François Sourou Okioh: «Il n’y a plus de créateur au Bénin… mais des clientélistes»

Par Josué F. MEHOUENOU,

  Rubrique(s): Culture |   Commentaires: Commentaires fermés sur François Sourou Okioh: «Il n’y a plus de créateur au Bénin… mais des clientélistes»


Le cinéma béninois a honoré il y a quelques jours, un de ses acteurs majeurs, en la personne du réalisateur François Sourou Okioh. L’homme qui est devenu le modèle pour beaucoup de jeunes réalisateurs n’a néanmoins rien perdu de sa personnalité et de sa verve. Dans cette interview, il évoque à nouveau sa carrière avant de présenter une vue panoramique sur cet art qui semble être le centre névralgique de sa vie.

La Nation : Il y a quelques jours, vous aviez célébré un évènement majeur de votre vie et de votre carrière. Parlez-nous en !

François S. Okioh : L’évènement dont vous parlez, ce sont les 40 ans de ma carrière cinématographique. Cela faisait 40 ans que je me suis lancé dans le métier cinématographique de manière professionnelle. Ensuite, il faut dire que je suis collecteur de mémoires, et je dois vous rappeler que c’est le 18 février 1990 que le président Mathieu Kérékou, contre toute attente, a donné l’accord pour que mon film «Ironu» qui n’était pas bien vu par les hommes du pouvoir de l’époque, soit projeté. Donc, nous voulons aussi lui rendre hommage et dire publiquement ce qui s’est réellement passé parce que ce film a dérangé à cette époque.

On vous sent particulièrement euphorique à cause de cette célébration. Pourquoi ?

Je ne suis peut-être pas si euphorique, mais il faut dire que je suis assez ému parce que ce sont mes enfants qui ont voulu célébrer mes 40 ans de carrière. Parce que depuis qu’ils m’ont connu, ils m’ont connu dans le cinéma. Toute ma vie, je ne l’ai consacrée qu’à l’art et à la culture. Je n’ai eu rien d’autre à faire. Je n’ai pas de maison à montrer à quelqu’un. Si j’ai ma voiture qui tombe en panne, qui peut me dépanner me dépanne. Donc mon combat, c’est celui de la dignité humaine. C’est le combat pour l’homme qui est debout. Je dis merci à mes enfants, mon épouse, à tous ceux-là qui ont souffert du fait que je ne suis pas tombé dans l’aventure de l’accumulation. Parce que je suis d’une famille modeste. Ce n’est pas que si j’ai l’argent, je crache là-dessus. Mais l’argent doit être mérité. Et ce qui n’est pas mérité est de l’ordre de ce qui n’est pas digne. Je veux aussi que cette fête donne de leçons à la nouvelle génération. Ce n’est pas tout argent qu’on prend. Aujourd’hui, tout le monde court vers l’argent. Il n’y a plus de créateur au Bénin, il n’y a que des suiveurs, des clientélistes. Il n’y a plus de travail, et c’est dommage. Un pays doit pouvoir avoir ses chercheurs, ses intellectuels, des gens qui travaillent pour leur vie, pour la vie de la communauté. Mais qui voyez-vous se sacrifier ?

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40 ans de carrière, François Okioh, mais aucune reconnaissance officielle. Comment cela s’explique-t-il ?

Si j’étais comme beaucoup d’autres dans le système, je serais plein à craquer. Je suis le seul parmi les congénères au ministère en charge de la Culture, qui n’ait jamais été décoré. J’ai pourtant 40 ans de métier. Le ministère ne m’a jamais proposé à une distinction. J’ai fait plus de 80 films tous formats confondus. Je suis heureux pour cela, parce que je refuse de manger à genoux. C’est ce que j’aime leur dire. Je dis, moi François Okioh, je refuse de manger à genoux. Je veux manger debout ou assis, parce que je produis de la richesse. Je ne quémande pas auprès de nouveaux riches, avec des gens qui n’ont jamais pu s’acheter un vélo, qui du jour au lendemain ont tous les privilèges et s’enorgueillissent, et narguent les gens. Cela crée de la frustration dans le pays. On pense que c’est en faisant cela qu’on peut se développer ? C’est faux. Moi, j’ai des érudits dans mon village, qui ne sont allés à aucune école. Tant que nous ne serons pas capables de faire un travail par nous-mêmes, de créer par nous-mêmes, nous serons toujours les esclaves des autres. Il faut que nous soyons nous-mêmes. Ce que nous ne savons pas, l’enfant qui indique la maison de son père de la main gauche, n’est pas digne d’un fils. Beaucoup «d’intellectuels», beaucoup de cadres dits politiques… tout le monde se proclame leader politique. Il suffit qu’il crée un groupe dans son quartier, on dit qu’il est leader politique.

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Ce combat, vous le meniez depuis des lustres, mais pour quelle finalité ?

Mon combat à moi est que demain soit meilleur. C’est ce qu’on peut faire, ce qu’on peut donner aux autres. Aujourd’hui, je suis en train d’apprendre la musique, je veux faire une licence en musique au piano. Parce que l’univers qui m’a créé, c’est l’univers de la création, l’univers de la liberté d’esprit. Je ne suis pas riche, mais je mange, je vis, je suis heureux.
Ce combat s’est voulu perpétuel parce que nous sommes restés à la surface. Nous n’avons pas pénétré la vérité de nos cultures, à commencer par nos langues. La langue véhicule quelque chose, véhicule un savoir, un comportement. Personne ne peut diriger un pays dont il ne parle pas la langue. Ce n’est pas possible. Aujourd’hui, ce que nous vivons, ce n’est pas un combat décisif toujours renouvelé. Ceux que nous appelions des rois sont devenus aujourd’hui des roitelets, ils ne sont plus des rois. Moi, je sais que chez moi, le roi est assis, à huit mètres de son porte-parole, et celui qu’il reçoit est encore assis plus loin. Aujourd’hui, ils se baladent pour prendre l’argent. Quel respect il y a là ? Les fétiches ne veulent même plus répondre. C’est ça la question. Lorsque celui qui doit incarner est désincarné, il n’y a plus de progrès. Et ce qui a accentué cela, c’est l’impunité.

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Votre appréciation du cinéma béninois d’aujourd’hui ?

Les gens peuvent si les gens veulent… la création est d’abord individuelle. Ce n’est pas que des Burkinabè produisent, les Ivoiriens produisent. Mais il y a combien d’œuvres qui vont résister à l’histoire. Ce qui résiste, c’est les films d’auteur, c’est des gens qui pensent, qui écrivent des choses qui ne sont pas des choses commerciales. C’est eux qui valident les idées nouvelles, et c’est ça qui permet de dire que demain avance. Ce qu’on va vendre, ce n’est pas l’histoire de seins et des fesses, tout le monde sait le faire. Ce n’est pas ça qui va construire l’avenir. Pendant ce temps-là, les autres réfléchissent… Nous faisons quoi ? Quelle est notre priorité ? Le discours, le vol et le mensonge…
Est-ce qu’on peut dire que vous êtes cinéaste à la retraite ?

Non. Au contraire, je me mets encore au travail. J’ai la tête bien rasée. Ma lutte commence à partir de maintenant. Tous les deux ans, je commence à produire maintenant…
Il y a eu beaucoup de milliards injectés dans le secteur de la culture, ces dernières années.

Avez-vous l’impression que cela a produit des résultats ?

On ne produit pas de résultats dans ce qui n’est pas organisé, dans ce qui n’est pas défini. Il faut demander si on donne un milliard à la culture, combien revient au gouvernement dans le milliard dont on parle. Et qu’est-ce qu’on en fait ? Lorsqu’on dit par exemple que sur le milliard il y a 300 ou 350 millions qui sont mis à la discrétion du ministre. C’est pour la campagne, c’est pour corrompre. On ne donne pas de l’argent pour la création, on donne de l’argent pour le clientélisme. Il faut être sincère. La loi dit qu’il faut mettre 1% du budget national à la disposition de la culture, c’est suffisant?

Le cinéma béninois a honoré il y a quelques jours, un de ses acteurs majeurs, en la personne du réalisateur François Sourou Okioh. L’homme qui est devenu le modèle pour beaucoup de jeunes réalisateurs n’a néanmoins rien perdu de sa personnalité et de sa verve. Dans cette interview, il évoque à nouveau sa carrière avant de présenter une vue panoramique sur cet art qui semble être le centre névralgique de sa vie.

La Nation : Il y a quelques jours, vous aviez célébré un évènement majeur de votre vie et de votre carrière. Parlez-nous en !

François S. Okioh : L’évènement dont vous parlez, ce sont les 40 ans de ma carrière cinématographique. Cela faisait 40 ans que je me suis lancé dans le métier cinématographique de manière professionnelle. Ensuite, il faut dire que je suis collecteur de mémoires, et je dois vous rappeler que c’est le 18 février 1990 que le président Mathieu Kérékou, contre toute attente, a donné l’accord pour que mon film «Ironu» qui n’était pas bien vu par les hommes du pouvoir de l’époque, soit projeté. Donc, nous voulons aussi lui rendre hommage et dire publiquement ce qui s’est réellement passé parce que ce film a dérangé à cette époque.

On vous sent particulièrement euphorique à cause de cette célébration. Pourquoi ?

Je ne suis peut-être pas si euphorique, mais il faut dire que je suis assez ému parce que ce sont mes enfants qui ont voulu célébrer mes 40 ans de carrière. Parce que depuis qu’ils m’ont connu, ils m’ont connu dans le cinéma. Toute ma vie, je ne l’ai consacrée qu’à l’art et à la culture. Je n’ai eu rien d’autre à faire. Je n’ai pas de maison à montrer à quelqu’un. Si j’ai ma voiture qui tombe en panne, qui peut me dépanner me dépanne. Donc mon combat, c’est celui de la dignité humaine. C’est le combat pour l’homme qui est debout. Je dis merci à mes enfants, mon épouse, à tous ceux-là qui ont souffert du fait que je ne suis pas tombé dans l’aventure de l’accumulation. Parce que je suis d’une famille modeste. Ce n’est pas que si j’ai l’argent, je crache là-dessus. Mais l’argent doit être mérité. Et ce qui n’est pas mérité est de l’ordre de ce qui n’est pas digne. Je veux aussi que cette fête donne de leçons à la nouvelle génération. Ce n’est pas tout argent qu’on prend. Aujourd’hui, tout le monde court vers l’argent. Il n’y a plus de créateur au Bénin, il n’y a que des suiveurs, des clientélistes. Il n’y a plus de travail, et c’est dommage. Un pays doit pouvoir avoir ses chercheurs, ses intellectuels, des gens qui travaillent pour leur vie, pour la vie de la communauté. Mais qui voyez-vous se sacrifier ?

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40 ans de carrière, François Okioh, mais aucune reconnaissance officielle. Comment cela s’explique-t-il ?

Si j’étais comme beaucoup d’autres dans le système, je serais plein à craquer. Je suis le seul parmi les congénères au ministère en charge de la Culture, qui n’ait jamais été décoré. J’ai pourtant 40 ans de métier. Le ministère ne m’a jamais proposé à une distinction. J’ai fait plus de 80 films tous formats confondus. Je suis heureux pour cela, parce que je refuse de manger à genoux. C’est ce que j’aime leur dire. Je dis, moi François Okioh, je refuse de manger à genoux. Je veux manger debout ou assis, parce que je produis de la richesse. Je ne quémande pas auprès de nouveaux riches, avec des gens qui n’ont jamais pu s’acheter un vélo, qui du jour au lendemain ont tous les privilèges et s’enorgueillissent, et narguent les gens. Cela crée de la frustration dans le pays. On pense que c’est en faisant cela qu’on peut se développer ? C’est faux. Moi, j’ai des érudits dans mon village, qui ne sont allés à aucune école. Tant que nous ne serons pas capables de faire un travail par nous-mêmes, de créer par nous-mêmes, nous serons toujours les esclaves des autres. Il faut que nous soyons nous-mêmes. Ce que nous ne savons pas, l’enfant qui indique la maison de son père de la main gauche, n’est pas digne d’un fils. Beaucoup «d’intellectuels», beaucoup de cadres dits politiques… tout le monde se proclame leader politique. Il suffit qu’il crée un groupe dans son quartier, on dit qu’il est leader politique.

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Ce combat, vous le meniez depuis des lustres, mais pour quelle finalité ?

Mon combat à moi est que demain soit meilleur. C’est ce qu’on peut faire, ce qu’on peut donner aux autres. Aujourd’hui, je suis en train d’apprendre la musique, je veux faire une licence en musique au piano. Parce que l’univers qui m’a créé, c’est l’univers de la création, l’univers de la liberté d’esprit. Je ne suis pas riche, mais je mange, je vis, je suis heureux.
Ce combat s’est voulu perpétuel parce que nous sommes restés à la surface. Nous n’avons pas pénétré la vérité de nos cultures, à commencer par nos langues. La langue véhicule quelque chose, véhicule un savoir, un comportement. Personne ne peut diriger un pays dont il ne parle pas la langue. Ce n’est pas possible. Aujourd’hui, ce que nous vivons, ce n’est pas un combat décisif toujours renouvelé. Ceux que nous appelions des rois sont devenus aujourd’hui des roitelets, ils ne sont plus des rois. Moi, je sais que chez moi, le roi est assis, à huit mètres de son porte-parole, et celui qu’il reçoit est encore assis plus loin. Aujourd’hui, ils se baladent pour prendre l’argent. Quel respect il y a là ? Les fétiches ne veulent même plus répondre. C’est ça la question. Lorsque celui qui doit incarner est désincarné, il n’y a plus de progrès. Et ce qui a accentué cela, c’est l’impunité.

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Votre appréciation du cinéma béninois d’aujourd’hui ?

Les gens peuvent si les gens veulent… la création est d’abord individuelle. Ce n’est pas que des Burkinabè produisent, les Ivoiriens produisent. Mais il y a combien d’œuvres qui vont résister à l’histoire. Ce qui résiste, c’est les films d’auteur, c’est des gens qui pensent, qui écrivent des choses qui ne sont pas des choses commerciales. C’est eux qui valident les idées nouvelles, et c’est ça qui permet de dire que demain avance. Ce qu’on va vendre, ce n’est pas l’histoire de seins et des fesses, tout le monde sait le faire. Ce n’est pas ça qui va construire l’avenir. Pendant ce temps-là, les autres réfléchissent… Nous faisons quoi ? Quelle est notre priorité ? Le discours, le vol et le mensonge…
Est-ce qu’on peut dire que vous êtes cinéaste à la retraite ?

Non. Au contraire, je me mets encore au travail. J’ai la tête bien rasée. Ma lutte commence à partir de maintenant. Tous les deux ans, je commence à produire maintenant…
Il y a eu beaucoup de milliards injectés dans le secteur de la culture, ces dernières années.

Avez-vous l’impression que cela a produit des résultats ?

On ne produit pas de résultats dans ce qui n’est pas organisé, dans ce qui n’est pas défini. Il faut demander si on donne un milliard à la culture, combien revient au gouvernement dans le milliard dont on parle. Et qu’est-ce qu’on en fait ? Lorsqu’on dit par exemple que sur le milliard il y a 300 ou 350 millions qui sont mis à la discrétion du ministre. C’est pour la campagne, c’est pour corrompre. On ne donne pas de l’argent pour la création, on donne de l’argent pour le clientélisme. Il faut être sincère. La loi dit qu’il faut mettre 1% du budget national à la disposition de la culture, c’est suffisant?