Gilles Gohy à propos des démissions au sein des partis: « C’est un manque de conviction politique et d’idéologie… »

Par Arnaud DOUMANHOUN,

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Gilles GOHY

Une crise qui ne laisse personne indifférent. Chaque jour avec son lot de démissions d’un tel ou tel parti politique. Aucun parti n’est épargné par ce mal qui ronge l’arène politique. Gilles Expédit Gohy, sociologue-politologue, ancien directeur adjoint de cabinet de l’ex-ministère de la Communication et de la Poste, donne sa lecture de la situation.

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La Nation : Quelle lecture faites-vous des démissions tous azimuts observées au sein des formations politiques ?

Gilles Expédit Gohy : Ce n’est pas un problème. Les gens oublient facilement quelque chose dans ce pays. D’où on part et où est-ce qu’on va. Si on se souvient des conditions dans lesquelles ces partis politiques ont émergé, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’on en soit arrivé à ce stade-là. Un parti politique, c’est quelque chose qui se mûrit, c’est quelque chose qui se prépare, qui grandit, de telle sorte qu’il y a une idéologie à la base. Une idéologie consensuellement partagée, un substratum visé, un canevas de pensées que les adhérents ont internalisé avant de rejoindre ce parti-là. Qu’avons-nous observé? Avant c’était Force Cauris pour un Bénin émergent (Fcbe) avec tout le pouvoir qu’il avait. Le président Boni Yayi ayant fait 10 ans avec ses partisans, les Fcbe ont fait la pluie et le beau temps. Et comme ça se fait habituellement, quand un dirigeant charismatique fait son temps et s’en va, c’est la débandade ; il faut chercher un autre point d’ancrage. La réforme du système partisan est venue porter un coup fatal à cette façon de faire, parce que désormais il faut aller vers l’assainissement du climat politique chez nous.

L’un dans l’autre, les gens en bons opportunistes ont fait leur calcul. Où dois-je me diriger pour avoir une certaine visibilité politique et assurer des dividendes politiques ou autres ?

De peur d’être noyés au sein des deux blocs que sont l’Union progressiste et le Bloc républicain plus tôt constitués, les gens pour assurer leur identité, leur visibilité sociopolitique ont créé des partis remplissant les conditions de la réforme du système partisan.
Quand leurs partis ont été créés, est-ce que ceux qui se sont précipités pour les rejoindre avaient la même conviction ? Est-ce qu’ils connaissent même l’idéologie à la base de la création de ces partis ? La réponse fatale est «non ». Le seul calcul égoïste et individuel a prédominé, de telle sorte que dans ces conditions le ‘’pourquoi lui’’ et ‘’pas moi’’ dont j’ai toujours parlé, devient omniprésent et omniscient. Chacun cherche à grappiller à gauche et à droite, se servant du parti pour émerger. Sinon, le problème de Moele-Bénin, si on est convaincu par l’idéologie, est-ce que c’est la nomination d’un camarade qui va poser problème ?
Un camarade qui est nommé à un haut poste par le président Patrice Talon, ça veut dire que ce camarade a révélé la grande confiance que le président a en ce parti, et tout le monde devrait se réjouir et non se lancer dans des calculs mesquins pour dire, pourquoi c’est lui et pas moi. Le président Patrice Talon est libre de choisir qui il veut, parce que c’est lui qui connait chacun de nous et sait de quoi chacun est capable. Et l’on devrait plutôt applaudir ses choix. De toute façon, ruminer c’est le droit de chacun, mais quand on en est arrivé à manifester bruyament sa jalousie, c’est là où le problème se pose. Donc pour dire court, c’est le manque de conviction politique et d’idéologie avant l’adhésion à un parti politique qui explique ces soubresauts tout à fait normaux, parce qu’un enfant qui naît est nécessairement en situation de phases. Et ces phases peuvent générer des crises. Donc, ce sont des crises de croissance. Moi je n’y vois aucun problème.

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Ne peut-on pas dire que ces crises révèlent les limites de la réforme du système partisan ?

Non ! Je vais toujours vous surprendre en disant que la réforme du système partisan n’est pas du tout en cause. A mon avis elle a été un gros succès du fait de la grande adhésion qu’elle a suscitée. Elle permet un travail de salubrité au sein des partis et de prise de conscience militante, parce que désormais un militant qui adhère à un parti politique doit savoir qu’il ne le fait pas pour son propre intérêt, pour sa petite vision égoïste mais pour l’avènement d’une vision partagée pour la réalisation d’un idéal commun, le développement du pays. Ça doit être son objectif. Donc, la réforme du système partisan n’est en rien responsable de ces soubresauts. C’est de la nature intrinsèque des membres de ces partis dont il est question. Je crois que la réforme du système partisan doit se poursuivre résolument pour le bien de ce pays qui en a grand besoin, parce que la pagaille qu’on observait avant, où tout le monde était chef et en définitive il n’y avait pas de chef, c’est fini. Il faut maintenant permettre aux partis de jouer leur rôle d’animation et de conquête de l’arène politique dans laquelle ils doivent s’exercer résolument.

Mais à cette allure, est-ce qu’il n’est pas à craindre pour la survie de ces partis politiques ?

Au contraire, je suis très content de ces situations parce que ça permet à ces partis de rassembler leur base, de procéder à leur salubrité interne. De telle sorte que ceux qui font beaucoup de bruits et qui démissionnent, doivent être considérés comme des feuilles mortes d’un arbre qui s’enracine. C’est ça la vie de l’arbre, qui comme le serpent se débarrasse de la surface dont il n’a plus besoin. Les feuilles mortes ont déjà accompli leur travail. Elles tombent et de nouvelles feuilles naissent. C’est de cette naissance que l’on procède au renforcement des bases du parti pour son épanouissement. Je n’y vois aucun problème. Si quelqu’un démissionne, ça veut dire qu’il n’est plus convaincu de ce qu’il est en train de vouloir faire, ça veut dire qu’il ne se reconnait plus dans ce qui se fait et pour quelqu’un qui ne se reconnaît plus dans ce qui se fait ou dans ce qu’il fait, la seule solution qui lui reste c’est de partir. Les responsables du parti ne doivent pas s’émouvoir par rapport à une telle situation.
Au contraire, ils doivent résolument maintenir le cap et se dire que ceux qui partent n’étaient pas venus pour rester. Et c’est de la dialectique de ces deux pôles dont dépendent la force et la pérennité de cette entité. Dans ces conditions, ceux qui vont rester dans le parti seront désormais la fine crème dont le parti a besoin pour évoluer, pour s’enraciner et s’épanouir. Il n’y a pas péril en la demeure. Au contraire, ces partis politiques sont en train de capitaliser pour le futur, pour maintenir le cap, renforcer leur soutien au président Patrice Talon qui a confiance en eux, et qui est le leader charismatique dont nous avons besoin pour le bien de ce pays.

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Etant donné que les démissionnaires iront dans d’autres partis politiques, la question de la transhumance ne demeure-t-elle pas malgré toutes les réformes politiques mises en œuvre ?

Vous venez de mettre le doigt sur le problème réel, la question de la transhumance. Ce sont les partis politiques qui acceptent de recevoir ces éléments, ces transhumants qui doivent faire attention parce qu’on dit que qui tue par l’épée périt par l’épée. Et, qui a trahi une fois trahira encore une seconde fois. Donc, ce sont ces partis politiques d’accueil des démissionnaires qui doivent craindre pour leur avenir. Je crois à mon niveau qu’un démissionnaire pour diverses raisons doit se voir opposer le refus de son adhésion à un parti qu’il sollicite après tant de remous dans le camp de départ. On n’a pas besoin de ces gens-là pour construire le paysage politique du pays. Notre Assemblée nationale doit pouvoir légiférer en toute responsabilité pour empêcher la transhumance politique. Ça fait des années qu’on en parle, mais comme il n’y a pas de texte fort pour interdire cela, les gens continuent. Sinon, si j’avais un tout petit peu de pouvoir, la possibilité de faire entendre ma voix, je dirai que quiconque démissionne d’un parti politique ne va pas adhérer à un autre parti politique. Et s’il est un élu de rester un indépendant, parce que c’est sa liberté de démissionner. Il restera un indépendant, mais subissant la rigueur des clauses restrictives liées à ce statut. Un indépendant est un électron libre qui n’est pas fiable. Car, un électron libre est un élément déstabilisateur. On ne peut pas toujours faire confiance aux électrons libres, c’est toujours déstabilisant pour l’arène politique en dynamique.

Dans ce modèle que vous indiquez, ne craignez-vous pas que cela prenne un élan de dictature ?

Rires. Ce n’est pas une question de dictature ; c’est une question de responsabilité. Tu es dans un parti, tu ne te sens pas bien dans celui-ci, libre à toi de partir. Maintenant, quand tu pars et que tu adresses ta demande d’adhésion à un autre parti, il revient à ce parti de fouiller ton passé pour savoir si tu es un bon grain ou de l’ivraie. Je demeure convaincu que quelle que soit la situation, on doit faire en sorte qu’il y ait aussi la fidélité en politique.
La fidélité en politique doit nécessairement procéder du choix éclairé de l’adhérent c’est-à-dire du militant ou du membre du parti politique. On ne doit pas aller dans un parti politique parce qu’on court derrière les prébendes. Il faut de l’engagement, de la conviction idéologique. C’est cela seul qui peut nous permettre d’avoir des partis forts. Je crois que tous ceux qui ont démissionné avec fracas doivent être sanctionnés dans leur point de chute, par le refus de leur adhésion. On ne doit pas accorder de l’importance à ces démissionnaires qui ne le méritent pas.

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Avec toutes ces situations, quel avenir pour la réforme du système partisan après Patrice Talon ?

On peut spéculer à loisir. C’est un peu comme si on est en météorologie pour s’interroger sur ce que demain sera, quel temps il fera demain. Laissons le futur au futur. Essayons de bien préparer le futur en gérant convenablement le présent. Qu’est-ce que je veux dire par là. Le président Patrice Talon n’est pas éternel. Il est un humain comme tous. Il nous revient à nous-mêmes, chacun à son niveau, d’envisager et de préparer l’après Talon. L’après Talon doit s’appréhender à l’aune de la conviction idéologique de chacun. On a connu l’Union pour le Bénin du futur (Ubf), l’Union fait la Nation (Un) ainsi que l’Upr. Bref, des tentatives de regroupement consistant en politique. Le président Mathieu Kérékou a fait son temps, il est parti. Le Bénin n’est pas mort pour autant. Avec le grand bruit que les Forces cauris pour un Bénin émergent (Fcbe) ont fait dans ce pays, le Bénin n’est pas parti avec le président Boni Yayi.
Au lieu de focaliser l’avenir politique du Bénin sur le président Patrice Talon, j’estime sincèrement qu’il vaut mieux que chacun se détermine par rapport à ce qu’il va faire. A ce qu’il doit faire pour que l’après Patrice Talon rentre dans le cadre du développement de ce pays, dans la vision de ce chef d’Etat qui se démarque nettement de tout ce que nous avons vu par le passé. Pour dire court, l’après président Patrice Talon sera ce que nous aurions voulu qu’il soit, et moi, je crois que pour qu’il soit bien, c’est déjà de reconnaître nos tares actuelles et de les corriger résolument pour pouvoir avancer vaillamment.

Que dire pour conclure cet entretien ?

Je dirais que les soubresauts qu’on observe actuellement dans les partis politiques ne sont ni un avatar, ni une innovation. On l’a toujours vu dans l’histoire sociopolitique de ce pays. A la veille des grandes échéances notamment les législatives, il y a toujours ce genre de situation de bouleversement, parce qu’il y a des jeux politiques qui se jouent. Et à tort ou à raison, les gens se disent si je reste ici, je risque de ne rien avoir. Comme je l’ai dit, chacun court après ses intérêts, chacun gratte la partie qui le démange. Quel intérêt ai-je à rester là où je suis ? Quel intérêt ai-je à partir là où je vais si ce n’est dans l’espoir d’être mieux que je ne le suis actuellement ?
À partir de cet instant, laissons les gens s’agiter. Laissons-les dire ce qu’ils veulent. Je vais simplement inviter les chefs de partis politiques à maintenir fermement l’atteinte de leurs objectifs, la réalisation de leurs idéaux avec ceux qui sont convaincus et qui sont en train de travailler résolument dans ce sens-là. Les feuilles mortes tombent et évoluent au gré du vent. Il y a des gens en politique qui ont le destin de feuilles mortes et ils n’ont pas besoin de beaucoup d’intérêts.