Entretien avec Louis-Georges Tin : « Tout n’a pas été restitué, il faut continuer à se battre »

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Hier porteur du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), aujourd’hui président de l’Etat de la diaspora africaine, Louis-Georges Tin s’illustre depuis des années pour que l’Afrique entre en possession de ses trésors royaux. Ce combat qu’il mène connait un début d’aboutissement avec la restitution par la France, à la demande du président Patrice Talon, de 26 trésors royaux au Bénin. C’est un pas, estime l’homme qui invite à poursuivre le combat.

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La Nation : Que vous inspire le processus qui a conduit à la restitution de trésors royaux du Bénin

Louis-Georges Tin : Je dois vous dire que c’est un processus heureux qui suscite en moi et en tous les Béninois un sentiment de fierté parce que c’est un combat légitime gagné de hautes luttes et qui a nécessité la mobilisation du Bénin et de la diaspora. Et c’est aussi cela qui me remplit de joie parce que c’est un bon signe pour tous les autres pays africains, qui eux aussi ont perdu leur patrimoine et qui aspirent à le récupérer.

Comment appréciez-vous la détermination du chef de l’Etat qui, malgré un premier refus de la France, a persisté et a eu gain de cause aujourd’hui ?

Je pense que c’est cela qui fait la différence si on compare la procédure du Bénin avec d’autres pays africains. Beaucoup de chefs d’Etat sont restés un peu sceptiques, un peu indifférents là où le président Patrice Talon nous a fait confiance et est allé au bout de la démarche. Et c’est ça qui est vraiment inédit. Tout n’a pas encore été restitué, c’est vrai. C’est une étape magistrale mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Il faut continuer à se battre.

Au terme de cette lutte, 26 œuvres sont restituées au Bénin. Quel sentiment vous anime?

Mon sentiment personnel, c’est la joie. Je suis à la tête des Béninois de la diaspora africaine et nous avons beaucoup mené des campagnes, de la culture à l’agriculture en passant par la santé, l’éducation et les sciences. Mais je dirais que je porte une certaine attention à cette question du patrimoine culturel. Parce que le patrimoine est ce que vous avez avant même de commencer. Et si avant de commencer, avant de naître, vous avez été volé, vous commencez avec le négatif. Aujourd’hui je peux dire qu’il y aura un ‘’avant’’ et un ‘’après’’. Souvent les Africains croient qu’ils sont voués à l’échec alors que nous avons de grandes victoires et celle-là vient aussi s’ajouter aux précédentes. C’est un enjeu d’abord de culture ; c’est évident et après c’est un enjeu de justice. Je vais dire que c’est aussi un enjeu économique parce qu’à partir de ces objets, vous pouvez construire des musées. Car ceux-ci amènent des touristes et les touristes apportent des devises. Enfin, c’est aussi un enjeu de souveraineté parce que si les gens vous volent et que vous ne donnez pas l’impression qu’on vous vole et vous ne vous battez pas pour défendre ce qui vous appartient, cela veut dire que vous êtes pillés, cocus et que vous êtes contents. Vous autorisez alors les gens à vous piller. Mais ils ne pilleront pas seulement des objets artistiques mais tout ce qui est or, des trônes, des terres, voire même des vies humaines. Là nous avons dit stop ! Nous avons démontré que nous ne sommes pas de nature à accepter tout et n’importe quoi. C’est un grand message en fait. Voilà pourquoi je pense que cela va bien au-delà du patrimoine culturel. C’est une question de souveraineté.

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Le président béninois a dit que ce n’est que le premier acte de la restitution. Est-ce qu’il y a une estimation des autres œuvres qui devraient faire objet de restitution ?

Pour ce qui est du Bénin, 26 objets ont été reçus. Il y a au musée du Quai Branly à peu près 3 500 objets, plus de mille qui sont encore éparpillés dans d’autres musées à Nantes, Bordeaux et Lyon. Ça c’est la France et puis il y a encore probablement quelques centaines au Vatican. Pour ce qui est de l’Afrique, c’est des millions. Je donne un exemple, au musée de Tervuren à Bruxelles, il y a plus de 180 mille objets qui appartiennent au Congo et l’Afrique centrale en général. C’est dans un seul musée, les 180 mille. En réalité 95% du patrimoine africain est en dehors de l’Afrique ; donc on veut bien que les objets viennent en Europe et même qu’on les garde. Mais si c’est en Afrique, il ne faut pas, vous voyez un peu l’hypocrisie. C’est même un recel de crime de guerre puisque ce n’est pas seulement des gens qui sont venus la nuit pour prendre des objets, non ! On a massacré des gens pendant des décennies et après on les a pillés. Il faut se rendre compte de ce que ça représente. Mais comme je le disais, cela va au-delà même d’une question de souveraineté.

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Il y a au moins deux autres œuvres qui devraient être restituées très vite au Bénin. Y a-t-il déjà un plan pour que le processus se poursuive ?

Malheureusement, les choses ont un peu tardé. Il y a des élections en France, je ne sais pas comment cela va se passer. Donc, honnêtement, faire un pronostic est un peu compliqué. Mais il faut que le travail continue. Je dis aux autres pays africains qui disent parfois que nous ne sommes pas prêts qu’il n’y pas raison d’attendre. On est toujours prêt pour la justice, donc certains pays doivent comprendre la distinction entre la restitution et le retour. La restitution, c’est l’acte légal. Le retour, c’est l’acte physique. On peut se permettre de dire qu’on n’est pas prêt à tout recevoir. En revanche, la restitution, il faut que le papier soit prêt de manière légale et plus besoin d’attendre. Le retour peut être différé au fur et à mesure mais la restitution doit être faite de manière immédiate et ce n’est pas négociable.

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Alors, personnellement, avez vous des actions à initier pour la cause ?

Oui c’est la question de la restitution qui n’est qu’une parmi toutes celles que nous traitons qui me tient à cœur. Je me rends en début décembre à Kinshasa. J’ai été invité sur la question des restitutions par le président Tshisekedi justement pour expliquer notre expérience, cette distinction essentielle entre restitution et retour. C’est la première étape. Nous sommes aussi en train de travailler pour que les pays européens mettent en place une politique de restitution et de réparation. Cela a été voté, ce n’est pas moi qui veut le voter. On l’a obtenu maintenant, ce sera mis en place. Que la présence de l’Union Européenne par la France soit pour mettre en œuvre ce qui avait été décidé par le Parlement. Nous avons engagé des actions, rédigé des documents pour que le Vatican lui aussi fasse des restitutions parce qu’à ce niveau, il y a aussi des trésors volés. Voyez un peu, il y a plusieurs pistes qu’on doit mener en parallèle et c’est exactement ce à quoi nous nous attachons.