Dégradation à grande vitesse d’un patrimoine : L’habitat traditionnel se meurt en milieu lacustre

Par Josué F. MEHOUENOU,

  Rubrique(s): Société |   Commentaires: Commentaires fermés sur Dégradation à grande vitesse d’un patrimoine : L’habitat traditionnel se meurt en milieu lacustre


Le charme des régions lacustres du Bénin se meurt. Des Aguégués à Dangbo, en passant par So-Ava, les dernières habitations traditionnelles sur pilotis en raphia et feuilles de palme disparaissent chaque jour et laissent place à des constructions en dur.

LIRE AUSSI:  Vol, tentative de viol et tentative d’assassinat (5e dossier): 15 ans de travaux forcés contre David S. Ahonhoun

Cité lacustre de Ganvié, commune de So-Ava. Le visiteur qui embarque depuis Abomey-Calavi a désormais un site d’accueil beaucoup plus attrayant. Les premières habitations à l’entrée de la Venise de l’Afrique sont de toutes nouvelles constructions améliorées qui renvoient à la vraie image des habitations en milieu lacustre. Des ouvriers sont à l’œuvre et font surgir depuis les profondeurs de l’eau, de belles cases, certes modernisées, mais avec un côté traditionnel captivant. Il s’agit là, d’une des réalisations du projet « Réinventer Ganvié», une initiative du gouvernement béninois soutenue par de nombreux partenaires avec pour finalité de créer un cadre de vie plus sain, plus attrayant et plus convivial aussi bien pour les visiteurs de Ganvié que pour ses habitants.
Parlant des habitants, ce sont justement eux qui sont à la base de la disparition progressive des habitats sur pilotis. Ces petites (ou grandes) cases dont la fraicheur naturelle doit sa raison d’être au vent frais du lac. C’est là que le pêcheur trouve l’atmosphère pour un repos bien mérité après de longues heures sur les cours d’eau à la recherche de poisson. Mais ça, c’était avant. Le Ganvié traditionnel avec ses belles cases se meurt. En ses lieu et place, des maisons, en matériaux définitifs, des dalles, des feuilles de tôle, des tuiles… Bref, tout sauf la paille et le raphia pourtant très prisés il y a quelques années encore. « Si par le passé, le Ganviénou peut indexer sa case avec beaucoup de fierté et le faire découvrir à ses visiteurs, aujourd’hui ce n’est plus le cas», lâche Babilasse Sokenou, natif de la localité. Celui-ci estime avoir longtemps résisté à la tentation d’ériger une construction en dur, mais en vain. « Mes deux jeunes frères qui avaient moins de moyens que moi avaient fini leurs habitations ,tout en briques. Le benjamin de la famille allait lancer son chantier quand je me suis résolu à y aller moi aussi. Ce que je ne voulais pas, c’est perdre cet air naturel qui vous donne le sommeil facilement quand vous êtes allongés sur le bambou». Babilasse n’a donc pas pu résister pendant longtemps. Et comme lui, bien de Ganviénou se sont laissés aller à cette sorte de concurrence à la dégradation de l’habitat traditionnel. Une course contre la montre où seuls ceux qui manquent de moyens se contentent de leurs cases, à l’instar de dame Maria, 62 ans qui, elle aussi, aurait bien voulu «disposer d’une maison en brique sur l’eau ». Mais ses enfants n’ont pas pu l’aider à concrétiser ce rêve. Conséquence, la vieille dame n’y croit plus et demeure convaincue qu’elle finira ses jours dans sa case croulante. « C’est une question de moyens», lâche-t-elle, dépitée.

LIRE AUSSI:  Vol, tentative de viol et tentative d’assassinat (5e dossier): 15 ans de travaux forcés contre David S. Ahonhoun

Quand détruire le patrimoine devient une compétition

Si les populations de la commune de So-Ava n’ont pas compris l’importance de l’habitat traditionnel pour le développement de la localité, les autorités locales elles en ont conscience, et tentent vainement de leur faire entendre raison. Toutes les actions menées à ce propos ont échoué, se désole le secrétaire général de la mairie de So-Ava, Jacques Oussou-
Kicho. Cet ingénieur de conception en Btp génie civil qui ne connait pas moins les réalités de l’habitat semble avoir le dos au mur. Les nombreuses sensibilisations et campagnes menées en direction des habitants du lac pour les exhorter à préserver ce patrimoine ont fait un flop. Au-delà de la question de mentalité, Jacques Oussou-Kicho justifie cet état de choses par une ambition moderniste. « Quand on construit en dur, c’est qu’on a de l’argent, on est riche… », explique-t-il, rappelant les nombreuses résistances enregistrées au niveau des populations. L’argument de la préservation de l’habitat traditionnel pour attirer les touristes n’a pas suffi non plus à leur faire voir les choses autrement, car pour eux, « le tourisme ne leur rapporte rien», du moins pas directement et « ils disent avoir l’impression que cela profite à d’autres». Sur le niveau de compréhension relativement faible des populations sur ces questions, il estime que « beaucoup veulent montrer une situation apparente de richesse ».
Mais au-delà de ces questions, l’ingénieur de conception en Btp génie civil ne nie pas les réelles difficultés qui se posent en matière de pérennisation de l’habitat traditionnel. « Parfois la construction naturelle coûte plus cher que les maisons en dur », reconnaît-il. Cela est dû à la rareté des matériaux, notamment des bois avec les restrictions sur les abattages d’arbres, sans oublier la main d’œuvre de qualité qui, elle aussi, se raréfie. Cette réalité entraîne la destruction rapide des cases. « Beaucoup enfoncent juste les bois dans la boue alors que c’est une question de technicité », soutient Jacques Oussou-Kicho. D’une région lacustre à une autre, la réalité ne change pas. C’est une compétition à peine voilée ! .

LIRE AUSSI:  Audiences au Conseil économique et social: Social Watch et propriétaires de maisons chez Tabé Gbian