Gilles Arsène Aïzan, psychologue clinicien: « Le viol affecte la personnalité des victimes et leur rapport à la société »

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Il se note dans plusieurs localités du Bénin, ces derniers temps, une récurrence des cas de viol, notamment sur des mineures. Le phénomène prend de l’ampleur, mais la société peine à y trouver une solution. Gilles Arsène Aïzan, psychologue clinicien, évoque les conséquences du mal et suggère des pistes de solutions.

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La Nation : Comment expliquer la récurrence des cas de viol notamment sur les mineures ces derniers temps dans plusieurs localités du pays ?

Gilles Arsène Aïzan : En réalité, le phénomène a toujours existé. Nous avons la chance maintenant qu’avec les réseaux sociaux, les nouvelles vont loin et vite. C’est ce qui fait qu’on en apprend beaucoup plus sur ces faits aujourd’hui mais je peux vous assurer que cela a toujours existé et presque dans les mêmes proportions. Il n’y a jamais eu d’étude spécifiquement orientée vers la prévalence de ce phénomène, autrement vous apprendrez qu’un fort pourcentage de femmes a été abusé sexuellement dans leur enfance ou a été agressé dans leur enfance.

Pourtant, ce sont des actes qui ne manquent pas de conséquences sur la vie sociale des adolescentes surtout !

Les abus sexuels, y compris le viol, sont à l’origine de graves conséquences sur l’intégrité physique et psychique, directement liées à l’installation de troubles psychotraumatiques sévères, dont l’état de stress post traumatique. Quand ces conséquences ne sont pas prises en charge spécifiquement, quand les victimes ne sont pas secourues, écoutées, crues et bien accompagnées, elles peuvent se chroniciser et durer de nombreuses années, voire toute une vie, et avoir un impact très lourd sur la santé des victimes. Le viol affecte considérablement la personnalité des victimes et leur rapport à la société. Le viol sur la victime a le même impact psychologique que la torture. Cela traumatise et affecte la vie affective des victimes jusqu’à impacter leur descendance.

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La législation béninoise ne punit-elle pas assez ce mal ?

Je ne porterai pas de jugement sur ce qui se fait en la matière mais je dis simplement « peut mieux faire ». Il faut suffisamment de dispositions sur le plan législatif pour prévenir ces faits et punir les auteurs. Il faut encourager les dénonciations, revoir la notion de consentement. Une victime n’arrive souvent pas à dénoncer les faits au moment de son occurrence mais beaucoup plus tard. Il faudra que le législateur connaisse les mécanismes en jeu dans un cas de viol et le processus de dénonciation par la victime ou sa prise de parole afin de mieux apporter les dispositions de lutte contre le phénomène. Revoir le délai de prescription pour que cela soit le plus long possible.

A qui imputer la responsabilité entre les parents, les enfants, les auteurs et la société ?

Dans notre société, les victimes de viol sont doublement victimes parce que c’est à elles qu’on reproche d’avoir eu des attitudes provocatrices ou de ne s’être pas suffisamment défendues. La faute est d’abord à la société parce que tout individu est le produit de sa société : en bien et en mal. Et il y a des références socioculturelles et au niveau pensée sociétale qui n’encouragent guère les dénonciations telles que le rang social de l’abuseur, le fait de ne pas considérer l’enfant comme sujet et croire en son discours.

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Que peut-on faire pour y remédier ?

Il faut sensibiliser les décideurs et toute la population aux conséquences d’un viol et la dangerosité de l’acte quand la victime est une mineure. Il faut des actes forts, punir sévèrement les faits connus, mettre suffisamment de dispositions pour protéger toute personne contre des actes d’agression sexuelle évidente ou non. Il faut toutefois des mesures pour éviter toute forme de délation.

Qu’en est-il des préjudices causés aux enfants en particulier ?

Le viol intervenu sur un enfant a de graves conséquences sur sa vie et cela plus encore quand l’auteur est un ascendant ou s’il s’agit d’un acte incestueux (le sens de l’inceste ici est plus large et va au-delà de parent biologique pour prendre en compte toute personne en charge de l’éducation de l’enfant : parrain, enseignant, encadreur scolaire et sportif, père spirituel…) En dehors des troubles psychotraumatiques que le viol installe chez la victime, l’un des troubles les plus graves est la dissociation de la personnalité avec clivage psychique. Dans ce cas, la sexualité de la victime est profondément affectée avec une sexualité débridée, à la limite de la déviance comportementale avec une addiction à l’adrénaline et sensations fortes, une quasi perte de la notion de risque en matière de sexualité, ce qui frise parfois la provocation, voire de l’outrecuidance. Une appétence sexuelle au-dessus de la moyenne avec des comportements à risque. Dans un autre cas, on peut assister à une inhibition totale du comportement sexuel avec développement de troubles psychosomatiques (ulcère gastrique, trouble cardio-vasculaire, chute des cheveux, prise de poids…) de l’alexithymie, des difficultés relationnelles avec les proches, une quête affective massive, perte de confiance en soi. Un enfant victime de viol subit d’autres épisodes de viol avant l’âge adulte ou à l’âge adulte.

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Les personnes ayant subi un viol parviennent-elles à avoir une existence normale ?

Non ! Elles n’arrivent pas à avoir une existence normale quoique certaines personnes fassent l’effort de contrôler leurs comportement et pensée, mais cela n’est pas facile compte tenu des conséquences traumatiques de l’acte de viol avec la construction de la personnalité de l’enfant qui en prend un coup, la construction de la suggestivité également est affectée. Tout cela est assez considérable pour une seule personne.
La question de viol doit être considérée comme une question de santé publique et tous les moyens seront mis à disposition pour lutter contre, à voir le nombre de personnes que le viol touche par mois et par an. Les conséquences s’installant pour de longue durée, cela doit être véritablement pris en compte.