Chasse traditionnelle dans la Réserve de biosphère de la Pendjari : « Il y a une pression sur la biodiversité faunique », dixit Dr Daniel Sika Chabi Boni

Par Alexis METON  A/R Atacora-Donga,

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La périphérie de la Réserve de biosphère de la Pendjari connaît une situation de déclin avec la forte pression des chasseurs traditionnels sur l’écosystème. Pour y remédier, docteur Daniel Sika Chabi Boni, spécialiste de la Faune/Aires protégées et ethnozoologie, chercheur associé au Laboratoire d’écologie de botanique et de biologie végétale (Leb) à l’Université de Parakou, propose des outils et approches qu’il expose dans cette interview.

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La Nation : Que peut-on retenir de la périphérie de la Réserve de biosphère de la Pendjari?

Daniel Sika Chabi Boni : La périphérie de la Réserve de biosphère de la Pendjari regroupe tout l’espace qui part de la lisière de la réserve jusqu’à environ 100 km autour de la réserve. Dans cet espace, la chasse traditionnelle est une activité séculaire ancrée dans les habitudes des peuples qui y vivent. Elle est plus intense en période de saison sèche, mais en réalité elle s’étale sur toute l’année avec des variations de stratégie de prélèvement de la faune. La chasse est une source importante de protéines de qualité pour les peuples vivant autour de la réserve
(81 % consomment la viande de brousse selon une étude de 2014), mais aussi une source de revenus, un moyen de lutte contre les déprédateurs de cultures, un support culturel et surtout un profond moyen de cohésion sociale. Une quarantaine d’espèces surtout de petite taille corporelle sont prélevées à l’aide de plusieurs techniques de chasse, dont la chasse aux gourdins avec des chiens, le piégeage et les fusils artisanaux.

Dans l’une de vos recherches, vous avez présenté un certain nombre d’outils pour une chasse durable et structurée dans la réserve. Comment les concilier aujourd’hui ?

Le thème de la recherche est intitulé : « Pratiques de chasse traditionnelle et conservation de la faune dans la périphérie de la Réserve de biosphère de la Pendjari (Bénin) ». L’objectif poursuivi était d’évaluer la diversité des espèces de faune, l’emplacement des chasseurs à la réserve et leurs connaissances écologiques endogènes afin de promouvoir les bonnes pratiques de chasse qui garantissent la conservation de la biodiversité faunique. Nous sommes conscients qu’avec les changements globaux de notre monde actuel, concilier les pratiques de chasse traditionnelle et la conservation de la faune autour des aires protégées reste un défi pour les conservateurs. Aussi, sommes-nous conscients que les prélèvements non contrôlés vont entraîner une réduction drastique de la biodiversité faunique.
De plus, nous soutenons que toutes les questions liées à la compréhension du mécanisme par lequel cette biodiversité faunique est en train de s’éroder auront besoin des outils pour arriver à des conclusions solides. Ces outils, ce sont des théories et hypothèses formulées dans ce domaine. Un exemple de théorie développée et soutenue pendant plusieurs décennies est la théorie des Îles biogéographiques qui suggère que lorsqu’un écosystème est en train d’être réduit dans sa surface, la diversité sera grande et cela va augmenter l’isolement, c’est-à-dire la distance entre les îlots et avoir des conséquences au niveau de l’immigration.
Ça, c’est la théorie dans sa globalité. Mais du point de vue spécifique, il y a de petites théories qui viennent supporter cette grande théorie. Par exemple, la théorie de l’urbanisation qui suggère que plus vous êtes développé en termes d’urbanisation, plus vous perdez les connaissances liées à l’utilisation des produits forestiers non ligneux comme des espèces de faune et des produits de la brousse, donc vos relations avec la nature en prennent un coup. Mais aussi d’autres théories comme la théorie de la dynamique sources-puits (Pulliam, 1988), la théorie des stratégies démographiques de reproduction (Mac-Arthur et Wilson, 1967) et la théorie de la recherche de nourriture optimale restent autant d’outils pour la maîtrise de la dispersion et la biologie des espèces, ainsi que les facteurs qui influencent la motivation des chasseurs traditionnels.

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Quel regard portez-vous sur la pratique de chasse traditionnelle dans la périphérie de la réserve ?

La chasse traditionnelle ou chasse de subsistance ou encore chasse à la battue, est une vieille pratique de prélèvement de faune ancrée dans la culture des communautés rurales dans la périphérie de la réserve. Elle revêt bien souvent un caractère rituel et puise son fondement de certains tabous. Elle est pratiquée pour la subsistance ou consommation de la population avec des outils rudimentaires et archaïques et prélève des espèces de petite taille corporelle. En dehors du caractère alimentaire de la chasse traditionnelle dans cette région, elle se pratique pour protéger les champs de cultures, à des fins médicinales et thérapeutiques et même pour augmenter des revenus.
Dans cet espace périphérique de la Réserve de biosphère de la Pendjari, la chasse traditionnelle représente les pratiques de poursuite et de prélèvement du gibier, organisées et entretenues de façon saisonnière, suivant des règles et codes locaux oraux hérités des ascendants chasseurs, par les populations humaines dans leurs terroirs ancestraux pour diverses finalités. Au niveau de toutes ces finalités, les objectifs sportifs, de subsistance alimentaire et nutritionnelle, de cohésion sociale et de maintien des valeurs culturelles et traditionnelles, de vente ou d’échange de gibiers ou d’organes, liés aux espèces de faune et leurs habitats sont clairement affichés.

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Pourrait-on un jour parvenir à encadrer ce type de chasse pour préserver les espèces pour les générations futures?

Comme vous le constatez, ce type de chasse est organisé avec les associations de chasseurs sur la base des règles et codes locaux oraux hérités des ascendants chasseurs. Il est vrai qu’on note des problèmes liés à quelques individus membres des associations des chasseurs notamment les pratiques de feux de brousse en désordre, les abattages des espèces domestiques comme les pintades des élevages, le vol des récoltes… Mais ce n’est pas pour ces raisons qu’il faut tirer à boulets rouges sur cette chasse traditionnelle. Il faut juste renforcer, dynamiser et former les chasseurs aux prélèvements durables, c’est-à-dire des prélèvements qui respectent les normes environnementales. Les chasseurs traditionnels eux-mêmes sont conscients qu’il leur faut des encadrements pour mieux maîtriser la législation sur la faune, les techniques de prélèvements durables et la dynamisation de leur association.

Y a-t-il une pression sur la réserve au point de s’inquiéter pour la survie des espèces ?

Pour le moment, les espèces juvéniles, subadultes et adultes, mâles comme femelles sont prélevées sans discernement. Cette chasse est donc non sélective et incontrôlée, prélevant les espèces autrefois interdites par les us, tabous, coutumes et totems. De ce point de vue, il y a une pression sur la biodiversité faunique. Cette pression augmente avec la croissance démographique dans cet espace.

Comment vos travaux de recherches peuvent-ils accompagner les politiques actuelles pour remédier au prélèvement abusif des espèces dans la réserve ?

Notre travail montre que dans la périphérie de la Réserve de biosphère de la Pendjari, la chasse est une activité courante très importante pour les communautés locales. Elle leur procure de la viande de brousse pour la consommation, des trophées et organes des espèces de faune pour la pharmacopée et la médecine traditionnelle, mais également des revenus monétaires issus de la commercialisation des produits de chasse. Malheureusement, cette chasse ne résiste pas à la critique, car non sélective et incontrôlée. Il faut donc utiliser les outils proposés qui permettent de mieux connaître la faune et sa biologie, les modes de dispersion de la faune et prendre en compte la distance de la lisière de la réserve à l’emplacement des chasseurs. La bonne connaissance des chasseurs et leurs diverses motivations resteront un atout pour des prélèvements durables.

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Quelles sont les solutions envisageables pour une cohabitation pacifique entre conservateurs et chasseurs autochtones ?

Dans cet espace, chacun joue son rôle. Pour les gestionnaires des réserves de faune, les pratiques de chasse autour de ces aires ne les mettent pas à l’aise et pour plusieurs raisons. Les gestionnaires pensent que les pratiques de chasse en périphérie des aires protégées sont incompatibles avec les activités de conservation. Pour eux, les prélèvements de faune limitent les capacités de dispersion des métapopulations. Cet état de choses ne permettrait pas à la réserve d’assurer pleinement la protection des reproducteurs…
Cependant, les activités de chasse traditionnelle qui se poursuivent sont sans doute entretenues par plusieurs facteurs, dont les aspects culturels d’abord. C’est pourquoi, cette thèse propose diverses approches pouvant concilier la durabilité des prélèvements contrôlés de gibiers par les populations autochtones et la conservation de la biodiversité faunique dans la périphérie de la Réserve. Elle propose de rapprocher la faune de la population locale en créant des réserves communautaires au niveau de toutes les communes des territoires adjacents à la réserve où le renforcement du suivi des espèces, de l’encadrement et de la formation des chasseurs villageois aux prélèvements durables sera une réalité. Ainsi, chaque commune riveraine aura sa réserve avec son comité de gestion et organisera toutes les activités autour de la faune notamment le tourisme de vision, la formation aux pratiques de prélèvements durables, les campagnes de chasse culturelle et l’éducation environnementale des plus jeunes dans ces réserves communautaires.
Les populations locales seront les « gardiens » de cette faune qui appartient à tout le monde. Les réserves communautaires d’exploitation contrôlée des ressources naturelles créées seront dotées de corridors fauniques et de mécanismes favorisant la dynamique source-puits, pour permettre une chasse traditionnelle durable. Les initiatives de prélèvements contrôlés et de conservation du gibier, fondées sur le modèle de Gestion axée sur les méthodes économiques de conservation coutumière de la faune (Gamec/ Faune) dans chaque commune périphérique en seront une approche satisfaisante.