Femmes et métiers dits des hommes: Yvette Matchi, docteur des quatre roues

Par Maryse ASSOGBADJO,

  Rubrique(s): Société |   Commentaires: Commentaires fermés sur Femmes et métiers dits des hommes: Yvette Matchi, docteur des quatre roues


Elle ne maîtrise autre langage que celui des véhicules à quatre roues. Qu’ils soient complètement usés ou partiellement dégradés, Yvette Matchi, originaire d’Azovè, commune d’Aplahoué, leur redonne vie. De la mécanique auto à la politique, le pas est vite franchi pour celle dont la passion pour la mécanique est sans pareille. Portrait d’une femme ouvrière et élue communale.

LIRE AUSSI:  Florant Maroya au sujet des violences basées sur le genre : « Ce phénomène persiste à cause de certaines faiblesses… »

Des bruits de moteur de toutes parts dans un garage installé dans un espace à Azovè, à quelques encablures du marché principal de la localité. Sous un soleil de plomb, Yvette Matchi, teint clair, taille moyenne, est à l’œuvre en cet après-midi du jeudi 27 février pour redonner vie à une voiture de marque Peugeot.
Dans l’univers de la mécanique automobile au Bénin, elle signe bien ses performances, à travers sa touche exceptionnelle. L’une des rares femmes garagistes au Bénin et pratiquement la seule des départements du Mono-Couffo, Yvette est une véritable docteur des quatre roues. Au travail, elle est dynamique et dévouée pour soigner les moteurs ou encore redonner vie et couleurs aux voitures à elle confiées pour la réparation. Peu importe leur état, Yvette y apporte sa touche.
Elle a fait le choix de la mécanique après deux échecs successifs au Brevet d’études du premier cycle (Bepc), en arrivant à convaincre ses parents qui lui préféraient plutôt une formation en couture ou en coiffure. «J’avais clairement indiqué à mes parents que je voulais exercer un métier d’homme. Ils ont tenté vainement de me décourager », raconte-t-elle.
Depuis qu’elle a ouvert son garage en 1992, elle ne cesse de gravir les échelons. Que de diplômés n’a-t-elle pas mis sur le marché de l’emploi ! Au moins une trentaine, foi de sa mémoire qui peine à dresser la longue liste des apprentis déjà formés par ses soins.
Consciente que l’union fait la force, elle s’est battue pour former sa famille professionnelle en mettant en place avec le consentement de ses collègues un service complet en matière de mécanique.
A l’image d’un hôpital de référence, le garage d’Yvette recouvre tous les services en matière de réparation de voiture: peinture, tôlerie, soudure, mécanique, électricité et ajustage.
Avec son tee-shirt, son jogging et sa basket bien mis, elle est prête à se glisser sous les voitures pour détecter la moindre panne. « Quand une voiture sort de mon garage, son propriétaire doit en être totalement satisfait», admet-elle, souriante.
Si Yvette Matchi était une fonctionnaire d’Etat, elle aurait commencé déjà par tutoyer la retraite. Cette native d’Azovè totalise à ce jour, vingt-huit années d’ancienneté dans le domaine. Ce qui ne lui fait perdre aucunement l’énergie qui la caractérise à l’œuvre. «Pour le boulot, je ne me lasse jamais. Je rêve d’étendre mon garage en y associant d’autres ouvriers et d’autres métiers », confie-t-elle.
Du haut de ses 55 ans, elle ne ménage aucun effort pour donner corps à ses aspirations.
Mais avant d’en arriver à ces résultats, il lui a fallu d’énormes efforts au bout de cinq années pour prouver ses compétences à son feu patron qui, au départ, était très réticent au recrutement d’une femme comme apprentie mécanicienne.

LIRE AUSSI:  Vernissage d’exposition de photos: Promouvoir et valoriser la coopération culturelle sino-béninoise

‘’Une folle’’

De l’eau a coulé sous le pont et Yvette est parvenue à s’imposer dans ce milieu typiquement masculin. De quoi dissiper les inquiétudes de son feu patron qui, au finish, a éprouvé une grande admiration pour elle. «Nous étions cent-deux apprentis. J’étais la seule femme qui ait pu achever sa formation. Les deux autres qui sont venues après moi ont fait long feu », se souvient-elle. « Le jour de notre remise de diplôme, j’avais la chair de poule du fait des témoignages poignants de mon feu patron sur moi. J’étais admirée de toute l’assistance. Les gens me dévisageaient du regard », se remémore-t-elle.
Aujourd’hui, elle répare en moyenne par jour quatre véhicules de toutes gammes. Toutefois, ses débuts n’étaient pas aisés. « Au début, les gens étaient réticents à me confier leurs voitures ».
Son style de mécanicienne typiquement masculin, parfois ‘’sale’’ en raison des huiles de vidange l’offrait carrément en spectacle. « Au début, quand je sors dans la rue, les gens me confondaient à une folle. D’autres me regardaient jusqu’à tomber. Je me rapprochais d’eux pour leur expliquer qui je suis », raconte-t-elle, d’un large sourire.
Après l’avoir expérimentée et obtenu gain de cause, les clients les plus curieux ont fini par lui rendre témoignages et faire sa promotion. Commence alors pour elle, une belle et grande carrière. « Je reçois des félicitations et des messages d’encouragement de toutes parts. C’est ma plus grande fierté. Il arrive que je sois débordée par le travail », révèle-t-elle.
Pourtant, la passion d’Yvette est plutôt perçue comme un calvaire par beaucoup d’autres femmes. « J’ai recruté des femmes apprenties, aucune d’entre elles n’a résisté à la dureté du métier», confie-t-elle.
Or, la garagiste retrouve ses marques dans ce métier dit d’homme. « Le métier n’est pas si difficile, lorsqu’on y met du cœur», témoigne-t-elle.
Elle minimise les difficultés et fait fi des critiques et des coups bas de certains de ses collègues hommes pour aller de l’avant.
Yvette puise sa motivation dans l’admiration et les fleurs que lui jettent ses clients pour impacter positivement le secteur. «Quand les gens me voient sous les voitures, ils s’arrêtent pour me féliciter. D’autres n’hésitent pas à solliciter mes services », explique-t-elle. Mais elle déplore tout de même la concurrence qui sévit aujourd’hui dans le secteur. « Au moment où j’ai ouvert mon garage en 1992, nous étions à peine cinq chefs garagistes, aujourd’hui on compte plus de cent garages à Azovè. Ce qui crée des périodes de vaches maigres », se désole-t-elle.
Consciente du fait qu’elle doit assurer une relève de qualité, Yvette y a formé déjà son garçon aîné qui lui fait aussi honneur dans le domaine de la mécanique.
Elle projette d’ici 2021, la construction d’un garage de marque sur son domaine propre afin d’assurer une assise solide et définitive à son entreprise. Demandez lui d’abandonner son garage au profit d’un travail plus rémunérateur dans l’administration publique ou privée et elle vous répond sans ambages par un adage adja : « On ne change pas sa première épouse contre une nouvelle, fût-elle ravissante et docile. Sauf si la nouvelle consacre plus de temps à s’occuper de vous que la première ».
Pour elle, il n’existe pas de métiers exclusivement réservés à un sexe ou à une catégorie sociale donnée, invitant les jeunes filles au courage et à l’audace. « Le nombre de voitures a plus que quintuplé en dix ans. Ce qui veut dire que la clientèle existe. J’encourage les parents et les filles à embrasser les métiers dits masculins », exhorte la cheffe garage ‘’St Joseph’’ d’Azovè.

LIRE AUSSI:  Pollution par une usine de production d’alcool de la rivière Klou à Savalou: Le député Guy Mitokpè demande des explications au gouvernement

Yvette tout terrain

Yvette Matchi a plus d’un tour dans son sac. A la mécanique, elle associe la restauration pour mieux gérer ses périodes de soudure. Elle est aussi une activiste sociale et une femme politique.
La suppléante de feu Sylvain d’Oliveira aux élections communales de 2015 a été investie dans ses fonctions après le décès de ce dernier. Dans la perspective des prochaines communales, la conseillère communale prend déjà son bâton de pèlerin en parcourant les villages et hameaux d’Aplahoué à la quête de l’électorat. « Les primaires que la commune a organisées me sont très favorables », assure-t-elle, convaincue d’ores et déjà de son élection au soir du 17 mai 2020. « Je suis certaine d’avoir un meilleur positionnement sur la liste électorale, je suis très optimiste de ma victoire. Quel que soit mon positionnement, tous les autres candidats de ma liste sont déjà élus ». La candidate de l’Union progressiste prépare le terrain depuis des années. « Je suis régulièrement à l’écoute et au service de ma population ». Sans vouloir faire de promesses à son électorat, elle espère le prochain mandat pour s’engager davantage sur le terrain du social. « Lorsqu’on confie à un homme et une femme la préparation d’une sauce, vous êtes d’accord avec moi que celle de la femme doit être plus succulente», laisse-t-elle entendre, comme pour indiquer que la femme est capable de bouleverser les données, rien que par l’engagement. C’est pourquoi, elle exhorte les femmes à se serrer les coudes sur le terrain politique pour impacter davantage leur communauté.