Jean-Roger Ahoyo: Un explorateur sans fin

Par Fulbert Adjimehossou,

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Jean-Roger Ahoyo, ancien ministre de l’Environnement

Ses journées, voire ses nuits, il les passe au milieu des livres. Et le poids de l’âge n’enlèvera rien à cette passion à laquelle Jean-Roger Ahoyo a succombé depuis son jeune âge. Ce lundi 6 septembre 2021, à notre rendez-vous, il dévorait les pages de «Les Croisades vues par les Arabes», une œuvre de Amin Maalouf. Au deuxième étage de sa maison, se trouve son refuge naturel, c’est-à-dire sa bibliothèque, avec un décor livresque de plusieurs générations. C’est de là qu’il voguait dans l’histoire, sous les murailles de Nicée, dans la Turquie actuelle, pour comprendre cette incursion de l’Occident au cœur du monde musulman. Nous serions bien obligés, à la 105e page, de lui arracher une pause, pour le ramener à l’origine de cette passion. « Dans les premières années du secondaire, moi qui étais nul en orthographe, j’ai commencé à améliorer mes scores au point de me retrouver parmi les meilleurs grâce au goût de la lecture que mon grand frère Théophile, qui a été ambassadeur du Bénin au Zaïre, m’a inoculé. Depuis ce temps-là, je lis sans arrêt. Aujourd’hui, ça m’occupe à la retraite. Je n’ai pas l’impression d’humer l’air comme on le dit. Je lis et j’écris »,
confie-t-il.
Néanmoins, la rigueur de son père, un instituteur formé à l’Ecole normale William-Ponty, tout comme Félix Houphouët-Boigny, Hubert Maga ou Abdoulaye Wade, y sera pour beaucoup dans son envol intellectuel. « J’ai fait deux fois le Cours moyen deuxième année (Cm2). La première fois, mon père qui était en même temps mon instituteur ne m’a pas présenté à l’examen sous prétexte que n’ai pas encore le niveau requis ». L’année suivante, Jean-Roger Ahoyo a réussi au concours de bourses pour rejoindre le lycée Victor Ballot de Porto-Novo en 1954, en même temps qu’au Cep.

Un instinct d’archiviste

Ce géographe, arrière-petit-fils du roi Béhanzin, ne laisse rien passer. Il note tout, archive tout, et veille sur tout. Peu importe le temps, les difficultés de conservation, le poids des documents. La maîtrise des choses de l’esprit est comme une seconde nature chez lui. Dans sa bibliothèque, entre les montagnes de documents sur lesquels il continue de prendre appui, on retrouve de vieilles notes, parfois sur des papiers délicats, mais toujours utiles. Que ce soient des fiches de cours, des courriers pour recevoir ou donner des instructions, rien n’est banalisé. Ceux qui le connaissent, gardent de lui son esprit d’archiviste.
Journaliste et écrivain, Philippe Hado le connaît un peu mieux pour avoir été un de ses élèves. « Roger Ahoyo ne fait rien sans le consigner quelque part. Même ce qui peut paraître anodin, il le note. Pour lui, il faut tout consigner. Il ne laisse jamais les paroles s’envoler. Il écrit beaucoup, mais malheureusement nous sommes dans un monde où nous lisons peu », témoigne-t-il.
Les centaines de discours qu’il a lus en sa qualité de ministre de l’Environnement, ses rapports de missions au Bénin et à l’extérieur renseignent à suffisance sur sa conviction pour l’écologie et l’urgence de la planification urbaine au Bénin. « Aujourd’hui, l’on peut se réjouir que le ministère de l’Environnement, de l’Habitat et de l’Urbanisme (Mehu), dont la mission, au début, n’était pas évidente, pour la plupart de nos concitoyens, ait donné la preuve en quatre ans d’existence que sa création le 29 juillet 1991 répondait bien aux exigences de développement harmonieux de notre pays. L’importance et la consistance des tâches accomplies ainsi que les perspectives en témoignent »,
s’en réjouissait-il le 29 juin 1995, dans le rapport de passation de témoin entre lui et son successeur, le docteur Aziadomè Kogblévi.
On se demande alors bien comment l’ancien conseiller à l’Unesco, très passionné des livres a pu atterrir en géographie. Avec un baccalauréat C en 1961, il a décidé d’aller faire Lettres Supérieures. Et son beau-frère, Jean Pliya, « L’arbre fétiche » de la géographie béninoise, était là pour lui tenir la main. « J’ai été influencé par deux professeurs ; l’agrégé de géographie Gioude et Jean Pliya qui a épousé ma grande sœur, en premières noces ». Après sa licence en 1966 à l’Institut de Géographie de la Sorbonne, il regagne sa patrie pour donner des cours au lycée Victor Ballot, devenu entretemps lycée Béhanzin au lendemain des indépendances.

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Un relatif isolement

Dans le rang de ses élèves à l’époque, on comptait l’ancien conseiller à la présidence Amos Elegbè, l’ancien président de la Cour suprême Ousmane Batoko, l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Tawema, les historiens Sylvain Anignikin et Bellarmin Codo, et beaucoup d’autres personnalités aussi illustres. « Pour le peu de souvenirs que j’ai de lui pendant qu’il enseignait au Lycée Béhanzin, c’est un monsieur qui ne menait pas un grand train de vie. Jean Roger Ahoyo n’avait pas honte de dire à ses élèves qu’il n’avait que sa mobylette, qu’il appelait lui-même son ‘’tacot’’ » raconte Philippe Hado. En 1971, il repart dans l’Hexagone pour faire sa Maîtrise de géographie et ensuite une thèse de doctorat en 1975 sur la conurbation entre Abomey et Bohicon.
Aux heures chaudes de la révolution, l’enseignant de géographie à l’Université nationale du Bénin se verra pris au piège. Il fut nommé directeur général du ministère de l’Intérieur, sans son consentement. « Sous la révolution, on ne demande pas l’avis des gens. Armand Monteiro qui était ministre de l’Éducation est un ami. C’est lui qui m’a proposé au ministre Martin Dohou Azonhiho. Une nuit, il a organisé une rencontre où le ministre me disait qu’il n’y a pas de débat autour. Cette nomination m’a beaucoup gêné. J’ai envisagé même de m’exiler, mais mon frère Théophile, encore lui, m’a dit qu’il n’était pas question que je m’en aille. J’ai donc connu une période d’isolement intérieur qui m’a beaucoup marqué ».
La crainte des représailles du camp des « révolutionnaires » était réelle. Jean-Roger Ahoyo a dû subir pour les éviter à ses proches. De loin, il était aisé de se rendre compte que c’est un révolutionnaire réservé. « Quand il était le collaborateur du ministre Azonhiho, il n’avait pas l’air de quelqu’un de très engagé. Mais il n’était pas moins appliqué à la tâche. Il n’avait peut-être pas l’âme des révolutionnaires, vu sous l’angle de Kérékou, mais vous le voyez comme le technocrate. Il était là comme directeur général du ministère, mais assumait. Il apparaissait comme l’ombre de Azonhiho. Je sais que là-dessus, il a dû avoir beaucoup de controverses », souligne Philippe Hado.
Au fond, il y avait, selon Jean Roger Ahoyo, deux courants progressistes qui ont soutenu le coup d’État de 1972. Il y a d’une part la Jeunesse unie anti-impérialiste du Dahomey (Jud) créée en 1974, dont il était membre. D’autre part, il y a la Ligue nationale de la jeunesse patriotique du Dahomey créée en 1968 qui elle a décidé de soutenir corps et âme la révolution. « Nous, on voulait composer avec les militaires, contrôler le régime avec eux. Mais nous avons été réprimés. Nos associations ont été dissoutes. Ils ont nommé nos cadres dans tous les ministères, sans consultation »,
raconte-t-il avec passion.

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En quête de liberté

La liberté sera de retour, une fois qu’il a été nommé directeur de l’Ecole normale supérieure. Puis deviendra par la suite vice-recteur de l’Université nationale du Bénin. Jean Roger Ahoyo finira par être emporté par la crise de l’enseignement supérieur.
« Kérékou allait à une réunion à Ouagadougou. A l’aéroport, il a fait un discours pour dissoudre la direction de la Coopérative des étudiants, ce qui a relancé la grève. Le Bureau politique du Parti de la Révolution populaire du Bénin (Prpb) s’est réuni pour limoger le ministre de l’Éducation nationale, le recteur Dramane Karim et moi-même vice-recteur. C’est un grand coup de balai puisqu’il disait qu’on était de connivence avec les étudiants », s’en souvient-il.
A l’aube de la démocratie, Jean Roger Ahoyo rebondit au poste de directeur de Cabinet du Premier ministre Nicéphore Soglo, qui deviendra, par la suite président de la République. « J’avais un parcours, mon militantisme, qui m’a permis d’être nommé. Là encore, ce n’est pas moi qui ai demandé. C’est l’œuvre de feu l’ambassadeur René Valéry Mongbè, le tout premier envoyé aux Nations Unies sous la démocratie. Je n’étais pas habitué au président Soglo ».
Cependant, la collaboration avec la première dame ne fut pas au top. Ce qui le poussera à quitter quelques années plus tard le cabinet pour le poste de ministre de l’Environnement, son marigot. « J’ai essayé de préserver mon indépendance », dit-il.
La collaboration n’a pas été un long fleuve tranquille. Certes, les relations avec la première dame n’étaient pas au beau fixe, mais les calculs politiques entraient aussi en jeu. « Le président Soglo a demandé à certains d’entre nous de lui créer un parti politique. Il y avait moi, Florentin Mito-Baba, feu Guy Amédée Adjanohoun, Rigobert Ladikpo, feu Véronique Lawson, et d’autres. Nous avons commencé les travaux quand brutalement, on nous dit que Rosine Soglo a créé la Renaissance du Bénin. Le président nous a réunis pour en discuter, mais on n’a pas pu s’entendre », se souvient-il. C’est ainsi que le Rassemblement africain pour le progrès et la solidarité (Rap) a été créé. Florentin Mito-Baba en était le président et Jean Roger Ahoyo, le secrétaire général. Entre-temps, en juillet 1994, la présidente de la Renaissance du Bénin, feue Rosine Soglo, avait intimé l’ordre à tous ceux qui soutenaient l’action du chef de l’État de rejoindre le parti. Il y a eu l’épisode de l’appel de Goho que Jean Roger Ahoyo et ses pairs n’ont pas digéré.
Nicéphore Soglo avait lui aussi lancé une sommation à ses collaborateurs dans le même sens. Ces derniers ont fini par créer leur formation politique. « C’est là que j’ai vu que le président Soglo n’est pas au point politiquement. Sinon, il aurait cherché à rapprocher les deux formations. Comme on le soutenait, on s’est tu. On a continué, jusqu’à ce qu’il nomme un gouvernement de ‘’combat ‘’ qui le conduira à l’échec. Je n’étais plus dans ce gouvernement », informe l’ancien directeur de cabinet du président Soglo.

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Retraité depuis 1996, mais toujours occupé

Ses cheveux poivre et sel puis son physique donnent l’impression que Jean Roger Ahoyo est un « vieux ». Pour qui connaît l’ancien enseignant du lycée Victor Ballot de Porto-Novo, c’est un intellectuel qui n’aime pas vieillir, d’abord dans la tête. Après avoir servi l’État jusqu’en 1996, année où il est admis à la retraite à 55 ans, il s’imprime un nouveau rythme. Une opportunité s’offre à lui et il la saisit au bond. « J’ai un ami, Kossou Basile qui travaillait avec le directeur général de l’Unesco Federico Mayor Zaragoza (1987-1999). Puisque je suis libre depuis 1996, il m’a proposé de venir à l’Unesco. Là, j’ai accepté. C’est alors que je suis allé rouvrir le Bureau Unesco à Brazzaville. Mais la guerre civile m’a chassé et je suis retourné à Paris. On m’a envoyé attendre dans mon pays. En 1998, on m’a appelé à Dakar, où je suis resté jusqu’en 2003 », relate l’homme de culture.
Jean Roger Ahoyo passe son temps à écrire ouvrages, chroniques, tribunes libres, etc. L’octogénaire a encore des manuscrits à publier dans sa gibecière. C’est une personnalité qui aime partager ses points de vue, éclairer la voie pour la prochaine génération. Il est d’ailleurs encore actif politiquement. « Ce qui me tient à cœur, c’est l’avenir du pays. Il nous faut trouver le levier qui nous fera aller de l’avant. Talon est venu, il a fait des réformes sur le plan politique. Certains le critiquent. Mais il nous faut un régime politique adapté à notre devise. Ma préoccupation à moi, c’est aussi le retard de l’Afrique. Quel outil politique faut-il forger pour aller de l’avant. Ce qui nous guette, pour créer une force politique, ce sont nos divisions. Si on laisse les gens faire ce qu’ils veulent, ils vont créer des partis ethniques. Il faut que les Béninois se regroupent en de grands blocs ».
Vieillard assis, l’ancien vice-recteur de l’Unb voit de loin le talon d’Achille du Bénin. Ce sont, dit-il, les divisions ethniques. « Il faut les combattre de toutes nos forces. C’est ce qui nous arrière en Afrique », dit-il de toute son énergie. Et tant qu’il lui restera un souffle de vie, il ne cessera de le dire, de l’écrire, de le crier s’il le faut. Au nom de sa conviction, promet-il.