Hlanzoun : « L’unique forêt » marécageuse au Bénin sous menace

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Hlanzoun : « L’unique forêt » marécageuse au Bénin sous menaceSur la forêt de Hlanzoun pèsent de nombreuses menaces dont le trafic de bois

La forêt marécageuse de Hlanzoun, la seule de ce type dont dispose le Bénin, n’en finit pas de faire face aux menaces. Si par le passé, elle devait se battre pour garder intacte sa superficie, aujourd’hui, c’est contre les trafiquants de raphia qu’elle doit se défendre. Une lutte parfois difficile, tant les trafiquants sont astucieux.

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Sur la longue et tortueuse piste en terre argileuse qui mène de Cana (localité située dans la commune de Bohicon à 110 kilomètres de Cotonou) à Lokoli, dernier village donnant accès à la forêt marécageuse de Hlanzoun, il n’est pas rare de rencontrer tôt le matin ou à des heures tardives le soir, des tricycles transportant de géants troncs d’arbre joliment taillés. Ont-ils été coupés dans la forêt marécageuse de Hlanzoun ?
Difficile de le dire. Et les transporteurs en rajoutent au doute avec leurs réponses évasives et dubitatives sur l’origine de ces géants troncs d’arbre. « Il n’y a plus de bruits de tronçonneuse ni de hache ou de coupe-coupe ici. Avant on coupait les arbres, mais aujourd’hui, on doit reconnaître que le phénomène a reculé », explique Florentin Hounkpon, l’un des piroguiers assurant la navette entre la rive et les villages voisins de la forêt. Celui-ci est formel pour dire que le trafic de bois et d’arbre n’a plus droit de cité sur les lieux. Les autorités autant que les populations veillent au grain, souligne-t-il, confiant.
Pourtant, dans la vaste étendue d’eau à perte de vue que constitue la forêt marécageuse de Hlanzoun et d’où s’échappent des cris de singes, d’oiseaux, de criquets et d’autres animaux aquatiques, l’impact de l’activité humaine se fait sentir dès les premiers pas sur le périmètre. Arbres coupés gisant dans l’eau verdâtre, d’autres mal déterrés, des branches coupées çà et là,… rappellent au visiteur que Hlanzoun n’est pas encore un havre de paix pour sa population végétale et que les coupeurs de bois ont encore pignon sur rue. « Je ne suis pas en mesure de vous donner des détails sur le trafic du bois. Ce qui est certain, nous constatons tous que plusieurs arbres sont blessés dans la forêt et c’est un phénomène cyclique », soutient Benoît Hounkanlin, un des habitants du village. Selon lui, « ceux qui parlent de veille ou de mesure de surveillance concernant les arbres ne sont pas véridiques »
et ne peuvent pas brandir des preuves tangibles. « Ce que je sais, c’est que nous menons une surveillance accrue contre le braconnage des animaux et surtout l’extermination des singes », nuance-t-il.

Hlanzoun, un écosystème particulier

La forêt marécageuse «Hlanzoun» tient son nom de la rivière «Hlan» qui la traverse. La rivière «Hlan» s’étend sur les communes de Bohicon, Zogbodomey, et Toffo. «Mais c’est dans la commune de Zogbodomey qu’on retrouve la formation forestière qui l’a rendue célèbre, ce qui fait que plusieurs chercheurs localisent à tort la forêt marécageuse dans cette commune». Il s’agit d’un vaste complexe forestier marécageux qui prend en compte aussi bien la formation végétale que les marais et le lac. La formation forestière végétale couvre une superficie d’environ cinq cent vingt-cinq hectares, et la forêt marécageuse elle-même occupe une superficie de 1074 ha, selon des sources documentaires consultées dans le cadre de la réalisation de cette enquête. Elle a pour zones d’influence, neuf villages riverains que sont Hlanhonou, Ouègbojoligon, Dohoué, Dèmè, Lokoli-Koussoukpa, Adogbè, Hon et Kpomè. On la considère comme l’une des dernières forêts marécageuses du Sud Bénin, sinon même la seule.
« Elle dispose d’une flore et d’une faune riche et unique, une riche biodiversité encore largement inconnue », selon Judicaël Alladatin, agroéconomiste et actuellement professeur à l’université Mohammed IV au Maroc qui y avait séjourné des mois durant à des fins de recherche. D’ailleurs, une part importante de ses travaux universitaires y est consacrée.
Cette forêt marécageuse abrite une flore et une faune assez diversifiées et spécifiques. 241 espèces végétales réparties en 185 genres et 70 familles y vivent. On y dénombre plusieurs espèces de plantes médicinales et à usages multiples. Au niveau de la faune, on dénombre plus de 160 espèces d’oiseaux. On retrouve aussi, entre autres espèces, le singe à ventre rouge, espèce inscrite sur la liste des espèces menacées, le sanglier rouge, la mangouste des marais et bien d’autres, d’après des études réalisées par Céline Dan. Elle est même l’unique forêt de ce type dans tout le pays, confirment plusieurs spécialistes, avec une flore et une faune d’une richesse sans pareille.
Pour y accéder, il faut d’abord rallier la commune de Zogbodomey à plus de 106 kilomètres de Cotonou, avant de prendre une longue piste rugueuse et tortueuse de plus de 30 kilomètres pour rejoindre Dèmè Lokoli. Sa traversée se fait avec de petites barques de fortune presque entièrement délabrées, mais qui restent les seuls moyens disponibles pour s’introduire dans cet immense espace qui s’étend à perte de vue. Du haut des géants arbres aux diamètres disproportionnés situés de part et d’autres du courant d’eau, un calao lance des cris rauques. Difficile d’apercevoir nettement l’oiseau fondu dans le feuillage des arbres.

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Le raphia, souffre-douleur de la forêt

Des arbres nus et tailladés à la hache et au coupe-coupe, des écorces sauvagement arrachées, des racines mal coupées, des troncs découpés çà et là… Dans la forêt de Hlanzoun, les arbres ne vivent pas un quotidien tranquille. Des individus sont à leurs trousses et continuent d’en faire leur source de revenus. “C’est un lieu simplement menacé de disparition”, déplore Judicaël Alladatin.
Au nombre des exploitations les plus fréquentes, le raphia. Dans la forêt marécageuse de Lokoli, deux espèces de raphia ont été recensées. Il s’agit du raphia hookeri et du raphia vinifiera, selon le Dr Céline Dan qui elle aussi a consacré une partie des travaux de sa thèse à cette forêt. Le raphia hookeri de Lokoli produit du vin de raphia utilisé pour la préparation d’alcool. « Cette activité qui occupe la plupart des hommes nécessite pour un bon rendement une assiduité soutenue. Les sites de distillation du vin de raphia sont installés sur des buttes de terre à l’intérieur de la forêt, et le résidu de distillation, pauvre en alcool et encore très chaud est directement déversé dans le Hlan. Cette pratique peut à la longue avoir un préjudice tant sur la vie des plantes que sur celle des animaux, tant aquatiques que terrestres », fait savoir l’universitaire au terme de ses travaux.
A l’en croire, à part le vin de raphia, la forêt est sujette à beaucoup d’autres prélèvements. On y prélève du bois d’œuvre pour la menuiserie locale et la confection de pirogues, bois de perche et rachis de raphia pour la construction d’habitat, de palissades, bois de feu et rachis de raphia pour la distillation du vin de raphia, des plantes médicinales, des feuilles d’emballage pour l’Akassa et des légumes feuilles … la confection de diverses sortes de nattes tressées à partir de tiges d’arbres. « Le raphia fait partie des plantes aux attributs socio-économiques et culturels remarquables que les populations riveraines du Hlanzoun tirent de leurs écosystèmes depuis longtemps. Cette ressource de service domestique (artisanat local et alcool alimentaire pour cérémonie et rites) au départ, a au fil des années, acquis une dimension commerciale », appuie de son côté, l’enseignant Judicaël Alladatin. « Le vrai problème avec cette forêt, c’est que les populations ont faim et n’ont aucune autre solution. Moi j’ai vu des Ong venir sensibiliser ici, mais tout le monde ne comprend pas. Les gens ont faim et ils coupent les arbres pour vendre, soit ils cherchent les varans pour les vendre, surtout qu’il s’agit d’une viande très prisée et chère », relate Thierry Achamou, conducteur de taxi-moto, 35 ans.

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Nuances

A ces multiples craintes, le professeur Brice Sinsin, ancien recteur de l’université d’Abomey Calavi et actuel directeur du Laboratoire d’écologie appliquée de ladite université apporte des nuances. Ce passionné des forêts bien connu des populations de Lokoli et des riverains de la forêt de Hlanzoun du fait de ses incessantes et inopinées descentes bémolise. Le raphia est une espèce qui fructifie dès qu’elle est en maturité. Il meurt donc et les populations exploitent le vin… La population ne se rabat pas sur les jeunes plants qui doivent assurer normalement la relève. Ils sont bel et bien épargnés. Donc, du point de vue de la démographie, on a beaucoup plus de jeunes qui sont des sujets qui doivent remplacer les vieux plants exploités », souligne-t-il.
Brice Sinsin soutient sans ambages que dans le milieu, il n’y a quasiment pas de pression sur les jeunes plants. « La population les laisse carrément grandir, mûrir suffisamment avant de les exploiter. Du coup, on peut dire non seulement qu’il y a régénération mais aussi que le stock semencier est alimenté par les sujets qui ne sont pas exploités ». L’avantage de ces milieux humides aussi, ajoute-t-il,
c’est que la reconstitution de l’écorce est quasi systématique.
Pour ce qui est des menaces sur ce rare écosystème, l’universitaire penche plus du côté des changements climatiques. « Si un milieu comme Lokoli ne reçoit plus suffisamment d’eau, on peut craindre… Si la quantité d’eau nécessaire pour son extension arrivait à baisser, on aura un assèchement des bordures vers l’intérieur, et du coup les arbres qui sont habitués à avoir le pied dans l’eau quasiment toute l’année vont commencer à en pâtir », relève-t-il.
… Face à une telle situation, la rare végétation de Hlanzoun pourrait se révéler vulnérable aux feux de brousse, aux feux de nettoyage de champs avec des températures élevées et un effet pervers. Avec les feuilles, les écorces qui n’étaient pas du tout adaptées à cela, on peut s’attendre à ce qu’il y ait un «rétrécissement» au niveau de la forêt.

Menacée de disparition

Joséa Dossou Bodjrènou de l’Ong Nature tropicale, une Ong locale qui lutte pour la préservation des ressources naturelles met l’accent sur l’éducation environnementale comme solution au drame qui se joue à Hlanzoun. “Les essences qui s’y trouvent sont rares et on ne les trouve pas partout”. Il faut vite agir, conseille-t-il. Par le passé, la forêt marécageuse « Hlanzoun » était régie par des normes portées par les institutions traditionnelles du milieu. En effet, la rivière “Hlan” représente en elle-même une divinité. Les normes contiennent un ensemble d’interdits ponctuant la vie courante ainsi que des rituels. Tous les riverains ont des droits d’accès et d’exploitation sur les ressources du Hlan, sous réserve du respect des règles. Le fétiche « hlan » était garant des règles et interdits dont l’essentiel visait une certaine gestion durable de la forêt, indique Judicaël Alladatin. Mais aujourd’hui, tous semblent avoir baissé les bras.
« Malgré les nombreuses actions réalisées, il y a toujours une forte action anthropique et la cogestion n’a pas tenu ses promesses puisque certains acteurs n’ont pas correctement joué leurs rôles », déplore Judicaël Alladatin, qui a travaillé pendant plusieurs années sur un projet d’offre touristique impliquant la forêt de Hlanzoun. Selon lui, « cet écosystème fournit à plusieurs familles du milieu la majorité de leurs revenus. Donc, sans action concertée et bien réfléchie, l’écosystème finira par disparaître ». Sur la question, l’universitaire reste quelque peu déçu du manque d’intérêt pour ce milieu naturel rare dont la préservation devrait être un souci quotidien. « La responsabilité est partagée », soutient l’universitaire.
Le pouvoir local doit mieux coordonner les actions et travailler à la fois pour le bien-être des populations et la gestion durable des ressources de la forêt, suggère-t-il.
« Nous sommes dans un milieu défavorisé et on ne peut pas en vouloir à la population d’essayer de se nourrir. Il faut créer des conditions pour des alternatives. La population a évidemment une part de responsabilité, mais il faut que le pouvoir local fasse plus pour cette ressource naturelle exceptionnelle », exhorte-t-il. Selon lui, « on pourrait par exemple donner un statut sacré à cette forêt, mobiliser les acteurs pour la définition de nouvelles règles de gestion partagée, mobiliser des partenaires autour du lancement d’activités génératrices de revenus alternatifs et mobiliser les écoles du milieu et des alentours pour créer un tourisme local et éducation complémentaire à l’offre touristique conventionnelle ».

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Education environnementale

Joséa Dossou Bodjrènou, directeur de l’Ong Nature tropicale est très engagé contre les crimes environnementaux. Il reste admiratif de cette forêt qui abrite “des choses exceptionnelles”, des espèces animales rares, des mammifères, des singes, beaucoup d’oiseaux, des reptiles, des varans, des crocodiles, mais aussi “des espèces inféodées à l’habitat”, des palmiers, des raphias…
« Beaucoup d’espèces de serpent adaptées à +5555cet écosystème sont menacées »,
prévient-il, appelant à des actions urgentes car «autant Hlanzoun est très riche, autant la manière dont les gens braconnent risque de la décimer ».
Roger Hounkanrin, guide touristique suggère pour sa part de renforcer les capacités des populations environnantes à pouvoir protéger cette forêt.
« Il faut faire la délimitation dans la forêt », pense-t-il.
L’organisation non gouvernementale Ecodec Bénin conduit également un projet de conservation de la zone. Abdou Chérifou, un de ses chargés de programme indique que son organisation propose « le reboisement et des activités génératrices de revenus dans le but de proposer une alternative aux communautés et réduire la pression qui est faite sur l’écosystème ». « Les animaux ici sont devenus très craintifs », confesse de son côté, Vincent Romera, photographe et écologue spécialisé en ornithologie rencontré dans la forêt en pleins travaux de recherche. Selon lui, ce qui va être le plus impactant, c’est la pression sur l’écosystème. Car la destruction directe de l’habitat réduit les zones propices à l’espèce et cela contraint les animaux à s’exposer au braconnage en allant vers les champs chercher de la nourriture. L’écologiste français compte bien lancer un projet avec différents acteurs “pour essayer de conserver ce qui reste d’un écosystème très particulier pour le Bénin et pour les générations futures”