Entretien à bâtons rompus avec Hygin Kakaï, politiste : « Le système de parrainage a poli le jeu électoral »

Par Thibaud C. NAGNONHOU, A/R Ouémé-Plateau,

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Professeur agrégé de science politique et vice-doyen de la Faculté de droit et de science politique (Fadesp) de l’Université d’Abomey-Calavi (Uac), Hygin Kakaï, observe que le système de parrainages qui suscite de vives controverses a permis plutôt de polir le jeu électoral au Bénin. Le politiste apprécie ici l’actualité liée à la présidentielle de 2021 et la mise en œuvre des réformes du système partisan.

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La Nation : De 33 candidats en 2016, 14 en 2011, 26 en 2006, 17 en 2001, 13 en 1991, l’élection présidentielle du 11 avril 2021 ne compte en lice que trois duos candidats. De votre position de politiste, peut-on dire que c’est une avancée ou un recul démocratique ?

Professeur Hygin Kakaï : C’est une bonne question. Tous les Béninois déploraient la multiplicité de candidatures à l’élection présidentielle au Bénin. Par le passé, tous les acteurs et analystes politiques stigmatisaient les candidatures pléthoriques. Ce qui suppose que, dans le fond, ces candidatures ne faisaient pas avancer la démocratie. On observe que nous avions des candidatures attendues ou espérées, des candidatures spontanées, des candidatures fantaisistes et des candidatures négligeables. C’est une typologie que moi-même j’ai pu concevoir en analysant la sociologie de la présidentielle au Bénin. Si on se réfère à une autre typologie, celle de Pascal Jean en ce qui concerne la France, nous avions des candidats figurants qui n’existent pas politiquement; nous avons des candidats espoirs, ceux-là se présentent à l’élection présidentielle pour jauger leur légitimité, et nous avons enfin des têtes d’affiche qui sont des potentiels et réels candidats.
Tous les acteurs et les analystes politiques étaient dès lors soucieux d’une rationalisation de ce fait. C’est pour cela que la mise en place du système de parrainage qui a permis de recentrer le nombre de candidatures à l’élection présidentielle ne peut pas être perçue comme un frein à la démocratie mais, à mon avis, comme une avancée. Car, quand bien même des candidatures ont été recalées, nous avions eu des candidats qui ont une certaine potentialité et sont connus sur l’échiquier national. Mieux, le citoyen se fait simplement une idée des candidatures qui pourraient être retenues par la Commission électorale nationale autonome. A mon avis, on ne peut parler ni d’un recul démocratique, ni d’une stagnation, mais plutôt d’une avancée du processus démocratique. Paraphrasant le Professeur Francis Akindès de la Côte d’Ivoire, je dirai que le successeur de Boni Yayi devrait faire le choix d’être impopulaire et ce, dans la perspective de restaurer l’Etat démocratique. Je crois que Patrice Talon a fait librement cette option volontariste de servir l’Etat ; c’est un choix individualiste et rationnel que les Béninois seront capables de saisir dans un temps à venir. Le changement dans les politiques publiques s’accompagne toujours des facteurs de résistance.

A vous entendre, la réforme du système partisan intervenue en 2018 était opportune…

C’est une réforme à encourager, même si elle n’est pas parfaite. Elle est humaine. Toute réforme est perfectible. J’estime qu’il faut l’expérimenter. Je pense que ce n’est pas un recul, si on opte notamment pour l’expérience du duo présidentiel. Car, la démocratie est un jeu d’acteurs. A partir de ce moment, comme dans les démocraties anciennes et les grandes démocraties, elle a l’obligation de s’adapter aux réformes. Le processus démocratique est évolutif. Nous pouvons faire des expériences et en cours de chemin, opérer quelques corrections à nos pratiques. L’avantage majeur d’avoir quelques candidats à la présidentielle de 2021 est que le citoyen-électeur sera plus éclairé, judicieux et conscient de son choix, plutôt que de faire recours à des faits religieux ou ethniques comme des déterminants de vote. Il peut facilement apprécier la personnalité du candidat, analyser sa vision et enfin, faire un choix rationnel ; je parlerai de l’électeur rationnel.

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En dehors de l’innovation relative au duo présidentiel, il y a aussi l’exigence de parrainage des candidats par des élus (maires et députés) expérimenté pour la première fois à une présidentielle au Bénin. Comment l’appréciez-vous ?
Le système de parrainage permet de filtrer et de polir le jeu électoral. Supposons 20 duos pour une élection présidentielle, c’est demander au même citoyen-électeur de choisir un candidat parmi tant de personnes. Il lui sera difficile de faire un choix judicieux. Le fait démocratique a besoin d’être rationnalisé, d’où un changement des objectifs de la politique électorale devient nécessaire. Elle n’est pas un fait ex-nihilo. Certes, il y a eu la Conférence nationale de février 1990 qui a opté pour le pluralisme politique mais cette option répondait beaucoup plus aux négations obtenues sous la période révolutionnaire. Du coup, le système pluraliste qui dure depuis 1990 au Bénin a besoin d’être repensé pour être performant. Plus de 250 partis politiques et 33 candidatures à une élection présidentielle, c’est un émiettement de la classe politique. Un tel contexte sonnait la fin des partis politiques.

Êtes-vous d’avis avec ceux qui pensent qu’au nom du respect de nos institutions, surtout à la fonction présidentielle, le législateur doit prendre ses responsabilités en allant plus loin pour prévoir dans le code électoral des dispositions pénales, afin de décourager à l’avenir les candidats plaisantins ?

Non, je crois qu’il ne faut pas pénaliser, puisque la Commission électorale nationale autonome (Cena) peut faire le tri. De même, du moment où le code électoral a prévu les critères, tout individu qui se rend compte qu’un candidat n’a pas rempli toutes les conditions procède lui-même au tri. Avant que la Cena ne publie la liste des candidatures retenues, la plupart des Béninois savaient déjà qui pouvait être candidat et qui ne pouvait pas l’être. Avec le temps, cette mauvaise pratique va se corriger. Car, tout changement engendre des résistances. Les acteurs ont déjà pris certaines habitudes et ont des intérêts en jeu, c’est avec le temps qu’ils vont s’adapter aux nouveaux comportements qui paraissent brusquement dans le système social que constitue l’élection. Je crois que d’ici deux élections présidentielles, ces types de comportements vont disparaitre. Certes, une procédure judiciaire peut bien être enclenchée contre les intéressés, mais je pense qu’il ne faut pas pénaliser, pour laisser une porte de sortie aux uns et aux autres.

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17 des 20 candidatures enregistrées par la Cena ont été recalées, notamment pour défaut de parrainages. Qu’en dites-vous ?

Je pense que dans une certaine mesure. Ces candidats qui n’ont pas pu capter les parrainages doivent s’en prendre à eux-mêmes. J’ai appris qu’un groupe politique a saisi par voie d’huissier le président d’un parti politique. Je pense que même pour la courtoisie et pour les relations de sociabilité qui existent entre les Béninois, ce n’est pas par voie d’huissier qu’il faut saisir le chef d’une formation politique et demander les parrainages. Les Béninois ont l’habitude de se parler. Même en contexte de crise, ils trouvent les voies de médiation sociale pour échanger entre eux. À partir de ce moment, ces candidats devraient faire le pas vers ces partis politiques pour demander les parrainages. Si ces derniers ne donnaient rien, on aurait compris. Mais rester dans une posture intransigeante pour exiger des parrainages par voie d’huissier, cela ne me paraît pas trop suffisamment réfléchi. Car, si l’on voudrait avoir quelque chose de quelqu’un, il est judicieux d’en faire la démarche socialisante vers lui, au lieu d’entreprendre une procédure totalement formelle, sachant que l’intéressé détient ce qu’il faut et a le dernier mot. L’autre chose qui a surtout bouleversé les candidatures, ce n’est même pas les parrainages. C’est la constitution des duos présidentiels. Les ténors des formations politiques, notamment ceux de l’opposition, ont en effet passé le clair de leur temps à se battre entre eux. On a vu comment tel front a désigné tel candidat ; le même jour on change et le lendemain on change à nouveau. De quel temps disposent finalement les partis politiques de l’opposition pour aller négocier les parrainages quand ils ont passé tout leur temps à constituer et à reconstituer les équipes en leur propre sein ? Déjà, il y a eu des sanctions à l’interne.
En principe, les formations politiques aussi bien de la mouvance que de l’opposition devraient constituer les duos depuis un bon moment au point où, si les négociations politiques en termes de captation de parrainages échouent, le peuple prendra à témoin les formations politiques qui refuseraient de mettre à la disposition des autres cette pièce capitale.

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Avec les trois duos retenus, peut-on dire que le pari d’une élection présidentielle inclusive est gagné ?

Je pense qu’il s’agira d’une élection inclusive à partir du moment où le camp présidentiel qui détient la grande majorité des parrainages nous a permis d’avoir d’autres duos en lice. Les trois duos ont leur autonomie de battre campagne sur l’ensemble du territoire national qui constitue ici la circonscription électorale. Le système électoral demeure ainsi ouvert. S’il était fermé, on allait dire que le processus n’était pas inclusif. Mieux, on constate que la Cena dispose d’assez de temps pour conduire le processus électoral. L’élection présidentielle a lieu le 11 avril 2021 et les candidats sont définitivement connus depuis le 22 février 2021. Ainsi, près de deux mois avant le scrutin, on connait déjà les candidats. Je crois que c’est une bonne réforme même si elle est perfectible. Par le passé, c’est peut-être à quelques instants du scrutin que les candidatures seraient rendues publiques. La réforme permet aujourd’hui à chaque électeur béninois de suivre le discours, les faits et gestes des candidats sur le terrain. Il a le temps de fouiller dans la vie politique de ces candidats pour se faire une idée de la personne pour qui il va voter.
Je pense que l’opposition politique béninoise doit éviter de se prendre pour une victime. Elle devrait élaborer des stratégies qu’il faut pour contrer la mouvance. Dans aucun Etat, on ne verra une mouvance qui ouvre les portes pour accepter l’opposition. Cela n’existe nulle part au monde. Dans tous les pays où l’opposition politique se prend pour une victime, cela ne donne rien. On peut faire des colloques, des conférences publiques, etc. pour dénoncer et se victimiser, mais la portée est très limitée. Il s’agit d’une instrumentalisation de l’électeur. Il faut que les opposants béninois développent des stratégies de conquête du pouvoir et de l’alternance politique. À mon avis, lorsqu’ils savent que le terrain ne leur est pas favorable pour la captation des parrainages, ils devraient prendre très tôt leurs dispositions pour ficeler leurs candidatures et négocier les parrainages à temps, avec les partis politiques de la mouvance. Maintenant, si ces négociations échouent, le peuple verra que dans le fond, le système de parrainage n’est pas ouvert.

Que diriez-vous en guise de conclusion ?

Il faut que les acteurs politiques évitent la violence électorale. Car, ces derniers jours, la tension politique est vive mais il ne faut pas que l’on aille loin. Il faut que l’on s’arrête à l’étape de contestations puisque le peuple béninois demeure un et unique.