Gilbert Houngbo, nouveau Dg de l’Oit: « Stimuler la justice sociale dans le monde d’aujourd’hui est un défi »

Par Catherine Fiankan-Bokonga,

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Gilbert Houngbo, premier directeur général africain de l’Organisation internationale du travail, a entamé son mandat de cinq ans le 1er octobre dans un monde secoué par des crises qui se chevauchent, un coût de la vie en hausse et des inégalités béantes aggravées par la pandémie. Il s’est entretenu avec La Nation au cours de ce premier mois de travail à la tête de l’Oit.

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Elu en mars dernier 11e Directeur général de l’Organisation Inter-nationale du Travail (Oit), Gilbert Hougnbo était, jusqu’à fin septembre, président du Fonds Inter-national de Développement Agricole (Fida) de l’Onu, basé à Rome. L’ancien premier ministre du Togo connaît bien les rouages internes de l’organisation dont il a pris les rênes récemment, puisqu’il en a été le directeur adjoint chargé des opérations sur le terrain pendant quatre ans, jusqu’en 2017. L’Oit est la plus ancienne agence spécialisée des Nations Unies. Elle a été fondée en 1919 et a pour mandat de promouvoir le travail décent pour tous. Elle compte 187 États membres.

Lorsque vous étiez candidat au poste de directeur général, vous avez déclaré qu’un nouveau contrat social était nécessaire pour le marché du travail mondial. Quand comptez-vous le mettre en place et de quelle manière ?

Stimuler la justice sociale dans le monde d’aujourd’hui est un défi. Mais une compréhension commune de la politique économique et sociale progressiste est en train d’évoluer alors que les pays luttent pour sortir des énormes crises causées par la pandémie de Covid-19 et pour essayer d’éviter une récession économique en raison du conflit en cours en Ukraine.
Plus que jamais, l’Oit doit collaborer plus efficacement avec les gouvernements, les employeurs et les travailleurs pour assurer la protection sociale de quatre milliards de personnes dans le monde. Je souhaite même aller au-delà et faire pression pour une protection sociale à l’échelle mondiale. Nous devons également favoriser l’accès à l’emploi pour les 200 millions de femmes et d’hommes qui en sont privés. Sans oublier la mission de libérer les 160 millions d’enfants contraints au travail. La mise en place d’un mécanisme anti-crise socialement durable doit se faire en collaboration avec le Fonds monétaire international (Fmi) et la Banque mondiale. Nous devrions également renforcer notre collaboration avec les autres organisations multilatérales, non seulement celles du système des Nations unies, mais également avec les organisations liées au commerce telles que l’Organisation mondiale du Commerce (Omc) et la Conférence des Nations unies pour le Commerce et le Développement (Cnuced).

Qu’en est-il de l’Afrique où la plupart des gens exercent une activité dans le secteur informel ?

L’économie mondiale repose réellement sur le secteur informel, 1,6 milliard de personnes y sont actives, mais en Afrique, il représente parfois jusqu’à 80 %
du Pib. Il joue un rôle majeur dans la production, la création d’emplois et la génération de revenus. L’informalité expose les travailleurs à un risque accru de vulnérabilité et de précarité. Nous devons travailler avec nos Etats membres, avec les organisations de travailleurs et d’employeurs, afin de garantir que la stratégie nationale garde toujours la protection sociale au cœur du développement. Il est donc important de travailler sur le financement des régimes qui seraient mis en place.

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Dans l’Union européenne, plus de trois pour cent des emplois sont vacants, ce qui signifie qu’il y a environ six millions de postes disponibles en raison d’une pénurie de personnes qualifiées. Serait-ce une solution de demander à des personnes qualifiées d’autres régions du monde d’occuper ces positions vacantes ?

J’adhère tout à fait à cette idée. De nombreux pays du Sud fournissent déjà des travailleurs qualifiés aux pays occidentaux. Nous pouvons citer l’exemple des infirmières et autres travailleurs de la santé d’Afrique australe, des Philippines et de l’Inde qui sont employés au Royaume-Uni, en Allemagne et dans certains pays nordiques. D’un côté, cela apporte une solution, mais de l’autre, cela prive certains pays de travailleurs qualifiés. Une solution gagnant/gagnant pourrait être trouvée. L’Oit peut apporter une contribution positive en aidant les pays qui fournissent du personnel soignant à intensifier la formation professionnelle des infirmières en concluant des accords avec les pays où il y a pénurie. Dans un certain contexte, il pourrait s’agir uniquement d’une fourniture périodique de cette expertise ou pour une période donnée de l’année. Il est donc clair qu’il y a là des possibilités que nous devons explorer en profondeur.

Dans moins d’un mois, la Coupe du monde de la Fifa 2022 se déroulera au Qatar. Le pays est très critiqué pour les conditions de travail de son importante population de migrants. Comment l’Oit a-t-elle débuté sa collaboration avec le pays et êtes-vous satisfait des réformes qui sont déjà menées ?

Globalement, l’évaluation de l’Oit est que l’Etat du Qatar a fait de grands progrès (abolition du système de kafala, introduction de salaire minimum, mesures de protection contre la chaleur…) en un temps relativement court. Il faut le dire car c’est une évolution à laquelle on n’assiste pas souvent. Reconnaître les progrès ne signifie pas que le travail est terminé. Nous avons maintenant besoin d’une période de consolidation au cours de laquelle les institutions chargées de la mise en œuvre et de l’inspection doivent être développées. Le Qatar et l’Oit sont tous deux disposés à poursuivre leur travail au-delà de la Coupe du monde de la Fifa.
Parmi les réformes réalisées par le Qatar, on peut noter le démantèlement, en 2016, du « système de kafala », qui accorde des pouvoirs excessifs à l’employeur sur l’employé. L’Oit va-t-elle encourager les autres pays arabes à abolir ce système considéré comme une forme d’esclavage moderne ?

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L’amélioration que nous avons constatée au Qatar est unique dans la région. Cependant, l’Oit a travaillé avec d’autres pays. Par exemple, en 2021, le Royaume d’Arabie saoudite a lancé une grande initiative de réforme du travail qui est entrée en vigueur au début de l’année 2022. Les choses bougent, à des rythmes différents et selon la situation de chaque pays.

En août dernier, la Chine a ratifié deux conventions fondamentales de l’Oit contre le travail forcé, même si votre organisation a exprimé de profondes inquiétudes quant aux pratiques d’emploi dans la région du Xinjiang. L’envoi d’une mission de conseil technique en Chine a été recommandé. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Bien sûr, nous sommes très préoccupés par les allégations. Le cas de la Chine a été présenté devant notre mécanisme de contrôle, le comité d’experts et le comité de conférence sur l’application de la norme. La question a été débattue lors de la Conférence internationale du travail (Cit), en juin. Plusieurs décisions ont été prises dont l’envoi d’une mission technique. Ce qui est crucial, c’est que, quelle que soit la difficulté de la situation, nous devons nous assurer à ne jamais rompre le dialogue avec l’Etat-membre ;
qu’il s’agisse de dialogue social ou politique. J’espère avoir bientôt l’occasion de m’entretenir avec les autorités chinoises à Genève ou ailleurs. Le gouvernement chinois a indiqué qu’il était prêt et disposé à avoir une discussion approfondie et un engagement constructif avec l’organisation.

Cela signifie-t-il que la Chine a déjà donné le feu vert pour cette mission technique ?

Il s’agit d’un processus différent. Dans les semaines à venir, je verrai exactement où nous en sommes. Mais lors de la discussion de la Cit, le sentiment était que la Chine ne refuse pas la poursuite du dialogue ou un engagement.

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L’Amérique latine est marquée par le chômage et le nombre croissant de travailleurs pauvres. C’est aussi la région qui dépose le nombre le plus élevé de plaintes à l’Oit. Pouvez-vous nous donner plus de détails sur le type de plaintes ? Et comment allez-vous aborder ce problème ?

En effet, environ 20 à 25 % des plaintes proviennent d’Amérique latine. Elles sont généralement liées au non-respect des conventions de l’Oit que les pays ont ratifiées.

Quel est le nombre de pays qui ne respectent pas les documents qu’ils ont ratifiés ?

Dans le monde, beaucoup de pays ne respectent pas leurs ratifications. Mais dans le cas de l’Amérique Latine, disons que cela reflète d’une part des problèmes qui ne doivent pas être sous-estimés et d’autre part cela indique que le pays a ratifié nos Conventions car si ce n’était pas le cas, la plainte ne pourrait être reçue. Dans ce type de situation, l’importance réside donc dans le dialogue social et la résolution des conflits. Nous devons travailler avec les travailleurs, les employeurs et les Etats membres pour nous assurer que nous pouvons trouver des moyens, au niveau national et au niveau régional, de résoudre le problème avant de nous tourner vers le mécanisme de contrôle de l’Oit.

Avez-vous l’intention de «mettre à jour» certaines approches de l’Oit pour couvrir des questions liées aux nouvelles façons de travailler ? Je pense en particulier aux nombreuses personnes qui désormais travaillent à distance.

Beaucoup d’initiatives ont déjà été mises en place. Nous allons essayer d’être beaucoup plus efficaces et efficients. L’Oit doit donner le bon exemple en matière de télétravail, d’une manière qui corresponde aux conditions de travail auxquelles sont confrontés les jeunes d’aujourd’hui et les travailleurs en général. En même temps, il faut garder à l’esprit la nécessité de rester productif et de trouver une solution gagnant-gagnant.
Je souhaite que l’Organisation internationale du Travail soit mieux connue des citoyens du monde, qu’ils découvrent ce qui a été accompli au cours des 100 dernières années et ce que nous faisons maintenant pour construire un avenir meilleur.