Entretien avec Gilles Guerard, ex-Dg Caa : « Deux secteurs portent essentiellement l’économie béninoise… »

Par Arnaud DOUMANHOUN,

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Gilles Guerard, ex DG CAA Benin

L’économie béninoise, dans un contexte de pandémie de Covid-19, a affiché une résilience contrairement à la tendance dans la sous-région. Dans cette interview, l’ex-directeur général de la Caisse autonome d’amortissement (Caa), Gilles Guerard évoque les raisons, et parle des secteurs qui méritent un investissement accru pour maintenir le cap.

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La Nation : Quels sont les secteurs qui portent aujourd’hui l’économie béninoise ?

Gilles Guerard : Il y a deux secteurs, essentiellement. Le premier, c’est le secteur agricole, qui depuis 3, voire 4 ans, affiche une production croissante quels que soient les différents produits agricoles. En dehors du coton, il y a le maïs, la noix de cajou, l’ananas, les céréales qui, au cours des trois dernières années, ont eu des croissances entre 15 et 30 % par an. Ceci a un impact direct sur la population. Cette production est aussi soutenue par une augmentation des prix, et les populations sont davantage motivées, chaque année, à investir et à étendre leur production. Ce qui leur permet en retour cette augmentation de revenu, et elles arrivent à augmenter leurs dépenses dans les biens matériels, la santé, etc. Le secteur agricole est donc le premier moteur qui soutient la croissance économique. Une croissance très peu affectée par les éléments extérieurs parce que la production n’est pas dépendante du marché mondial. Le coton est toujours en demande croissante, le maïs aussi. Au niveau de la noix de cajou, on avait une faible production dont l’augmentation a eu un impact très significatif sur l’économie. De nouvelles cultures se sont aussi développées à savoir le soja, le riz.
Et les statistiques sur la production agricole au cours des dix dernières années montrent véritablement l’impact de ce secteur sur la croissance économique. En 2015-2016, la production d’ananas était de 47 tonnes contre 63 tonnes en 2019-2020, soit une augmentation de 34 % sur 4 ans. La noix de cajou est passée de 91,16 à 130,3 tonnes, soit une augmentation de 42 %. Les cultures maraichères 11 % d’augmentation et 165 % pour le coton, soit 269 000 à 706 000 tonnes en 4 ans. Le soja est passé de 139 000 à 257 000 tonnes, soit 84 % d’augmentation. Le riz de 204 000 à 407 000 tonnes, soit
99 % d’augmentation. Quant à la production animalière, elle est passée de 196 000 à 218 000, soit 11 %, car le Bénin n’est pas un grand producteur animalier. Et l’aquaculture de 40 000 à 80 000 tonnes, soit 119 %.

Qu’est-ce qui sous-tend, selon vous, cette progression?

Cette progression, sur ces quatre dernières années, n’a pas pu se faire sans un minimum de réformes et d’investissements.
En termes de réformes, le cadre institutionnel a été revu. Les Centres d’action régionale pour le développement rural (Carder) ont été liquidés, avec la création de 11 territoires agricoles, suivant chaque spécialité en termes de culture.
Les producteurs ont reçu, suivant le type de production agricole, les semences sélectionnées adaptées et des intrants plus sélectifs et plus adaptés à la région. Le nouveau cadre institutionnel a permis aussi la mise en place de l’exonération fiscale pour la production agricole et la mécanisation, l’institution du Fonds national de développement agricole, et des efforts notés au niveau des microfinances pour soutenir les producteurs. Il y a eu également la construction de barrages pour l’irrigation. C’est un ensemble de réformes qui ont été faites pour rendre ce secteur attractif. Beaucoup de liquidités sont injectées dans le secteur. 21 milliards pour l’ananas, notamment dans la sélection des semences afin d’améliorer les rendements, la construction d’un laboratoire pour l’analyse et la validation du label de l’ananas du Bénin, la construction de la chaine de froid. Quand vous ouvrez le marché à l’exportation, il faut stimuler la production. 35 milliards sont investis dans la noix de cajou, à travers la sélection des pépinières. De nouvelles variétés sont sélectionnées et les rendements sont plus élevés. Il y a aussi le nettoyage des champs existants, l’encadrement des producteurs. On peut multiplier les exemples.

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Que peut-on retenir du deuxième secteur ?

Le deuxième secteur qui porte l’économie est le Btp (les bâtiments et travaux publics), c’est-à-dire les infrastructures: routes et constructions. Vous avez les usines de cimenterie, l’importation du fer à béton et des matériaux de construction qui tournent à plein régime. La croissance dans le Btp est soutenue par l’investissement public. Il y a plus de 1700 km de routes bitumées réalisées, ces cinq dernières années, sur tout le territoire, y compris l’asphaltage. En termes de coût, ça dépasse les 2 000, voire
3 000 milliards de francs Cfa. Mais tout cet argent n’entre pas dans l’économie béninoise, parce que les engins, le bitume et certains intrants sont importés. On peut globalement estimer qu’à peu près 20 à 30 % de ces investissements impactent directement l’économie béninoise du fait des emplois, des consommables et de la recette budgétaire.
En dehors des routes, donc de l’investissement public, vous avez les constructions. Avec une croissance soutenue de 4, voire 5 %, la première chose c’est l’investissement dans la pierre. Au Bénin, chacun veut avoir sa parcelle et construire. Au niveau des importateurs des matériaux de construction, le chiffre d’affaires augmente à près de 30 % chaque année. Ça montre à quel point la demande est soutenue.
Mais cette croissance des activités n’a pas généré d’inflation. Ce qui permet de soutenir l’économie. Cela nous a évité de ralentir à cause de la Covid-19. En Afrique, il n’y a que deux pays qui n’ont pas eu de croissance négative du fait de la Covid, le Bénin et le Lesotho. Notre croissance est passée à 1,2 %, mais que ce soit en Europe ou en Afrique, les pays ont eu des croissances négatives.

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Qu’en est-il du commerce notamment avec le géant de l’Est ?

Le commerce est une activité qui a toujours été surestimée au Bénin, l’import-export avec réexportation sur le Nigéria. Cela représente environ 20 % du Pib. Mais la dépendance par rapport au Nigeria a toujours été surestimée. Les dernières analyses de l’Insae montrent le contraire par rapport aux produits importés. Par exemple, le riz qu’on importe, soit plus d’un million de tonnes, 80 % de ce produit est réexporté sur le
Nigeria. Et la population qui dépend de cette activité est limitée. Il y a quelques gros importateurs, et cela a un impact sur les recettes budgétaires mais en termes de création de valeur, elle est quasi nulle parce qu’il n’y a aucune transformation. Son impact sur l’économie est surestimé. Aussi, quand on dit que le Nigeria dépend du Bénin pour son riz, c’est une exagération. Ce pays consomme 13 millions de tonnes de riz par an et en produit 7 à 8 millions de tonnes. Il importe 3 à 4 millions, et le Bénin ne représente que moins de 10 % sinon 7 à 8 % de sa consommation. C’est également le cas des produits surgelés. Depuis quelques années, l’importation a fortement baissé parce que les gros acteurs ont cessé leurs activités. Pourtant, cela n’a pas affecté le Nigeria qui continue à importer par d’autres canaux. Les véhicules d’occasion, une activité phare, qui avait peu de valeur ajoutée, a chuté de plus de 50 % et cela n’a pas eu d’impact sur notre Pib.
Par contre, certaines activités se sont développées, notamment le secteur des services. Là, les télécoms se sont toujours bien maintenues. Et il y a le secteur de l’éducation. Plusieurs écoles privées d’enseignement qui évoluaient plus ou moins dans l’informel sont ramenées dans le secteur formel, et elles contribuent à la richesse parce que quand vous formez des jeunes, vous créez de la valeur, de la valeur intellectuelle. Un jeune formé arrive sur le marché de l’emploi ou crée son entreprise, et c’est de la valeur ajoutée. Quant au niveau du secteur de l’énergie, on forme des électromécaniciens à Lokossa pour piloter les centrales électriques, c’est de la valeur.

Pour la relance économique post Covid-19, quels sont les secteurs prioritaires ?

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Le premier secteur, c’est l’énergie. Nous sommes à 50 % de satisfaction des besoins, mais l’objectif pour tout pays, c’est d’être en mesure de satisfaire la totalité de ses besoins. Il faut donc continuer à investir dans ce secteur, améliorer le réseau qui est vétuste, augmenter la production et baisser le coût. Nous avons un taux de perte de 24 % dans le secteur et tant que le réseau ne sera pas amélioré, l’énergie coûtera toujours cher.
Le second secteur, c’est la production agricole. Aucun pays ne peut se développer sans un secteur agricole prépondérant. Que ce soit aux Etats-Unis, en Afrique, en Asie ou en Europe, c’est d’abord le secteur agricole. La Côte d’Ivoire est un exemple, la France aussi. Le Bénin est devenu premier producteur céréalier de la sous-région. Nous ne sommes qu’au début. Il faut continuer à augmenter la production du soja, du maïs…, développer la production animale, la pisciculture, faire plus pour la noix de cajou en allant à la transformation.

Qu’en est-il du secteur industriel ?

Je disais que la base, c’est l’agriculture mais ensuite, pour le développement c’est l’industrie. Le problème pour développer l’industrie, c’est l’énergie et les intrants. Nous n’avons pas suffisamment de matières premières et l’énergie coûte cher. Donc, il est difficile d’attirer les entreprises pour satisfaire le marché local, régional et international. La première difficulté, ce sont les ressources humaines. Il y a un déficit de formation professionnelle. Il faut former dans les métiers professionnels. Mais quand on parle de la transformation du coton, c’est compliqué. Le produit fini doit être compétitif sur le marché international et il faut atteindre des tailles critiques au niveau des usines pour baisser le coût de revient.
Si vous voulez fabriquer un jeans au Bénin, il faut pouvoir être compétitif comme un jeans fabriqué en Turquie ou en Chine. Mais en Chine, l’usine va fabriquer trois millions de pièces. Pour le faire au Bénin, il faut avoir du coton pour trois millions, et tout notre coton ne suffirait pas. Ça veut dire que cela prendra du temps, et il faut y aller par étapes. Si un industriel doit s’installer au Bénin, il ne peut pas uniquement servir le marché local. Nous avons également des efforts à faire au niveau des réformes fiscales et douanières pour que les entreprises soient compétitives. Les zones industrielle et économique spéciales sont en train de régler une partie de ce problème. Mais il faudra beaucoup d’années d’investissements?