Disparition de Maurice Chabi: Monique Phoba évoque le souvenir d’un professionnel hors-pair

Par Kokouvi EKLOU,

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Monique Phoba

Belgo-congolaise, la cinéaste Monique Mbeka Phoba a vécu au Bénin entre 1995 et 2007 et y a réalisé notamment les documentaires “Deux petits tours et puis s’en vont”, coréalisé avec feu Emmanuel Kolawolé de l’Ortb, sur l’élection présidentielle qui a marqué le retour de Mathieu Kérékou au pouvoir, 2e prix du documentaire vidéo au Fespaco… et “Anna l’Enchantée” sur la chanteuse Anna Têko. Initiatrice du festival Lagunimages, dont la gestion est aujourd’hui assurée par la cinéaste béninoise Christiane Chabi-Kao, elle évoque à travers ce témoignage, vingt ans d’amitié ininterrompue avec Maurice Chabi, journaliste hors-pair disparu à l’âge de 67 ans.

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« Je suis en train de me demander comment je suis entrée en contact avec Maurice Chabi…
Je pense que c’est par le biais de son journaliste culturel aux Echos du Jour, Pascal Zantou. Arrivée depuis peu au Bénin, j’avais décidé de lancer en 2000 un festival de documentaires et de télévision, du nom de Lagunimages, que j’ai géré jusqu’en 2007. Très vite, il m’était apparu que le soutien de la presse allait se révéler déterminant à la réussite de cet évènement. Bref, je me suis rendue un jour aux Echos du Jour, le quotidien dont Maurice était le directeur de publication, pour initier le partenariat avec ce journal. Plusieurs autres quotidiens de la place l’avaient aussi accepté.
Mais, c’est avec les Echos du Jour que cela se passa le mieux. Non seulement Maurice Chabi offrit toujours un maximum de places au festival dans les pages des Echos du Jour, mais j’en devins moi-même une journaliste en gérant une rubrique, qui s’intitulait “Mediastylo”. Ma carrière contrariée de journaliste trouva enfin à s’épanouir et après avoir gardé d’abord un œil sur ma production, Maurice finit par me faire entièrement confiance. En prime, nous devînmes d’excellents amis.
Je découvris que, tout en étant le professionnel irréprochable qu’il était, Maurice n’aimait rien tant que d’échapper à la hiérarchie et aux conventions. Il adulait une énorme moto noire, selon moi terrifiante, avec laquelle il multipliait les virées tonitruantes. Je me rappelle qu’il m’avait d’ailleurs raconté que certains collègues lui avaient remontré que cette habitude causait du tort à sa dignité, ce dont bien sûr il s’était fort peu soucié. En outre, une de ses plus grandes joies était de réunir chez lui une bande d’amis, pour de longues palabres enjouées, tout en s’essayant à plaquer des accords sur un piano, séquelles d’une vocation musicale contrariée… Ses amis se nichaient dans tous les milieux, on se retrouvait parfois trop serrés dans ses bureaux d’Akpakpa, venus nous ravitailler à sa bonne humeur, ses éclats de rires, sa curiosité pour tous et tout, et surtout, son formidable sens de l’humour.
Mais ce que j’aimais par-dessus tout, c’était quand il se lançait dans ses souvenirs, traçant, avec pétulance, le portrait de l’enfant du Bénin qu’il était, au sortir de l’indépendance, lancé dans la vie active avec une foi chevillée au corps en ses dons et son destin, qui lui fit parvenir, malgré un milieu originel extrêmement modeste, à étudier en Europe (Belgique et France), puis à revenir travailler ensuite dans le quotidien national. Tout cela, avant de se lancer dans l’aventure palpitante de la presse privée : La Gazette du Golfe, d’abord, puis son propre journal les Echos du Jour.

Au passage…

La Conférence nationale des forces vives de la nation lui fit déployer au service du Renouveau démocratique son sens du risque, son incorruptibilité légendaire et un courage sans failles à pratiquer les principes de vérité, d’objectivité et d’indépendance du journalisme de façon inébranlable et ceci, sa vie durant. A force de l’écouter dérouler ce roman national, j’en suis même venue à confondre le Bénin et Maurice, Maurice et le Bénin et ce ne sera pas sans regrets inconsolables que je me rendrais désormais dans ce pays que j’aime tant, sans pouvoir l’y retrouver.
Dans ce malheur, je me sens malgré tout fortifiée par la chance insigne d’avoir au moins pu passer avec lui un dernier moment, quelques jours avant sa mort.
Sans m’en rendre compte, j’ai pu ainsi lui dire adieu, notre conversation prenant d’ailleurs des allures de bilan d’une amitié ininterrompue de presque vingt ans. J’ai d’ailleurs eu à lui rappeler certaines des nombreuses anecdotes dont il m’avait abreuvée et il s’est dit surpris du savoir que j’avais accumulé le concernant. Même s’il était diminué physiquement, Maurice Chabi semblait crouler sous les projets. Après avoir écrit plusieurs essais, il s’était lancé dans un défi nouveau pour lui : écrire un roman. Il m’en avait fait fièrement admirer la couverture, pendant que je le taquinais de s’être converti à de la littérature pour jeunes filles…
Je l’ai regardé partir avec attendrissement, tout prêt pour de nouvelles aventures. Et c’est l’image que je garderai de lui. Toujours actif, toujours passionné et plein d’un talent à empoigner la vie par tous ses aspects, qui pour moi, encore plus que d’être journaliste, restera sa caractéristique fondamentale. »

Propos recueillis par Kokouvi EKLOU A/R Atacora-Donga

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