Dialogue parent-enfant: La sexualité, un sujet qui s’impose

Par Joel TOKPONOU,

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Sa robe courte laissait entrevoir sans grand effort la rondeur et une bonne partie de ses seins ainsi que l’éclat de ses cuisses. Au milieu de trois autres filles au parc d’attraction à Abomey-Calavi, Radegonde donne l’air d’avoir plus de 20 ans. La profondeur de son propos sur la sexualité conforte cette hypothèse. Et pourtant, la jeune fille n’a survolé que 15 printemps.
L’apprentissage de son style vestimentaire et ses connaissances en matière de sexualité, elle les doit aux séries télévisées, aux discussions avec ses amies et aux informations lues sur les réseaux sociaux. « J’ai un petit ami depuis un an. Il est de mon genre. Nous nous entendons très bien sur tous les plans y compris au lit », explique-t-elle. Entre Radegonde et ses camarades, la langue de bois est la chose la moins pratiquée. Point de place aux tabous dans les conversations. Tout peut se dire à tout moment, mais loin des géniteurs. « Mes parents savent que je suis sage. Je les respecte bien. Nous parlons de tout quand ils ont le temps. A l’exception de la sexualité dont ils n’aiment pas qu’on discute », renseigne l’adolescente.

Triste constat !

L’inexistence ou l’insuffisance du dialogue parent-enfant autour de la sexualité est la règle. Médecin pédiatre des armées, Dr Aïtchéou Romuald Boton rencontre souvent des jeunes et adolescents qui lui expriment le besoin d’information sur leur sexualité, bien que ce ne soit pas sa spécialité. « Excusez-moi beaucoup d’être entré dans votre inbox mais je voudrais savoir quels médicaments prendre pour traiter la faiblesse sexuelle et l’éjaculation précoce », lui avait laissé comme message un jeune de 19 ans. Après une brève discussion, le médecin conclut : « Jeune homme, c’est le stress ton problème. Tu n’as aucun problème ».
Ces jeunes, à l’instar de nombre de leurs congénères, abordent la vie sexuelle de manière précoce, sans une bonne connaissance de ses contours. Et les conséquences sont là. Selon les résultats de la cinquième enquête démographique et de santé réalisée au Bénin, parmi les jeunes de 15-24 ans, 12 % de filles disent avoir eu leur premier rapport sexuel avant l’âge de 15 ans, contre 8 % chez les garçons. Au sein de cette même couche, 62 % de filles ont leur premier rapport sexuel avant leurs 18 ans contre 39 % chez les hommes.

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En parler pour prévenir…

Réalisé par le ministère en charge des Affaires sociales, le Guide de dialogue parent-enfant sur la santé sexuelle et reproductive incite les parents à être plus présents sur le terrain d’apprentissage de leurs enfants. A défaut de cet encadrement, les enfants se réfèrent à d’autres sources peu crédibles que sont leurs pairs, les médias conventionnels, les réseaux sociaux, etc.
« La majorité des élèves ne discute pas de sexe avec leurs parents. L’infime partie qui le fait n’aborde que les questions de menstruations », fait savoir Vinciane Bandeira, conseillère en santé de reproduction au Centre des jeunes Amour et vie de Dangbo. Elle fait ce constat après plusieurs années de prise en charge des apprenants sur des questions de santé sexuelle et reproductive. A l’en croire, ce n’est pas la volonté de la discussion qui manque chez les enfants. Mais ils s’abstiennent par crainte de se faire réprimander ou d’être mal compris.
Tout en reconnaissant la difficulté de mener une discussion sur la sexualité à cause des pesanteurs sociologiques et de la délicatesse de cette entreprise, Dr Karen Ganyé, sociologue et enseignant à l’Université d’Abomey-Calavi, estime qu’il est nécessaire de s’y engager. « La sexualité fait partie des questionnements des enfants. Ils veulent savoir d’où ils viennent, ce qu’ils vivent et ressentent. Pour cela, discuter de la sexualité devrait faire partie intégrante de l’éducation à la maison », soutient-elle.
Dialoguer de la sexualité n’est plus un choix. Le développement des médias et l’avènement des Technologies de l’information et de la communication, et particulièrement des réseaux sociaux l’imposent. Ces facteurs sont aussi des canaux d’éducation des enfants. Il est donc nécessaire que les parents donnent à leur progéniture l’information vraie et juste. C’est ce qu’explique Dr Anikè Bilikis Talibou. « Avec le monde où nous sommes, il est nécessaire de parler de la sexualité avec les enfants, car ils sont très rapides dans le domaine du digital. Si les parents ne leur donnent par la vraie information, ils seront rapidement informés. Malheureusement, ils n’ont pas la bonne information au dehors », insiste la spécialiste des sciences de l’éducation. Mais elle précise que ce dialogue doit être progressif et tenir compte de l’évolution de l’âge des enfants. « L’éducation sexuelle peut commencer déjà à partir de 5 ans. A cet âge, il est nécessaire de faire comprendre à l’enfant les notions de propreté, les endroits que d’autres personnes ne peuvent toucher sur son corps, etc.», clarifie Dr Talibou.

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De lourdes conséquences

L’absence ou l’insuffisance du dialogue parent-enfant en matière de sexualité peut avoir plusieurs conséquences parfois irréversibles. C’est ce qu’indique le Guide élaboré par le ministère en charge de la Famille avec l’appui de plusieurs experts du domaine de la santé sexuelle et reproductive. Et la jeune Radegonde le sait bien. « Deux de mes amies sont tombées enceintes alors que nous sommes toutes encore au cours secondaire. Je fais donc beaucoup attention lors des rapports sexuels», lâche-t-elle. Mais toutes les filles ayant des grossesses précoces ne font pas l’option de les garder. Certaines parmi elles choisissent de pratiquer l’avortement, souvent de manière clandestine. Ce qui peut être source d’infertilité, voire de décès, selon l’Organisation mondiale de la santé (Oms).
La prolifération des maladies sexuellement transmissibles notamment le Vih-Sida constitue une menace pour les jeunes et adolescents lorsqu’ils n’ont pas suffisamment d’informations en matière de sexualité.
Mais le dialogue parent-enfant est aussi protecteur pour la progéniture. Selon Dr Bilikis Talibou, l’éducation sexuelle permet également de prévenir les enfants contre les abus et violences sexuels dont ils pourraient être victimes.

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Des conditions pour réussir le dialogue parent-enfant

Les théoriciens de l’éducation sont formels : les enfants suivent les modèles et non les enseignements. Dans cette perspective, l’on pourrait dire que pour réussir le dialogue avec leur progéniture, les parents doivent s’efforcer de leur donner l’exemple nécessaire. Ce faisant, ils instaurent au sein de la cellule familiale la confiance, condition sine qua non pour réussir le dialogue. «Mes enfants, même à bas âge, ont confiance en moi. J’ai l’habitude d’aborder avec eux tous les sujets, sans tabou, y compris celui de la sexualité. C’est ce qui doit se faire », recommande Dr Bilikis
Talibou. Plus qu’une mère ou un père, « il faut se mettre dans la peau d’une amie ou d’un ami, d’un frère ou d’une sœur aîné (e). Cela leur permet de se confier entièrement », appuie Vinciane Bandeira. Ces spécialistes conseillent de donner à l’enfant toutes les informations dont il a besoin pour comprendre les changements sur son corps et ses nouveaux devoirs. Entre autres, ils citent le devoir de propreté, l’érection chez le garçon, les transformations physiologiques de son corps, etc. « A un moment donné, il faut abandonner les pseudos et désigner chaque appareil génital par son vrai nom. Il faut aussi leur faire comprendre la sensibilité de leurs sexes », poursuit la spécialiste en sciences de l’éducation. Aussi, Dr Talibou conseille une proximité entre parents et enfants de même sexe, à partir d’un certain âge. «Si c’est un garçon, seul le père doit toucher à son sexe. Pareil pour la fille avec la mère », résume-t-elle.
Cet exercice de dialogue nécessite également beaucoup de patience. « Dans mon travail au centre, il faut être très patient pour écouter les adolescents et jeunes. Ensuite, avec les mots facilement compréhensibles par eux, il faut leur donner des explications et conseils », conclut Vinciane Bandeira.