CarenGrown, directrice principale ‘’Egalité des genres’’ à la Banque mondiale: Investir dans l’égalité des sexes profite à l’économie

Par Maryse ASSOGBADJO,

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La Banque mondiale fait de la question du genre l’une des pierres angulaires de ses interventions dans les pays en développement. CarenGrown, directrice principale Egalité des genres à la Banque mondialeexplique les approches de l’institution financière internationale. Pour elle, investir dans l’égalité des sexes est un gage de croissance économique résiliente et inclusive.

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La Nation : La problématique du genre est devenue un enjeu de développement international, au point de préoccuper la Banque mondiale. Quelle lecture la Banque fait-elle de la situation du genre en Afrique ?

CarenGrown :Le genre fait partie des prioritésde la Banque mondiale depuis quelques années. Il est évident qu’avec la recherche et les expériences de chaque pays, on ne peut pas ignorer la contribution de la moitié de la population et se développer. Le fait de ne pas investir dans l’égalité des sexes dans un pays a un impact négatif sur le développement économique et social. Cet impact est estimé à des milliers de milliards de dollars. Lorsqu’on réduit les inégalités hommes-femmes dans tous les domaines, cela induit une amélioration extrêmement importante du bien-être de la famille, de la société et le développement économique national.
Des recherches agricoles faites dans six pays africains ont prouvéque l’accès inégalitaire des femmes au foncier se répercute négativement sur les rendements, du fait de leur faible capacité à embaucher la main-d’œuvre et à accéder aux ressources productives. Les difficultés d’accès des femmes à la terre ont des répercussions directes sur la pauvreté.Le faible accès des femmes au foncier dans certains pays demeure l’un des problèmes cruciaux de développement.S’il y a un investissement conséquent pour les agricultrices dans le domaine de la technologie, des intrants et de la transformation, on pourra réduire le gap dans le domaine foncier. C’est cela une politique économique intelligente.

Quelles réponses la Banque mondiale apporte-t-elle aux inégalités des genres en Afrique?

La Banque mondiale intervient aux côtés des pays pauvres d’Afrique pour réduire les inégalités du genre. Notre appui se manifeste dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de la protection sociale, pour l’ensemble de la population, et pour les femmes en particulier. C’est parce qu’elles ne bénéficient pas d’un certain nombre de services dans le domaine de la santé par exemple qu’on continue d’enregistrer de forts taux de mortalité maternelle. Les services de planning familial ne sont pas assez développés. Il en est de même de la protection sociale qui n’arrive pas encore à cibler tous les besoins spécifiques des femmes. La Banque mondiale a inclus la préoccupation de l’abandon de l’école dans son appui au secteur de l’éducation. Nous sommes convaincus qu’une fille qui bénéficie d’une éducation de qualité et qui suit normalement son cursus scolaire de la maternelle jusqu’au supérieur, peut bénéficier des opportunités économiques et participer pleinement au développement de son pays. Tous nos programmes dans les secteurs sociauxprennent en compte le genre.

Comment réduire concrètement les disparités homme-femme à l’école ?

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Dans le secteur de l’éducation, il y a un grand besoin lié à la qualité de l’éducation des filles. La Banque mondiale intervient à ce niveau pour aider à corriger les disparités. Les conditions à l’écoledoivent répondre aux besoins des filles. Dans le domaine de l’hygiène, elles ont besoin par exemple d’avoir des latrines séparées que les garçons pour se sentir à l’aise. Outre l’attention qui doit être accordée à l’éducation de base, les enseignements secondaire et supérieur doivent préparer les filles au marché du travail. Car, à ce niveau, il y a beaucoup de contraintes liées à leur accès à l’emploi. Pourtant, les filles et les femmes possèdent d’énormes capacités qui sont malheureusement peu valorisées. Elles s’orientent plus vers les secteurs qui offrent moins d’opportunités. Cela s’observe déjà dans le choix des métiers où très peud’entre elles s’intéressentaux métiers dits masculins. Si nous aspirons à la prospérité, il faut amener toute la population vers les opportunités et les secteurs porteurs d’avenir.Il faut absolument combler les écarts à ce niveau en faisant accroître le nombre de femmes dans les domaines de la science, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques.
Dans le domaine agricole, on note une forte présence féminine dans l’agriculture de subsistance. Très peu d’entre elles se retrouvent dans la transformation agricole qui offre d’énormes possibilités. Des opportunités de formation doivent être disponibles pour les femmes n’ayant pas la possibilité de poursuivre les études supérieures au même titre que les hommes et nos programmes dans plusieurs pays africains appuient ce type d’effort.

Au cours de votre séjour, vous avez visité certaines réalisations du Projet Emploi des Jeunes (Pej). Quelles leçons tirez-vous de vos observations ?

J’ai été vraiment impressionnée par le Projet Emploi des Jeunes qui œuvre à offrir les mêmes chances de formation aux filles qu’aux garçons. Au cours de mon séjour, j’ai visité deux différents sites. Le premieroffre des formations aux jeunes sans emplois. Bienqu’il ne s’agisse pas d’un centre de formation formel, les jeunes filles bénéficient des aptitudes axées sur la confiance en soi,la capacité entrepreneuriale et managériale, le respect de soi et de l’autre. A travers les discussions que nous avons eues avec elles, on a noté qu’elles s’y intéressent beaucoup et cela se voit dans leurs comportements. Elles sont ambitieuses et déterminées. Nous avons fait le même constat chez les hommes inscrits dans ce programme.
Le deuxième site que nous avons visité est un centre de formation dédié aux métiers dits masculins où nous avons échangé avec des femmes en formation pour devenir des mécaniciennes, des menuisières, des plombières. Pour ces femmes, apprendre ces métiers relève d’une vocation. C’était formidable quand elles nous ont exposé leurs expériences et ambitions. Elles sont très accrochées à leurs métiers et n’entendent céder à aucune pression extérieure pour les abandonner. Elles veulent devenir des pionnières pour servir d’exemples et de modèles aux autres jeunes filles. C’était une chance pour nous de visiter ces deux sites de formation soutenus par le Pej.

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Au Bénin, le genre suscite beaucoup de débats, notamment l’autonomisation et l’accès des femmes aux instances décisionnelles. Quel accompagnement la Banque mondiale apporte-t-elle à ce challenge ?

Ces questions ont été soulevées par plusieurs personnalités qui m’ont reçue au cours de mon séjour, notamment le président de l’Assemblée nationale, Adrien Houngbédji qui nous a fait part de son inquiétude à résoudre cette équation. Les femmes sont faiblement représentées à l’hémicycle. Il y a un engagement du pays à relever ce défi. La Banque mondiale n’intervient pas directement dans le domaine de l’organisation des élections, le positionnement des femmes sur les listes électorales ou encore la gestion des campagnes électorales, mais elle n’est pas pour autant indifférente à la question de la représentativité des femmes au sein des instances de prise de décision. Elle travaille à développer des systèmes dans lesquels ces différents domaines trouvent des idées. Elle essaie également de développer des stratégies pour inverser les tendances au niveau des instances décisionnelles.
Par exemple, nous encourageons un plus grand nombre de femmes àembrasser des positions de leadership dans les secteurs de l’électricité et de l’eau.Ces expériences peuvent être également traduites en politique. La Banque mondiale travaille beaucoup avec les secteurs publics et privés notamment la SFI (Société financière internationale) qui veille à assurer une forte représentativité des femmes au sein des Conseils d’administration des sociétés. Du fait de la forte implication des femmes, le secteur privé est en avance sur le secteur public parce qu’il a plus de capacité à vendre, à réaliser des bénéfices et à faire des retours sur investissement.

Relativement à la question de l’autonomisation des femmes, la Banque mondiale a mis en place un programme qui mobilise plus d’un milliard de dollars au profit du secteur privé pour appuyer directement les femmes à accéder aux crédits. Ce programme est destiné au financement des petites et moyennes entreprises à travers des prêts et des contraintes non financières telles que la formation, l’accès au marché, l’amélioration des chaînes de valeurs. Les dirigeants africains doivent modifier les lois de sorte à réduire les contraintes aux femmes en vue de leur pleine participation au développement.L’épanouissement et l’autonomisation de la femme sont bénéfiques à toutes les nations.

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La Banque mondiale a engagé depuis la semaine dernière, des discussions sur le nouveau cadre de partenariat avec le Bénin. Le genre fait-il partie de sa nouvelle stratégie ? Si oui, comment cela se traduit ?

Absolument ! Le genre est une des priorités principales de la Banque mondiale au Bénin. Son nouveau cadre de partenariat avec le Bénin est basé sur trois piliers. Le premier vise la productivité et la compétitivité. Le deuxième s’appuie sur le développement du capital humain et le troisième concerne la résilience face au changement climatique. Il y a des actions transversales et spécifiquesà chaque pilier en faveur des femmes. Il y a un cadre de résultats qui suit l’évolution dans ces différents domaines. Le gouvernement, le secteur privé, les partenaires au développement et la société civile peuvent y apporter des appréciations. Ce cadre qui est développé au Bénin peut éventuellement servir de modèle pour d’autres pays africains.

Quel est votre mot de fin ?

La question des violences faites aux femmes et aux filles préoccupe énormément la Banque mondiale.L’augmentation des violences et des inégalités a un impact négatif sur la croissance économique. Il importe de trouver des approches dans les lieux de travail, des espaces publics ou dans les maisons pour sensibiliser contre ce phénomène. Malheureusement, cela s’observe aussi dans le secteur de l’éducation. Nous avons mis en place un programme de bourses dans ce domaine pour combattre les violences basées sur le genre. C’est une initiative de la Présidence de la Banque mondiale qui alloue en moyenne un million et demie de dollars chaque année au profit d’une douzaine de bourses. Nous sommes en train de créer une communauté internationale où les gens peuvent partager des bonnes pratiques en faveur de la lutte contre les violences basées sur le genre.
Pour terminer, je voudrais partager mon optimisme concernant la nouvelle génération des jeunes filles. Cependant, afin que ces filles puissent atteindre tout leur potentiel, il faut agir sur « l’écosystème ». C’est-à-dire structurellement, économiquement, socialement et culturellement. Cet « écosystème » ne s’arrête pas aux frontières du Bénin, car la problématique de l’égalité entre les sexes existe au niveau mondial. En conséquence, la Banque mondiale se positionne comme un partenaire pour tous les pays afin de contribuer aux échanges des bonnes pratiques, à la mobilisation des acteurs au niveau trans-national, et à un engagement dans tous nos programmes, y compris ici au Bénin, pour promouvoir un développement inclusif et réussi.