Gisèle Hountondji, première écrivaine béninoise:Remontée contre le racisme !

Par Maryse ASSOGBADJO,

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Née à Cotonou en 1954, Gisèle Hountondji est la première écrivaine béninoise. Un titre qu’elle allie à celui de l’interprétariat. Dans ses ouvrages, elle aborde la thématique du racisme. En référence, notamment, à ce qu’elle a vécu lors de ses études académiques en terre française.

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Gisèle Hountondji est une négresse atypique. La couleur de sa peau ne la trahit pas. Teint noir, taille moyenne, cheveux tressés à l’aide d’un fil ordinaire, c’est une femme d’un statut un peu particulier. Une vraie amoureuse des lettres qui sait retracer ses pensées, sa philosophie et ses sentiments selon la situation.
Elle s’exprime aisément dans la langue de Molière. Il ne saurait en être autrement pour une femme de sa trempe. Première écrivaine béninoise, Gisèle Hountondji compte plusieurs ouvrages à son actif, dont le premier et le plus célèbre : «Une citronnelle dans la neige». Suivi de «Regards croisés sur une ville», «La petite fille des eaux», «Balançoire», «Daniel»…. Ces deux derniers sont des recueils de nouvelles.
Bien qu’écrivant dans la langue de Molière qu’elle manie avec dextérité, elle tient mordicus, à sa langue maternelle fon, comme pour se départir de l’impérialisme. C’est ce qui justifie sa fidélité aux émissions culturelles dans cette langue sur les chaînes de radiodiffusion sonore privées de la place. «Je n’ai pas envie de perdre tout mon ‘’fongbé’’; je me sens profondément Béninoise en parlant français, anglais, espagnol et le fon», dit-elle.
Malgré son âge, elle déborde encore d’énergie. Son élocution est aussi rythmée comme celle d’une comédienne au cinéma. Gisèle Hountondji éprouve une certaine sensation à parler d’elle-même, de son enfance, de ses peines et joies, de ses années d’études, bref de sa vie. C’est un personnage hors du commun qui aborde la vie sans lacet.

Marquée par le racisme

Elle évoque le racisme dans ses moindres détails. En tout cas, pour ce qu’elle a vécu en France, comme dans d’autres pays européens, valait bien la peine d’attirer l’attention de ceux qui voient l’Europe comme un eldorado, et qu’elle invite à prendre des garde-fous. A l’en croire, la France est tout, sauf l’Eden rêvé par des Béninois et Africains pour sortir de la dèche. Ce qu’elle espérait en tentant un séjour dans ce pays, n’a été qu’une illusion, raconte-t-elle. D’où l’ouvrage «Une citronnelle dans la neige». Dans ce roman, Gisèle Hountondji exprime le don de la narration. Rien n’a échappé à sa mémoire et elle a raconté dans un langage chaleureux, teinté d’intimité et de familiarité, tout ce qu’elle sait de ce phénomène. «La curiosité de son regard est celle de l’Africaine qui débarque à Paris et qui observe les mœurs et les juge sans ménagement». Pour elle, il est préférable pour un étranger d’aller étudier en France et de revenir dans son pays une fois les études terminées.
«J’ai écrit mon premier livre pour dire à mes frères et sœurs béninois, dahoméens d’alors, qu’il ne sert à rien de vouloir coûte que coûte aller en France en croyant que Paris est un paradis». Aussi, a-t-elle voulu montrer aux Béninois que les Français de Paris ne sont pas forcément ce qu’ils ont toujours pensé d’eux. «Je veux leur montrer qu’ils sont rigoureux, disciplinés, et de surcroît, racistes», confie-t-elle. La leçon qu’elle enseigne dans cet ouvrage est sans ambages : «l’Africain doit comprendre que son salut est en Afrique. Mais cela n’empêche pas qu’il veuille aller en Europe pour poursuivre ses études et ses stages professionnels», a-t-elle nuancé.

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Relativiser le racisme

Gisèle Hountondji a débarqué à Paris à l’âge de 18 ans pour faire la volonté de son feu père, qui nourrissait l’espoir de la voir évoluer dans la fonction publique béninoise avec de gros diplômes. Ce qui fut une réalité. Mais qu’est-ce qui a si tant marqué Gisèle Hountondji, au point de l’inspirer à rédiger un ouvrage sur le racisme ?
«C’est après ma Maîtrise que je me suis vraiment lancée dans la rédaction de cet ouvrage, parce que j’ai estimé que cela serait d’une certaine utilité et surtout j’ai décidé d’écrire après m’être sentie plus aguerrie contre toutes les attaques racistes». Elle se désole d’avoir fait l’objet de raillerie de la part de certains professeurs et concierges de l’institut français où elle suivait les cours. Mais une chose est évidente.
Le séjour en France quoi que difficile pour elle, lui a permis de finir ses études et d’avoir son diplôme de Maitrise bilingue anglais-espagnol, option droit, après sa Licence en langues étrangères à la Sorbonne à Paris. Mais elle relativise le racisme à travers un coup de cœur. Elle se souvient qu’en 1973 au cours d’un de ses voyages aux Etats-Unis, une vieille femme blonde, toute recroquevillée avec des yeux bleus lui a mis la puce à l’oreille, afin de lui épargner l’attaque des délinquants. Elle dit être positivement marquée par la réaction de cette femme, ‘’dans ce pays pourtant dit des plus racistes du monde’’.

Attachement pour les lettres

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Au-delà du racisme qui l’a forgée à devenir une femme combative, son attachement pour les lettres relève d’une curiosité et d’un amour sans précédent. Gisèle Hountondji a surtout pris goût à la lecture dès son plus jeune âge. «J’ai eu la chance de lire au moins deux ouvrages avant l’âge de huit ans; j’en ai pris l’habitude durant mes corvées d’enfance», se souvient-elle avant d’expliquer que la rédaction d’un ouvrage relève de l’art, de la patience. C’est une disposition naturelle. Selon elle, ne devient pas écrivain qui veut. Cela demande à son avis, du temps et requiert de l’inspiration, de la méthode et de la modestie.
De plus, elle refuse d’être écrivaine à la manière de certains écrivains. L’on n’écrit pas un livre pour le publier au bout de quelques mois, encore moins au bout de quelques jours. Sur ce point, elle cite en exemple son propre cas. «J’ai écrit Une citronnelle dans la neige en 1978 et c’est en 1986 que c’est paru, soit près de dix ans après». Selon elle, quand un livre est formidable, il ne s’agit pas pour son auteur de le crier sur tous les toits. Cela se laisse plutôt apprécier par les lecteurs.
Mieux, ce n’est pas à l’aune du nombre de livres que l’on reconnait la qualité d’un écrivain. Sa qualité réside dans son style, dans son talent. «Il vaut mieux écrire un seul bon livre, plutôt que dix mauvais et d’avoir la réputation d’un écrivain maudit», estime-t-elle.

Sept tentatives pour l’édition d’un livre

En dehors du racisme qui l’a profondément marquée, elle se souvient d’avoir sué sang et eau avant de faire éditer son premier ouvrage. «J’ai dû proposer mon livre à six différentes maisons d’éditions à Paris qui ont refusé de l’éditer», se rappelle-t-elle. Pour la septième fois aussi, sa chance n’a pu prospérer, parce que son sauveur du moment (un homme ayant subi également les affres du racisme), a été très tôt fauché par la mort, laissant Gisèle et son ouvrage à leurs sorts. Qui connaitront finalement un heureux aboutissement grâce à une maison d’édition togolaise.
Une fois ces difficultés surmontées, Gisèle devrait faire connaitre davantage son œuvre littéraire au public béninois. Comment a-t-elle alors vécu son entrée dans le cercle ‘’macho’’ des écrivains béninois dans un Bénin révolutionnaire? A cette interrogation, Gisèle Hountondji répond d’emblée qu’elle n’est pas machiste en matière d’écriture, mais dans la vie sociale. Qu’un auteur soit de sexe masculin ou féminin en cette période là, cela focalisait très peu l’attention. Toutefois, rectifie-t-elle, à l’époque, les Béninois au premier rang les journalistes du quotidien ‘’Ehuzu’’ et ceux de la chaîne nationale étaient sidérés de découvrir dans les librairies et bibliothèques, cet ouvrage écrit par une femme. Aujourd’hui, mieux que par le passé, elle a toujours le sentiment d’avoir prêché dans le désert, étant donné que les maux qu’elle a dénoncés dans «Une citronnelle dans la neige», sont loin de changer les habitudes des Béninois. «Beaucoup d’entre eux sont encore tentés par un asile en France et ne consacrent pas assez de temps à la lecture», se désole-t-elle.
Outre l’univers des livres, Gisèle Hountondji s’investit également dans le militantisme. Elle a beaucoup milité dans des mouvements associatifs en France, a-t-elle dévoilé. Pour autant, elle n’est pas représentative de la femme béninoise à Paris. «On ne milite pas pour récolter la célébrité ou des honneurs ou pour plaire à quelqu’un, mais pour défendre ou soutenir un point de vue», insiste-t-elle. Pour l’auteur d’«Une citronnelle dans la neige», les Béninoises doivent se battre pour leur propre salut. Les questions liées à leur autonomisation et à la promotion du genre, sont progressivement en passe de connaitre un essor. Reste à elles, de jouer leur partition pour aider les gouvernements à relever ce défi. Sur ce point, indique-t-elle, la femme doit cesser de subir en silence les caprices ou la dictature de son mari ou d’un homme sous l’influence de l’argent. Pour elle, le plus important dans une vie de couple par exemple, demeure le bonheur des membres du couple et non le mariage. De fait, «la femme peut vivre en union libre et faire de merveilleuses choses», estime-t-elle.
Si Gisèle jette son dévolu sur les lettres, elle n’est pas pour autant gourmet à table. Son plat prisé, le riz et ses distractions préférées, la lecture et les émissions culturelles radiophoniques.
Admise récemment à la retraite, elle est bien installée dans sa fonction d’interprète. Aussi, consacre-t-elle plus de temps à son seul garçon de 11 ans et à son chien qui lui tient de compagnie dans son logis dans les environs de Cotonou.
M. A.