Joachim Apithy, délégué à la Conférence nationale : « J’ai vu des chefs de district pleurer pour la perte de leurs postes »

Par Thibaud C. NAGNONHOU, A/R Ouémé-Plateau,

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Délégué par les jeunes cadres de Porto-Novo pour prendre part à la Conférence nationale de février 1990, Joachim
Apithy, actuel préfet de l’Ouémé, parle dans cette interview de ces assises et fait une analyse critique des trente ans de parcours démocratique au Bénin.

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La Nation : Votre nom figure parmi les 493 délégués à la Conférence nationale de février 1990 qui a ouvert la voie de la démocratie au Bénin. Comment vous-êtes-vous retrouvé dans ce cercle très restreint ?

Joachim Apithy : (Sourire). Lorsque les travaux de la Conférence nationale étaient annoncés, un certain nombre de jeunes notamment des cadres du Comité révolutionnaire d’administration de district (Crad) s’étaient retrouvés pour voir comment avoir des représentants de Porto-Novo qui puissent porter la voix de la jeunesse. C’est dans ce cadre que j’ai été coopté, alors secrétaire du district 3 de Porto-Novo, pour représenter les jeunes de la ville capitale en 1990. Mais lorsqu’on devrait prendre part aux travaux, je n’étais pas dans la salle parce que mes parents, surtout ma mère s’inquiétait de l’issue de cette conférence. Elle avait peur pour ma sécurité parce que l’atmosphère était délétère. J’étais encore jeune. J’avais 30 à 31 ans et titulaire d’une maitrise. J’ai écouté ma maman. Je n’étais pas dans la salle mais je rôdais aux alentours du Plm Alédjo parce que j’étais décidé. J’avais également un petit poste radio à côté et je suivais toutes les informations, si bien que rien ne m’échappait.

Et quel était votre état d’âme en ce moment?

Lors de la Conférence nationale, nous jeunes, on tremblait. On s’interrogeait sur l’issue des travaux dans cette ambiance vive. Mais on était sûr de quelque chose. Il y avait une seule force de l’opposition. C’était le Parti communiste du Bénin (Pcb) qui s’organisait et prenait les dispositions à sa manière au cas où les choses tourneraient au vinaigre. Mais l’espoir nous est revenu lorsque la Conférence nationale s’est déclarée souveraine. C’est en ce moment qu’on s’est dit que les travaux vont aboutir à quelque chose. On devenait davantage attentif à ce qui se faisait dans la salle. Mais ce n’était pas facile, cette période du 19 au 28 février 1990. On avait la peur au ventre. Ceux qui étaient dans la salle peuvent en témoigner. Je saisis l’occasion pour remercier le Seigneur qui a inspiré et permis la tenue de cette conférence nationale et éclairé les uns et les autres. Je remercie en premier lieu Monseigneur Isidore de Souza dont le management à la présidence des travaux a permis la réussite de cette conférence. Je n’oublie pas non plus tous les cadres qui l’ont entouré. Je veux nommer Albert Tévoèdjrè, Robert Dossou, les anciens présidents de la République et autres. Je remercie particulièrement le général Mathieu Kérékou (paix à son âme) qui a fait preuve d’esprit d’écoute de son peuple, de beaucoup de sang froid et de discernement tout au long des travaux. Sans quoi, la conférence allait capoter. Mathieu Kérékou a été l’initiateur de la conférence et y a joué un grand rôle pour sa réussite en acceptant le 28 février les résultats des travaux. Cette acceptation a libéré tout le peuple béninois dont nous-mêmes, jeunes cadres de Porto-Novo. Personne ne savait que le général Mathieu Kérékou allait accepter les résolutions et décisions de la conférence devenues exécutoires. Nous avons vu en ce moment des chefs de district pleurer parce qu’ils ont perdu ainsi leurs postes. Car, dans les actes de la conférence, le gouvernement de Transition a mis fin aux fonctions des chefs de district remplacés en 1990 par les chefs de circonscription urbaine. Si j’ai bonne mémoire, c’est Christophe Comlan qui était le premier chef de la Circonscription urbaine de Porto-Novo en 1990. Cela fait partie des résultats de la liberté retrouvée.

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Parlez-nous un peu de la période d’avant 1990

Avant, on était bâillonné. Personne ne pouvait parler sous la période révolutionnaire. C’était le parti qui dirigeait l’Etat. Même le chef de village et de quartier de ville était très fort parce que ces structures politiques étaient organisées au niveau de chaque district de telle sorte qu’il y avait les Comités de défense de la révolution (Cdr), les Comités d’organisation des jeunes (Coje) et les Comités d’organisation des femmes (Cofe). La structure était organisée de telle sorte qu’il y ait des milices presque dans tous les quartiers et villages. On les appelait à l’époque les milices populaires. Aucune action ne pouvait être menée sans que le chef de l’Etat ne soit informé. Tout est bâillonné. L’économie était pratiquement à terre. Pendant la période de 1987 à 1989 qui a déclenché cette conférence, le maïs était appelé nivaquine. Ce n’était pas facile de s’approvisionner en cette céréale pour faire vivre la famille à la maison. Ce sont ces situations qui nous ont conduit vers la Conférence nationale. Je ne peux jamais oublier tous ces journalistes qui ont participé activement, franchement et méthodiquement à cette conférence nationale. Les débats étaient en direct. Je rends sincèrement hommage à ces jeunes cadres journalistes qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes pendant les 10 jours de travaux.

Quels autres souvenirs vous ont le plus marqué ?

Les coulisses il y en avait… Je pense par exemple aux rappels à l’ordre de certaines personnalités et aux prières des uns et des autres. Tout le peuple était en prière pendant que se tenait cette conférence, des religions traditionnelles jusqu’aux religions importées. C’était une période de grande prière, de sacrifice et de carême pour certains. Surtout le prélat, monseigneur Isidore de Souza qui dirigeait les travaux. Il y avait l’esprit saint qui l’éclairait et les autres évêques qui le soutenaient à travers les prières. On ne les voyait pas mais ils faisaient de bon boulot derrière.

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Quelle lecture faites-vous du parcours démocratique du Bénin, 30 ans après cette conférence ?

Comme je l’ai dit tantôt, ce qui a amené réellement la Conférence nationale, c’est la morosité économique, financière parce que le développement était bloqué. C’est pourquoi, au cours de la Transition et du quinquennat du président Nicéphore Soglo (1991-1996), l’accent a été mis sur les finances avec la signature de plusieurs accords internationaux afin d’insuffler une sorte de dynamisme à l’économie nationale. Il fallait que tout le monde se mette au travail. C’est vrai, il faut être libre mais cette liberté doit être encadrée. Le gouvernement du président Boni Yayi a voulu faire du développement économique mais il n’a pas mis l’accent sur les finances, la lutte contre l’impunité et la corruption. C’est ça que la Rupture est venue corriger. C’est pourquoi, je me plais bien avec le système de Patrice Talon. C’est ce que je voulais pour mon pays. Il faut punir.

Et sur le plan du développement?

La méthode de travail du gouvernement du président Patrice Talon me séduit. Ils ont mis dans un premier temps l’accent sur les finances publiques, ensuite la relance de l’économie nationale puis le développement local. Beaucoup de fonds sont injectés aujourd’hui dans les communes pour le développement local. Le gouvernement du président Patrice Talon a attaqué le poumon du développement à savoir les voies, l’assainissement, la voirie… Avec toutes ces actions, le pays ne peut que décoller. C’est ce que nous constatons avec grande satisfaction.
Mieux, avec les efforts dans la filière palmier à huile, autrefois abandonnée, pour rendre ce secteur rentable pour le Bénin, on peut comparer Talon au roi Guézo. J’en veux pour preuve la relance des Coopératives d’aménagement rural (Car). Le travail qui a été fait dans l’Ouémé par rapport aux Car est apprécié actuellement par tous les coopérateurs qui saluent cette réforme initiée et conduite par le chef de l’Etat. Ce sont d’ailleurs ces réformes entreprises par le gouvernement sur les plans financier, économique et agricole, et autres qui font que nous ne sentons pas les effets de la fermeture des frontières. Sinon, ce serait sous d’autres régimes qu’il y aurait déjà des grèves un peu partout au Bénin. Ce qui n’est pas le cas actuellement. C’est vrai, certains opérateurs économiques qui sont dans le commerce informel peuvent en ressentir quelque part les effets mais ceux du secteur formel, pas du tout. Tout simplement parce que le gouvernement a touché un certain nombre de secteurs qui font progresser notre pays.

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Que pensez-vous de la méthode de travail sous la rupture?

Le chef de l’Etat tient compte des erreurs de ses prédécesseurs parce qu’il était proche d’eux tous. Il a eu le temps de voir leurs forces et faiblesses. Ces derniers ont une boussole mais pas tel que le président Patrice Talon a conçu le Programme d’action du gouvernement (Pag) lancé en décembre 2016. C’est un programme audacieux. Avec ce qui est réalisé, même si le président Patrice Talon ne se présente pas (à la présidentielle de 2021, ndlr)), les gens iront le chercher. C’est ça un chef d’Etat. Le président Patrice Talon est une fierté pour le Bénin.

Quid de notre marche politique ?

C’est vrai, la Conférence nationale a retenu le multipartisme intégral. Mais chemin faisant, il a été constaté des insuffisances avec des partis politiques qui sont devenus des formations politiques régionales, de clan, de village et autres et sans envergure véritablement nationale. Il fallait trouver un système pour corriger ces faiblesses. C’est cela qui a amené le Parlement à réformer le système partisan. C’est vrai, certains étaient déçus des législatives de 2019 qui n’ont connu que deux partis politiques en lice. Mais il fallait passer par là pour réveiller les autres. Il faut oser à un moment donné. Nous avons fait l’expérience des élections législatives de 2019. Mais aujourd’hui, les autres qui ne se sont pas mis en règle sont rapidement rentrés dans les rangs pour obtenir aussi leur récépissé. On a aujourd’hui une douzaine de partis politiques légalement constitués. Ce qui est une bonne chose. Mais je souhaite que le Bénin n’en compte pas plus que quinze.

Que diriez-vous en guise de conclusion à cette interview ?

Trente ans après la Conférence nationale, il faut que le Bénin avance maintenant. Les piliers fondamentaux du développement sont déjà posés. Toutes les institutions prévues sont mises en place et fonctionnent selon leur rythme. Mon souhait pour les années à venir, c’est que les journalistes rappellent chaque année ce qui s’est passé à la Conférence nationale comme ils le font actuellement. Cela va permettre à la jeunesse de savoir d’où nous sommes partis et quelle partition est la sienne. Car, il ne faut pas qu’elle soit une jeunesse avide d’argent. Il faut que notre pays décolle définitivement avec les efforts faits par le gouvernement au niveau des secteurs de l’économie, de l’énergie, de l’eau potable, de l’agriculture et des infrastructures routières. La mayonnaise a pris.