Ferme agroécologique: Incroyables circuits de Songhaï

Par Fulbert Adjimehossou,

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Le bassin permet de recueillir les eaux pluviales pour la pisciculture

Dans un contexte de crise économique et d’urgence climatique, des modèles de résilience se multiplient sur le continent. Escale à Porto-Novo où depuis 1985, le Centre Songhaï produit bio en gros.

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Le Centre Songhaï apparaît comme un parc naturel. Créé, il y a 37 ans, la nature y affiche toute sa splendeur. A pas modérés, le parcours des différents circuits de cette ferme suscite curiosité et admiration. A chaque détour, sa nouvelle sensation sur ce site où rien ne se perd, tout se transforme. « Les déchets issus de la production végétale servent à la production animale. Les fientes d’animaux entrent dans la fabrication du compost qui sert à fertiliser les sols. Les déchets issus de la production végétale servent à la pisciculture, tout comme l’eau issue de la pisciculture peut servir à arroser les jardins ou à abreuver les animaux. Les fientes servent à produire des asticots pour nourrir les poissons », décrit Amour Allossoukpo, chargé des visites. Tout fonctionne ici comme dans une sorte de villes rurales vertes interconnectées entre elles. Habitué à faire la ronde plusieurs fois par jour, Amour Allossoukpo maîtrise bien les interactions entre les unités.
« Les déchets de la production végétale, les fientes et l’eau de la pisciculture servent à produire la bioénergie que nous appelons biogaz », ajoute-t-il. Tout est recyclé à Songhaï pour la culture, l’élevage de bétail, de poissons et d’insectes, la fabrication de machines et la production de biogaz.

Point de départ

L’idée de la création du centre Songhaï vient de Godfrey Nzamujo. Troublé par les images de sècheresse, de famine et de pauvreté en provenance de l’Afrique dans les années 80, le professeur d’ingénierie aux États-Unis décide de rentrer au bercail. « J’ai décidé de retourner en Afrique pour changer les manières suivant une nouvelle vision du monde. J’ai compris qu’il faut apprendre à danser avec la nature pour qu’elle s’ouvre à nous. Alors, au lieu de faire des conférences à gauche et à droite, je me suis mis à l’œuvre ici », rappelle-t-il. Avec l’appui du président Mathieu Kérékou, le scientifique nigérian obtient un hectare de terre à Ouando, ville de Porto-Novo, pour commencer.
Avec quelques semences et une dose d’espoir, Godfrey Nzamujo mène la guerre contre la famine. « J’ai pris ce terrain épuisé par des produits chimiques. Ce côté-là ne poussait même plus de mauvaises herbes. La terre était morte », s’en souvient-il. Puis, il s’est mis, avec foi et conviction, à insuffler la vie dans le sol. « Aujourd’hui, on produit toute l’année, trois fois plus que le conventionnel et de qualité exceptionnelle. Ce site est devenu un livre dans lequel tout le monde peut lire. C’est une preuve que si on se connecte à la nature, elle répond. On appelle ça du biomimétisme. Il faut créer un cadre où on laisse les systèmes se mettre en synergie », dit-il, avec fierté.

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Zéro pesticide !

D’un hectare, cette ferme en couvre aujourd’hui une vingtaine. Néanmoins, son décor et son esprit écolo n’ont pas changé :
pas de produits chimiques de synthèse dans les circuits de production. « Pour faire le compost, on se sert des fientes d’animaux, et de tout élément pouvant se décomposer. Une fois le tas fait, il faut l’arroser abondamment et les pailler afin d’éviter que les rayons solaires ne détruisent les microorganismes qui doivent accélérer la décomposition », précise Amour Allossoukpo. Dans cette ferme, insectes et microorganismes prolifèrent. C’est ainsi que sont produites toutes sortes de cultures, des melons, concombres, carottes, haricots verts, tomates, piments, gombo qui se dressent dans un désordre « bien organisé ».
On retrouve même des variétés et des plantes autochtones qu’on croyait disparues. Tout se fait dans une sorte de rotation pour briser les chaînes de menaces. Avec l’association des cultures, celles-ci se protègent entre elles contre les ravageurs. Dans les allées, certaines plantations sont sur des « Plastic Mulch », des paillis de plastique. Ça renvoie les rayons ultraviolets destructeurs pour favoriser la multiplication des bactéries et lutter contre les mauvaises herbes. Le sol arrive ainsi à se renouveler. En dessous, il y a des tuyaux avec de petits trous un peu partout. Toute la production végétale est rafraîchie par un système d’irrigation intelligent.
« Là, comme vous le voyez, ils installent un système goutte à goutte », ajoute le guide.
« On se rend compte que tout est possible », confesse l’une des religieuses nigérianes de la congrégation des Petites sœurs des pauvres en visite dans ce centre.

«Tout est connecté» !

De la production végétale à celle animale, il n’y a qu’un pas. Tout est connecté. Ce jour-là, des élèves fermiers collectent des tiges de maïs au profit des aulacodes. Ce qui frappe surtout à l’œil au niveau des enclos, c’est le fait que les animaux soient élevés en hauteur, sur pilotis. « Sous ces pilotis, nous mettons des pailles, sur lesquelles tombent directement des fientes que nous récupérons pour la fabrication du compost utilisé pour la fertilisation des sols », justifie Amour.
Dans ce centre, l’élevage ne se résume pas à produire des cailles, des poules, des pintades, des dindes ou encore des porcs. Il fait partie du système intégré, de sorte à valoriser les potentiels de l’élevage, mais aussi de l’Environnement. Contrairement à l’élevage industriel, l’alimentation des animaux est produite sur place. La provende est fabriquée en tenant compte des éléments nutritifs dont ont besoin les animaux pour leur croissance. Les feuilles de moringa entrent aussi dans l’alimentation. Entre les enclos, on retrouve même des arbres, qui ne sont pas là au hasard. Ils libèrent le dioxygène aux animaux pour absorber en retour du dioxyde de carbone.

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Pas de perte d’eau

Le Centre Songhaï considère l’eau comme une ressource précieuse et veille à ce que chaque goutte soit utile, à tous les coups. Au point le plus bas de la ferme, viennent se stocker les eaux de ruissellement. Elles sont par la suite traitées pour être réutilisées pour la pisciculture.
« Souvent à l’arrivée, l’eau prend la couleur rouge. Nous mettons les fientes des poulets dans l’eau, ce qui permet de fertiliser l’eau …
… Ainsi, au bout de trois semaines, l’eau reprend progressivement la couleur verte. Ce qui signifie que ça produit des algues. Les poissons se nourrissent de ces algues », détaille Amour Allossoukpo.
Plus loin, une bande de jacinthes d’eau s’étale en surface. Elles n’y sont pas aussi par hasard. « Ces jacinthes permettent de purifier les eaux souillées venant des unités de transformation et de la cuisine. En retour, ces jacinthes sont mélangées avec les fientes de porc pour servir à produire le biogaz », ajoute-t-il. L’élevage des poissons au Centre régional Songhaï se fait aussi bien dans des bassins que dans des étangs. Le tilapia, le clarias, les poissons-chats, des carpes miroir, des carpes amour, des carpes africaines se laissent reconnaître aisément.
Les tilapias se multiplient tant à travers un mode de reproduction naturel qu’artificiel, et ce, par des inséminations. « Ces tilapias reproducteurs pondent des œufs et libèrent après l’éclosion des alevins par la bouche. Pour les nourrir, nous leur donnons des granulés, des feuilles de patates douces ou des asticots récupérés au niveau des purins des poules pondeuses », explique Amour Allossoukpo. Une fois les bassins vidés, puisque à Songhaï, rien ne se perd, l’eau est déversée dans l’étang et regagne un nouveau circuit pour alimenter les systèmes d’irrigation.

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Un modèle qui inspire

Les plastiques ne constituent pas ici, un casse-tête, mais une opportunité. « Ces bidons sont produits à partir des granulés. Nous faisons le recyclage des sachets plastiques. Il faut les broyer, avoir des granulés, les faire fondre pour produire des bidons, les alvéoles ». Les bouteilles dans lesquelles sont conditionnés les jus de fruits sont produites dans les unités de transformation installées sur place. Songhaï prône ainsi un système économique régénérateur et circulaire. Un accent y est mis sur la création et le réinvestissement des richesses et des ressources humaines dans les communautés pour créer un effet boule de neige.
En dehors de Porto-Novo, Songhaï s’étend dans l’ensemble des zones agroécologiques du Bénin. Plusieurs autres sites ont été créés dans le Nord à Parakou sur plus de 300 ha, au sud-ouest à Kinwédji sur 40 ha et dans les collines à Savalou sur 350 ha et à Ikèmon sur plus de 270 ha.
« C’est pour que nous puissions couvrir toutes les zones agroécologiques du Bénin, être plus proches des populations. Ainsi, ce modèle basé sur l’écologie, avec une production agricole intégrée et diversifiée et qui constitue une solution pour l’Afrique de sortir de la pauvreté peut être adopté par toutes les communautés qui le désirent. Nous exploitons les potentialités de la zone dans laquelle nous sommes implantés pour développer la production », souligne Justin Lèkoto, un des chefs de départements. En dehors du Bénin, l’idée se propage sur le continent au Nigeria, au Mali, en Gambie et en Ouganda. Et l’Afrique pourra relever la tête.