «L’empêchement du ministre ne peut pas m’empêcher de rester dans le temps. Quand il vient après, on suspend et il fait son discours. Le temps c’est le temps », martèle-t-il.
Son ambition était de faire de l’Uac une université citoyenne. L’expérience n’aura pas été facile. « Quand ça n’allait pas, il fallait prendre des décisions. Je n’aime pas m’éterniser sur des discussions démocratiques. C’est une perte de temps ». Les coups bas ne manquaient pas non plus. Mais le recteur n’y voyait pas un obstacle. « Où que vous posiez les pieds, vous aurez quelques remontées de poussière. Si vous devez vous éterniser à entendre ce que chaque chat apporte comme miaulement, vous n’allez pas avancer. Je n’ai jamais passé une mauvaise nuit quand j’étais recteur ».
Pour beaucoup, son second mandat a été de trop. Mais l’enseignant d’écologie ne voit pas les choses de la même manière. « J’ai fait plus de réalisations au second mandat. C’était beaucoup plus pour l’insertion des étudiants. C’est pour ça qu’on a créé le service des volontaires, puis notre incubateur. Nous étions l’une des premières dans le monde francophone africain à en avoir créé. Les trois ans, ça passe vite. J’ai terminé ».

Pourchassé de toutes parts !

Le recteur a terminé cette mission et est retourné dans son laboratoire. Cependant, c’est sans compter avec les nombreuses sollicitations pour diriger des universités sur le continent. « J’avais donné une conférence en Chine où j’ai présenté comment sans ressources étatiques, nous avons réussi à monter un programme de recherche universitaire digne du nom. La ministre sud-africaine de l’Enseignement supérieur m’a embrassé sur le podium comme si on était des amoureux. Elle a dit vouloir envoyer ses recteurs se faire former au Bénin. Beaucoup de pays m’ont pourchassé pour partager l’expérience de l’Uac du Bénin. J’ai dit non. La direction des universités, c’est terminé. J’ai fini ma carrière de recteur ».
A trois ans de sa retraite, Brice Sinsin ne rêve pas d’un poste politique. Pour qui le connait, c’est un chercheur qui tient à son espace de liberté et qui n’hésite pas à poser ses conditions. «Si je ne peux pas être dans un environnement où je vais donner le meilleur de moi-même, ce n’est pas la peine. Il y a une bonne partie de ce que j’ai fait quand j’ai eu le commandement de l’Uac qu’on aurait pu faire quand j’étais vice-recteur. Mais c’est impossible. Je ne vais plus travailler dans ces conditions. Qu’est-ce qu’on me donnera comme politicien à la solde si ce n’est un salaire ou des primes ».
En 2016, une perche lui a été tendue pour être candidat à l’élection présidentielle. Sans aucune surprise, le chercheur n’a pas mordu à cet hameçon politique. « C’est mal connaître Sinsin. Je ne suis pas prêt pour ça. Je n’arrive pas à faire la transition entre ma passion pour la recherche et aller haranguer la foule. Pour ma petite expérience en politique, ce n’est pas un jeu de pions isolés. N’y allez pas parce qu’il y a quelques bons de carburant ou des véhicules aux plaques bleues ».

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A la vie, à la mort !

C’est un chercheur qui aime se surpasser. En forêt, il ne se donne pas de limites. C’est ainsi qu’il se comportait lors de son stage dans les Alpes en France. « Je ne prenais jamais le chemin tortueux dans les montagnes. J’allais toujours à la verticale. Je voulais faire un sommet un jour et ça faisait 480 m d’altitude. Je croyais que les souches d’arbustes étaient bien rapprochées les unes des autres mais arrivé dans les 50 derniers mètres les souches étaient plutôt distantes de deux mètres l’une de l’autre. Je devrais finir écrasé et je suis encore devant vous aujourd’hui. Imaginez la suite. C’est la plus grande frayeur de ma vie ». Comme forestier, l’ancien recteur a traversé beaucoup d’épreuves et de frayeurs au point de ne plus craindre la mort. «J’ai toujours été curieux de savoir pourquoi les gens craignent la mort. Les chrétiens disent Dieu a donné, Dieu a repris, mais pourquoi quand il veut reprendre vous vous acharnez à lui résister coûte que coûte ! J’adore tous les risques du monde. Je dis toujours à mes enfants, je meurs ici, enterrez-moi. N’allez même pas chercher la cause. C’est ma fin ». Mais à 62 ans, ce n’est pas encore la fin pour Brice Sinsin, ce non croyant dont la vie ne peut se résumer à quelques pages?