Entretien avec le sociologue Emile Comlan Badévou : « La prostitution soutient les économies locales… »

Par Joel TOKPONOU,

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Le sociologue Emile Comlan Badévou

Elle est connue comme le plus vieux métier au monde. Désapprouvée, condamnée, rejetée, voire proscrite, la prostitution résiste au temps. Selon Emile Comlan Badévou, auteur d’une thèse sur la prostitution et assistant de recherche au sein du Laboratoire d’Analyse et de Recherche Religions Espaces et Développement, en dehors des travailleuses de sexe, cette activité nourrit bien d’autres acteurs. Le sociologue évoque les causes de ce phénomène, sa portée sociale, les bénéficiaires, les clients, les possibilités d’un cadrage… Interview !

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La Nation : A quel moment peut-on parler de prostitution ?

Emile Comlan Badévou : La prostitution est un concept polysémique. Lilian Mathieu dans son livre intitulé «Sociologie de la prostitution» a écrit : « Qui avec son mari, qui avec son patron, il n’y a pas que sur les trottoirs que les femmes sont amenées à se prostituer ». Cette phrase montre bien la complexité de toutes les tentatives de définition de la prostitution. Cependant, je m’aligne sur la définition d’Emmanuelle Bedard qui, en 2005, la définit comme étant non seulement le fait de fournir de l’argent en échange d’un rapport sexuel mais aussi celui d’utiliser le rapport sexuel comme moyen de garder un partenaire, un emploi, un statut. Ce faisant, le travail de prostitution ne se ferait pas que de manière régulière ou professionnelle mais aussi de manière occasionnelle, ponctuelle, voire clandestine.
En résumé, d’un point de vue général, la prostitution est la fourniture de services sexuels contre rémunération, en nature ou en numéraire. Il faut différencier la prostituée de la travailleuse de sexe. La prostituée n’en fait pas un métier et donc la pratique occasionnellement pour régler un besoin ponctuel, tandis que la travailleuse ou la professionnelle du sexe en fait un métier et cela constitue sa principale source de revenus.

Quels sont les motifs pour lesquels les hommes recourent aux prostituées ?

La quête de satisfaction sexuelle conduit des clients sans qui la prostitution ne saurait exister et se développer à  passer le matin satisfaire leur libido avant de se rendre au service. D’autres passent entre 12 et 13 heures. D’autres encore passent avant de rentrer chez eux le soir. Les hommes mariés y font aussi un tour parce qu’à la maison leur
conjointe est soit malade, fâchée, césarisée, soit en menstrues. Ces clients sont souvent à la recherche du plaisir sexuel, de la satisfaction de la libido et du fantasme qu’ils n’ont pas avec leur conjointe. Certains y vont parce qu’ils sont timides et n’arrivent pas à draguer une femme alors que sur les sites, ce sont des femmes qui se rapprochent
d’eux et qui leur demandent ce qu’ils veulent. Ce faisant, ces hommes finissent par avoir de l’assurance et deviennent de bons dragueurs. Pour d’autres, c’est pour satisfaire leur curiosité.

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Quel rôle joue la prostitution dans une société africaine comme la nôtre ?

Les hommes y ont recours parce que cette activité contribue au maintien de l’ordre social, car elle aide à éviter le viol, la pédophilie et par conséquent, la prison. Grâce à cette pratique, le désir du bas-ventre ne souffre pas de délai. Les travailleuses du sexe remplissent des fonctions de psychologues à partir d’une écoute attentive, de confidentes, de conseillères conjugales, etc. La prostitution assure également des fonctions thérapeutiques, de préservation des couples pour les mariés, pourvu que la femme ne sache pas que son mari se rend chez les travailleuses du sexe. Elle sert aussi de refuge, de survie pour certains et d’assistance sexuelle à d’autres catégories de personnes comme les handicapés.

Est-ce que cette activité a aussi des facettes économiques ?

Nous pouvons dire que ne nécessitant presque pas de qualification professionnelle particulière, la prostitution a cette
facilité de procurer rapidement des moyens de survie, non seulement aux travailleuses du sexe, mais également à d’autres personnes et secteurs d’activités connexes comme les parents, les amis, les propriétaires des maisons de passe et bars restaurants, les proxénètes, les hôteliers, les commerçants, les salons de coiffure et d’esthétique, les établissements financiers, etc. Ce faisant, la prostitution soutient les économies locales, notamment morales et marchandes dont les prostituées ou travailleuses du sexe sont loin d’être les seules à profiter.

Mais qu’est-ce qui peut pousser une femme à s’adonner au commerce de son sexe ? 

Les raisons sont multiples et diffèrent d’une femme à une autre, mais elles sont surtout liées aux contraintes socioéconomiques. Nous pouvons citer des raisons contextuelles comme les violences familiales vécues dans l’enfance, le viol, l’inceste, la fugue. Il y a aussi des raisons structurelles telles que la gestion de la honte sociale,
l’imitation des pairs, la présence permanente de la demande. Des raisons conjoncturelles ou contraignantes dont le
décès du père, du conjoint ou de la personne pourvoyeuse de ressources, les maladies d’un proche, la satisfaction
de l’essentiel des besoins vitaux peuvent conduire à la prostitution.

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Quelles catégories de personnes recourent souvent aux services des travailleuses de sexe ?

Toutes les catégories sont représentées sur le marché prostitutionnel. Les artisans, les élèves et étudiants, les  fonctionnaires, les hauts cadres des institutions, les politiciens, etc. Petits et grands, riches et pauvres sont présents, pourvu que la personne ait son argent. En fonction de sa bourse, elle est satisfaite.

Les rapports sexuels étant l’une des voies de transmission du Vih/Sida, les travailleuses de sexe n’en sont-elles pas des vecteurs à grande échelle ?

Dans les années 1990 à 2000, le taux de prévalence de Vih/Sida enregistré chez les travailleuses de sexe et leurs
clients était très élevé. Ce qui conduisait à la conclusion que c’est une population à risque. Mais aujourd’hui, la présence des Ong, associations et certaines structures de l’Etat dans le milieu et leurs interventions à travers les sensibilisations et les prises en charge en matière de dépistage et autres services ont contribué à réduire considérablement le taux de contamination aux Ist. Des études au Bénin et ailleurs ont montré que les travailleuses de sexe affichées prennent mieux soin de leur santé et respectent les mesures retenues dans le cadre de la réduction des
Ist, notamment l’utilisation de préservatif et la visite médicale dans les centres de santé agréés où elles sont bien suivies par les agents de santé. Ces visites leur permettent de se faire régulièrement dépister mieux que les clandestines qui sont dans le multi-partenariat et qui ne respectent rien.
En 2017, le programme Santé de lutte contre le sida a dénombré 16 219 travailleuses de sexe au Bénin. Cotonou  abrite à elle seule 4 926 dont 1 334 affichées et 3 592 clandestines réparties sur 1 127 sites. Parmi elles, il y a 51 % de Béninoises, 34,7 % de Togolaises, 7,3 % de Nigérianes, 3 % de Ghanéennes et 1,4 % de Nigériennes.

Tout n’est pas beau chez les travailleuses de sexe. Il y a sûrement des déviances qui s’observent. Que pourriez-vous en dire ?

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Tous les secteurs ou domaines enregistrent des déviances. Au sein des travailleuses de sexe ou dans le milieu  prostitutionnel, nous observons la consommation massive de la drogue et d’autres stupéfiants, les bagarres, des coups
et blessures réguliers, des violences verbales à tout bout de champ, les intimidations, pour ne citer que celles-là.

Selon vous, peut-on réellement mettre fin à la prostitution ?

Non, impossible de mettre fin à la prostitution. C’est un phénomène qui a traversé l’espace et le temps; raison pour laquelle il est qualifié du plus vieux métier du monde. Donc, c’est du « djowamon »; on est venu la trouver, on va
mourir et la laisser, puis nos enfants et petits-enfants aussi la connaitront. Tout ce qu’on peut faire, c’est de
trouver des mécanismes pour éviter aux mineurs de se retrouver sur le marché prostitutionnel. On peut aussi essayer de réduire ou de limiter son développement. Très peu de femmes se prostituent par plaisir. La majorité des femmes
y est entrée par des contraintes socioéconomiques et donc par nécessité de survie. La solution à la réduction de la prostitution est de prendre contact avec les responsables des différentes associations des travailleurs et travailleuses de sexe, les écouter et prendre connaissance de leurs besoins. Puis, il faut mettre en place un système pouvant faciliter l’autonomisation des femmes à travers la mise en œuvre des formations et le financement des activités génératrices de revenus.

Que dire pour conclure cette interview ?

Bien qu’elle soit qualifiée d’institution bâtarde parce que dépourvue de légalité et de légitimité, la prostitution satisfait
illégitimement des besoins légitimes ou satisfait des besoins qui sont qualifiés d’illégitimes. Elle soutient l’économie locale sur les plans moral et marchand dont les prostituées sont loin d’être les seules à profiter. Chercher à supprimer la prostitution créerait d’autres maux difficiles à gérer. Il faut trouver des mécanismes pour la recadrer. Pour cela, il  faut que les différents acteurs en présence s’accordent sur certains principes profitables aux parties et que l’Etat puisse  trouver son compte à travers la collecte des impôts et taxes.