Eric Adossou, chargé de la protection des végétaux à la Dpv/Maep: « Un dispositif national permet de combattre le ravageur du maïs »

Par Claude Urbain PLAGBETO,

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ERIC ADOSSOU Chef service protection des végétaux

La présence de la chenille légionnaire d’automne (Spodoptera Frugiperda) dans les champs de maïs fait craindre le pire pour les récoltes. Y a-t-il vraiment péril en la demeure? Eric Adossou, chef service protection des végétaux et contrôle phytosanitaire à la direction de la Production végétale (Dpv/Maep), nous en parle dans cet entretien.

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La Nation : La chenille légionnaire d’automne est-elle encore présente au Bénin ?

Eric Adossou : Bien sûr. La chenille légionnaire d’automne (de son nom scientifique Spodoptera frugiperda) est bel et bien présente au Bénin. Sa présence dans notre pays date de 2016. Depuis lors, elle est toujours là et sa culture préférée, c’est le maïs. Elle fait l’objet d’une gestion de la part des services compétents du ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche (Maep). Et les producteurs savent ce qu’il faut faire lorsqu’ils constatent le ravageur dans leurs champs pour endiguer son évolution.

Comment le ravageur est-il apparu ici au Bénin ?

C’est un ravageur invasif originaire d’Amérique latine, qui s’est dispersé rapidement dans les régions de climat tropical. Il faut souligner la grande mobilité de la chenille : jusqu’à 300 km en 30 heures en cas de vent favorable ; ce qui facilite sa dispersion et nécessite une lutte commune ou collective.
Son aire de répartition, c’est la quasi-totalité du continent américain, à l’exception de ses régions les plus froides. Elle s’est ensuite établie au Mexique et dans la partie sud des États-Unis, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, de la Colombie à l’Argentine et au Chili, jusqu’à une latitude de 36° Sud. La chenille est également présente en fin d’été et en automne dans le nord des États-Unis et dans les provinces méridionales du Canada par suite d’une migration annuelle.
En Europe, cette espèce, absente de l’ancien monde, est classée comme organisme de quarantaine Catégorie A1 par l’Organisation européenne et méditerranéenne pour la protection des plantes (Oepp).
En Afrique, la chenille est apparue en janvier 2016 au Nigeria, ensuite au Togo. Dès janvier 2017, elle a été signalée en Afrique du Sud puis en Zambie, au Rwanda, au Ghana, au Burkina Faso, etc.
Son apparition au Bénin remonte à mai 2016 à Djidja et environs. Dès juin 2016, la chenille est signalée dans plusieurs autres communes telles que Zogbodomey, Dassa, Savalou, Savè, Ouessè, Bassila, Djougou, Ouaké, Copargo, Natitingou, Boukombé, Cobly, Matéri, Tanguiéta, Toucountouna, Péhunco, Kouandé, Kérou,
Parakou, N’Dali, etc.
En août 2016, on la retrouve dans l’Alibori, en l’occurrence à Kandi. Et en décembre 2016, le ravageur a atteint la Vallée de l’Ouémé, notamment dans les communes d’Adjarra, des
Aguégués, de Bonou, de Dangbo.

Comment reconnaître le Spodoptera frugiperda ?

Il s’agit d’un papillon de l’ordre des Lepidoptereae et de la famille des Noctuidae polyphyllophage, connu sous le nom de « légionnaire d’automne » ou « noctuelle américaine du maïs ». Ces papillons sont nocturnes et se nourrissent du nectar des fleurs ou de miellat. Durant le jour, ils se tiennent à la face inférieure de feuilles. La femelle est très prolifique et donne plus de 300 œufs par ponte, peut pondre jusqu’à 3 fois avant de mourir, soit plus des 1000 œufs par femelle. Dans les tropiques, la reproduction peut être continue avec quatre à six générations par an.
Les œufs du genre Spodoptera sont particuliers car groupés et recouverts d’écailles, ce qui rend difficile le traitement à ce stade. De même, il existe peu d’auxiliaires à ce stade du développement de l’insecte, car le parasitisme par ponte est lui aussi compliqué.
La chenille, c’est le stade ravageur le plus redouté par les agriculteurs. Les premiers stades larvaires sont vert clair et mesurent environ 2 à 3 millimètres. La chenille, au dernier stade de développement, mesure entre 30 à 40 mm (3 à 4 cm) de longueur. Sa coloration varie de marron clair ou vert clair à presque noire.
Sur son dos on distingue trois bandes pâles et de chaque côté, une large bande jaune en dents de scie tachetée de rouge. Les larves plus âgées sont en général verdâtres et brunâtres. On remarque quatre tubercules distincts sur la face dorsale du dernier segment abdominal disposés en un motif carré. Sa tête est brun foncé, réticule et porte une marque blanche ou jaune en forme de Y inversé.

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Quelles autres cultures préfère la chenille légionnaire d’automne, en dehors du maïs ?

C’est un grand pollyphage qui peut s’attaquer à plus de cent plantes appartenant à une trentaine d’espèces. Mais il a une préférence pour le maïs, la canne à sucre, le riz, le sorgho, les graminées herbacées et le coton. On retrouve également le ravageur sur plusieurs autres plantes telles que les cucurbitacées ou les légumes tels que l’arachide, l’oignon, la patate douce, le haricot, la tomate, la luzerne, etc.

Comment se manifestent les dégâts de Spodoptera frugiperda ?

Les dommages se résument à la défoliation. Les jeunes chenilles se regroupent et se nourrissent sur les feuilles en créant des perforations superficielles. La chenille plus âgée pénètre le cœur de la plante, consomme les nouvelles feuilles et souille la plante d’excréments.
La chenille endommage aussi la panicule en formation et migre ensuite vers les épis, rendant ceux-ci impropres au marché de produits frais. Les plants vigoureux récupèrent généralement assez rapidement. Les larves migrent ensuite vers les zones adjacentes en véritables chenilles légionnaires en quête de jeunes champs.
La perte de rendement de maïs engendrée par les dégâts de ce ravageur varie entre 40 et 53 % (voire 73 %). En cas de fortes attaques sur les jeunes plants, les dégâts peuvent atteindre 100 %.

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A combien d’hectares peut-on estimer à ce jour les dégâts pour le compte de cette campagne agricole ?

Actuellement, la prospection continue. Nous continuons de compiler les statistiques. On ne peut pas donner de chiffres exacts pour le moment, parce que la campagne ne démarre pas dans la même période sur toute l’étendue du territoire national. Nous avons au Sud la grande campagne qui démarre mi-mars alors qu’au Nord, c’est à partir de juin que les pluies s’installent véritablement.

Quelles réponses le ministère de l’Agriculture apporte-t-il à l’invasion de ce ravageur ?

Dès l’installation des champs de maïs, cette chenille fait son apparition. Nous avons mis en place ce qu’il faut pour permettre aux producteurs d’engager la lutte en cas d’attaque de leurs champs par la chenille. Nous avons eu avec ces producteurs des séances de sensibilisation, de formation sur toute l’étendue du territoire national avec la mise à disposition des outils et des produits qu’ils doivent utiliser, aussi bien des pesticides chimiques que des produits naturels qui ont été développés par la recherche. Dès l’apparition de ce ravageur au Bénin, un calendrier de traitement phytosanitaire est mis à la disposition des producteurs pour une riposte rapide en cas d’attaque des champs.
Nous avons également mis en place un dispositif national d’alerte précoce en ce qui concerne la chenille légionnaire à travers l’installation des brigades phytosanitaires. Ces brigades phytosanitaires existent dans tous les départements, dans toutes les communes. Elles sont constituées de producteurs qui ont été choisis par des élus locaux et des associations de producteurs. Elles fonctionnent comme des organes opérationnels de surveillance de la présence de cette chenille dans les champs de leurs localités. Les brigades travaillent en collaboration avec les directions départementales de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche (Ddaep) pour la remontée des informations jusqu’au niveau national.
Nous mettons l’accent sur la détection précoce. A travers plusieurs canaux, nous avons informé les producteurs que lorsqu’ils constatent déjà dans leurs champs que cinq ou dix plants montrent des signes d’attaque de la chenille, il y a lieu de réaliser les traitements qui sont recommandés pour endiguer l’évolution de ces chenilles dans les champs.

Quels sont ces traitements ?

Je dois saluer les prouesses de la recherche agricole qui nous a permis de disposer de moyens peu coûteux désormais pour faire face à la chenille. Avant, c’étaient des traitements avec des pesticides chimiques qui coûtaient jusqu’à 6000 F Cfa le litre pour traiter un hectare. Mais avec les technologies développées par l’Institut national des recherches agricoles du Bénin (Inrab), nous sommes descendus jusqu’à 200 F Cfa pour un pain de savon Palmida pour traiter un champ. C’est une alternative efficace pour que le traitement revienne moins cher et soit à la portée de tout producteur. Cette méthode de lutte a été largement vulgarisée d’abord aux agents d’encadrement, ensuite aux brigadiers sanitaires et aux producteurs. Il y en a plusieurs autres comme l’huile ou les graines de neem, des méthodes culturales comme l’association de maïs avec l’arachide ou le soja qui sont aussi efficaces contre le ravageur. La recherche développe actuellement des parasitoïdes pour la lutte biologique contre la chenille.
Je rappelle que le Bénin a bénéficié, entre avril 2018 et décembre 2019, du Projet d’appui à la lutte contre la chenille légionnaire d’automne qui a contribué à protéger les moyens d’existence et à assurer la sécurité alimentaire des populations des zones touchées. Les traitements appliqués ont en effet permis de minimiser considérablement les dégâts.
Courant 2018-2020, nous avons restructuré quelque 160 brigades phytosanitaires existantes sur l’ensemble du territoire national pour un nombre total de 1600 membres. Régulièrement à chaque formation, quelque 800 membres de ces brigades sont formés et on peut les retrouver dans toutes les communes.

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Quelles sont les zones où les effets de la chenille se font le plus sentir ?

La chenille légionnaire est partout où le maïs se produit, dans toutes les communes. Ce n’est pas seulement au Bénin. Dans notre sous-région, elle est présente.

Y a-t-il lieu de s’inquiéter des ravages de la chenille sur les prochaines récoltes ?

On peut s’inquiéter si l’on ne disposait d’aucun moyen pour gérer le ravageur. Mais à partir du moment où des méthodes sont développées par la recherche et mises à la disposition des producteurs, il y a lieu simplement de les appliquer pour arrêter l’évolution des attaques du ravageur. Donc, il n’y a pas lieu de s’alarmer ; il n’y a pas lieu de s’inquiéter parce que les traitements qu’on applique sont tellement abordables et à la portée de tous les producteurs.
Lorsque les pluies sont normales et abondantes, cela réduit considérablement la nuisance de ces chenilles sur le maïs. Pour beaucoup de producteurs, ils n’appliquent pas le traitement et attendent que les pluies viennent faire le travail à leur place. C’est pour ceux-là que l’on peut s’inquiéter que cela joue sur les récoltes. Pour ceux qui appliquent les traitements recommandés dès l’apparition du ravageur, le problème ne devrait pas se poser. Donc le Bénin doit pouvoir récolter le maïs et continuer à nourrir sa population comme par le passé. La seule prière que nous devons faire, c’est que les pluies soient au rendez-vous.

 

Propos recueillis par Claude Urbain PLAGBETO