John Médard Sèdokoun sur l’éclosion de la mode au Bénin : « Il faut que les hommes d’affaires s’associent aux créateurs »

Par Anselme Pascal AGUEHOUNDE,

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La mode est un secteur qui semble secondaire alors même que c’est une véritable source de richesse. Pour John Médard Sèdokoun, promoteur de mode et directeur artistique de plusieurs événements panafricains, le secteur de la mode au Bénin est plein d’opportunités mais a besoin d’investisseurs. Il présente dans cette interview les défis à relever pour l’éclosion de la mode au Bénin.

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La Nation : La mode au Bénin, un secteur créateur de richesse ?

John Médard : L’homme le plus riche de l’Europe est dans le secteur de la mode. C’est Bernard Arnault, le patron de Lvmh dont l’une des marques phares est Louis Vuitton. Il est, selon le dernier classement Forbes, le troisième homme le plus riche du monde derrière Elon Musk et Jeff Bezos.
En réalité, le secteur de la mode fait deux fois le secteur de l’automobile. Si les hommes d’affaires africains et spécialement béninois saisissaient la réelle ampleur de ce secteur, ils allaient investir dans la mode. Le gouvernement béninois a sans doute compris cela et a déclaré tout un mois: « Le mois de la mode ». C’est honnêtement une grande vision, c’est même un privilège ! On peut dire que l’Etat a compris que c’est un secteur qu’il faut prendre au sérieux, et c’est déjà un bon début.
La mode est un secteur pourvoyeur de richesse. C’est un secteur dans lequel vous avez plus de 300 acteurs. C’est dire que vous avez plus de 300 métiers dans le secteur de la mode. Beaucoup de personnes ne savent pas que la mode englobe même les coiffeurs, ceux qui sont dans la parfumerie, les soins esthétiques, pédicure, manucure… C’est un secteur gigantesque et nous sommes vraiment heureux qu’aujourd’hui, les gouvernants l’aient compris et accompagnent les acteurs. Je dirai donc pour répondre à votre question que la mode est réellement un secteur pourvoyeur de richesse. Même s’il faut reconnaître qu’actuellement en Afrique et plus particulièrement au Bénin, ce n’est pas encore le cas. On y arrive progressivement. Les filières comme le Kanvo, le Elouvo sont aujourd’hui promus au Bénin et c’est la preuve que notre Etat est en train de prendre le secteur au sérieux. Bientôt, nous en aurons les retombées.

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Qu’est-ce qui ralentit le rayonnement de ce secteur au Bénin ?

Le gros problème depuis toujours, c’est la professionnalisation. Vous avez des gens qui sont autodidactes, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas appris le métier mais qui sont pétris de talent; vous avez d’autres qui l’ont appris mais qui n’ont pas forcément les outils qu’il faut ni le talent. Or, la mode c’est la création, il faut avoir cette aptitude artistique pour créer. Et quand on a l’idée, il faut apprendre pour pouvoir mieux la mettre en pratique. En plus, il y a tellement de branches. Quand vous entrez dans le secteur des stylistes, vous avez les stylistes, les modélistes, des créateurs, des accessoiristes…, et tous ceux-là concourent à sortir un vêtement. Le défi, c’est donc comment réunir toutes ces catégories pour en faire de grands groupes, facteurs de développement, afin d’avoir des Louis Vuitton, des Dior… C’est le défi et il faut d’abord passer par la professionnalisation. Et je suis bien content de voir qu’il y a aujourd’hui des écoles, des instituts, des centres de formation technique…
Par ailleurs, il y a encore beaucoup de créateurs de mode, de promoteurs d’agence de mannequins qui ont du mal à joindre les deux bouts. Un promoteur qui veut organiser un événement a souvent du mal à joindre les deux bouts. Déjà, le regard des concitoyens qui pensent que la mode est la chose des Blancs alors que tous les jours nous nous habillons, les femmes se maquillent… Tous les jours, nous vivons de la mode mais on oublie que c’est un secteur dans lequel des gens travaillent d’arrache-pied. Mais au-delà de tout, le secteur de la mode a besoin aujourd’hui des hommes d’affaires.

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Des hommes d’affaires dans la mode, pour quel intérêt ?

Beaucoup n’ont pas compris qu’investir dans ce secteur, c’est s’enrichir. Lorsqu’il y a crise, partout, c’est le secteur qui résiste le mieux. Malgré tout ce qui peut arriver, personne ne sort nu, et quand nous nous habillons, c’est le secteur de la mode qui vit. C’est ce qui fait que pendant la crise sanitaire, alors que tout le monde était affolé, le secteur de la mode a su s’adapter et offrir des solutions. Qu’il nous souvienne que quand la crise sanitaire de Covid-19 a commencé par toucher les populations béninoises, ce sont les créateurs locaux qui sont venus à la rescousse avec la confection de masques pour protéger les populations et qui par la même occasion, se sont enrichis. Quand on investit dans la mode, c’est un investissement avec garantie. Il faut que les hommes d’affaires et les politiques puissent s’associer aux créateurs et acteurs de la mode pour créer une grosse industrie.
Quand je prends par exemple le Kanvo, qui est en train d’être labélisé au Bénin, il va falloir des industries pour le porter, le soutenir. C’est déjà une bonne vision que le gouvernement a, et il reste l’accompagnement des hommes d’affaires. L’Etat va certainement ajouter le Elouvo ou l’Indigo pour que dans le secteur textile, nous ayons nos propres matières premières. Et ce sont déjà des facteurs de richesse. Car ce sera de la consommation locale et plusieurs acteurs locaux vont y travailler. Si nous arrivons à surmonter ces défis, c’est clair que nous avons de beaux jours devant nous. Mais il faudra d’abord relever un défi.

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Lequel ?

La vie en association. Parce que la mode ne peut bien se porter que si nous unissons nos forces et fédérons nos énergies. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai présidé à la création de différentes associations dont l’Association des créateurs de mode du Bénin (Acmb), l’Association des promoteurs de mode et agences de mode du Bénin, l’Association des personnels de mode du Bénin. L’idée, c’est de se mettre ensemble. C’est ce qui a permis aujourd’hui que nous puissions bénéficier d’une oreille attentive au niveau du gouvernement. On sait désormais qu’il y a des acteurs bien organisés qui existent et animent le secteur. Il y a eu plusieurs discussions initiées avec le ministre Oswald Homéky, autrefois en charge de la Culture. Ce sont d’ailleurs ces discussions qui ont abouti, entre autres, au mois de la mode. Nous mettre ensemble n’a pas été du tout facile. Je me rappelle que ça a été un long combat. Mais grâce à la bonne volonté des créateurs de mode, nous y sommes arrivés. Mais l’autre difficulté une fois que nous nous sommes mis ensemble, c’est de pouvoir collaborer effectivement. Parce que l’idée à la base, c’est d’arriver à créer la fédération des professionnels de la mode. Nous n’y sommes pas encore parvenus, mais nous sommes là-dessus.