La crémation : le chantier d’outre-tombe de la regrettée Rosine Soglo

Par La Redaction,

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Candide AHOUANSOU

Il y a dix ans de cela déjà, je plaidais dans cette même tribune et aussi dans un de mes ouvrages, en faveur de la crémation des personnes décédées. Je savais néanmoins que je prêchais dans le désert pour la bonne raison qu’aucun fait ne venait, à l’échelle nationale, étayer mon plaidoyer ni corroborer mon approche du traitement des dépouilles mortelles. Mais je savais aussi que l’élément déclencheur de ma manière de voir les choses arrivera un jour si tant il est vrai que nul n’est prophète dans son pays.

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Toutes les morts ont la même signification métaphysique certes, mais elles n’ont assurément pas la même connotation politique ni sociale. De son vivant, la regrettée Rosine Soglo a marqué la vie politique de son pays jusque dans ses dernières limites de citoyenne engagée, n’hésitant pas, bravant son handicap, à se faire accompagner, titubante mais en toute dignité, à l’Assemblée nationale pour y défendre ses idéaux et aussi l’honorabilité de cette instance. Nombre d’autorités politiques ont su le lui reconnaître à bon escient et beaucoup mieux que je me serais permis de le faire.
En tirant sa révérence, notre dame de fer, à nous, a voulu laisser en dernier message, une empreinte novatrice et indélébile ouvrant outre-tombe, un chantier d’une grandiloquence sociale exceptionnelle ; elle n’a pas voulu se faire inhumer ; elle avait décidé de se faire conduire à un four crématoire quand bien même l’opération devra se faire dans un pays étranger faute d’infrastructure adéquate dans le sien. Signe de détermination hors pair ! La crémation est une mode de sépulture, une technique funéraire qui consiste à brûler et réduire en cendres le corps d’un être humain décédé. La dépouille est placée dans un cercueil en bois ou en carton qui est introduit dans un four préalablement chauffé à 800 degrés Celsius. Le corps est alors sublimé passant de l’état solide à l’état gazeux. Les cendres sont ensuite finement broyées et recueillies dans une urne cinéraire. C’est ce que madame Rosine Soglo a décidé de faire de sa dépouille ; l’inverse de ce qui a toujours été fait dans notre pays.
Au-delà des cérémonieuses condoléances, et à dire vrai, ce sont des félicitations et des remerciements que nous lui devons ; nous devions l’applaudir avec grand respect et grande humilité. Et sa vie et sa fin de vie n’auront pas été ordinaires ; elles auront fait l’histoire et feront, à n’en point douter, date dans l’histoire des idées politiques de notre pays.

Dignité de la dépouille mortelle face à l’inhumation

Depuis les temps immémoriaux, nos morts sont inhumés c’est-à-dire mis sous terre. La terre était alors disponible et l’enfouissement, la solution naturelle. Nous mettions nos regrettés et continuons de les mettre dans ce qui n’est qu’un trou que nous comblons avec le sable provenant de son creusement ;
puis nous mettons une dalle épaisse sur cet endroit, isolant ainsi définitivement le défunt des vivants. Nous l’appelons élégamment une tombe et souhaitons au défunt que la terre lui soit légère et aussi d’y trouver le repos éternel. Hypocrisie collective ;
courtoisie macabre bien que de convenance ! Nous savons bien que le tréfonds de la terre n’a vocation à être léger pour quiconque. Nous savons que le corps y déposé va souffrir, car les locataires qui s’y trouvaient déjà n’auront ni mesure, ni état d’âme à lacérer ce corps intrus jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien qui les intéresse. Tout cela s’affiche plus ou moins clairement à notre conscience quand nous lui tournons le dos et que nous rentrons dans nos maisons respectives avec le sentiment d’avoir accompli un devoir ; plutôt le soulagement de s’être débarrassés d’un poids. Nous l’abandonnons dans ce trou que nous appelons aussi avec un tantinet de gêne tout de même, sa dernière demeure. Mais en fait de demeure il n’y a qu’excavation avec des choses horribles qui s’y passent.
Je sais que l’on pourrait rétorquer que le défunt n’est plus conscient et que, de manière discursive, il n’est plus réactif aux traitements qui lui sont infligés dans cette abime. Je ne suis pas existentialiste, mais il me parait évident que ce n’est pas parce que l’on ne prend pas conscience d’un fait qu’il n’existe pas objectivement. Le corps supposé inconscient à qui est infligé une souffrance physique que ne peut supporter un vivant est objectivement sujet de maltraitance et de souffrance. En tout état de cause et outre ces considérations d’ordre plutôt métaphysique toujours sujettes à caution, mais aussi en raison de considérations beaucoup plus objectives, nous estimons en définitive que l’inhumation n’est pas respectueuse du corps de la personne dont on se sépare définitivement ; ce corps se décompose graduellement sans aucune défense ; envahi par toutes sortes de vilaines choses dont il n’est pas séant de faire le détail. De toute évidence, elle ne respecte pas la dignité du corps ; elle manque de décence ;
elle est antihygiénique dans son essence ;
elle l’est tout autant dans ses effets, et pour cause. Dans les régions où il n’est pas besoin de creuser très profondément pour avoir accès à l’eau source de vie, l’inhumation peut polluer le sol par infiltration et porter atteinte à la santé des vivants.
De nos jours, bon nombre de cimetières sont laissés à l’abandon ;
tombes et corps gisant au milieu de la broussaille et des mauvaises herbes ; les profanateurs de tombes y trouvent leur compte et les malfrats s’y trouvent à leur aise. Les profanateurs, pour aller déterrer et revendre sur les marchés en toute transparence et impunité, tels de vulgaires objets, les membres et les organes de nos défunts ; les malfrats pour mettre au point leurs stratégies d’attaque et se partager leur butin en toute tranquillité. Où est donc le repos éternel que nous clamons au nom des défunts ?

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Inhumation : entrave au développement

L’inhumation est grande consommatrice d’espace ; de l’espace et toujours de l’espace de manière exponentielle puisque la mort est perpétuelle et on lui consacre autant d’hectares qu’elle requiert, qui constituent autant de sources d’investissement gelées. Chez nous chaque disparu a droit à sa concession muni, j’allais dire avec quelque raillerie, de son titre foncier ad vitam aeternam et la pratique du caveau familial n’y a pas cours. Pourquoi donc consacrer autant d’espace à des personnes qui ont terminé leur mission sur terre alors que celles qui, vivant encore et cherchant à remplir la leur de manière égale, manquent d’espace pour ce faire. Evoquer la raison de l’attachement spirituel et perpétuel aux défunts pour justifier la confiscation de tant d’espace ne résiste pas à la réflexion puisque nous savons bien qu’au bout du compte les tombes sont délaissées alors que les terres qu’elles occupent restent à jamais conquises. L’inhumation est alors une entrave au développement économique du pays et Rosine Soglo n’a pas voulu entériner cette situation délétère.
Entrave au développement d’autant que l’inhumation est concomitamment source d’appauvrissement du citoyen ; nous ne le savons que trop bien. Outre le tralala habituel des cérémonies funéraires, l’inhumation en elle-même coûte déjà les yeux de la tête : la morgue, le cas échéant, la tombe, le monument funéraire, le corbillard, le cercueil, les déplacements intempestifs et onéreux des parents résidant aux quatre coins du monde pour venir assister à l’enterrement sous peine de critiques acerbes et humiliantes ; et bien d’autres frais toujours aussi obérants en cette occurrence. De toute évidence, l’inhumation est chez nous, une opération ruineuse.

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L’inhumation : un problème de société

Enterrer, enfouir un disparu est devenu un vrai problème de société. Les cimetières sont saturés et les populations rechignent à enterrer leurs proches trop loin de leurs résidences probablement parce qu’ils ne veulent pas se reprocher le sentiment de s’en être trop éloignés. Alors des pratiques peu orthodoxes s’installent. L’on empile les corps sous terre ; l’on rouvre les tombes pour y inhumer de nouveaux corps. La chose pourrait paraître tout de même acceptable lorsqu’il s’agit de membres d’une même famille, mais quand il s’agit de personnes n’ayant aucun lien, la pratique devient vraiment gênante. Elle présente alors le visage d’un véritable commerce macabre où l’on vend tout ensemble, tombe et corps à une tierce personne, étrangère à la famille, au demeurant à des sommes exorbitantes.
Outre le problème moral que cette pratique soulève, l’on peut se poser globalement la question de savoir pourquoi donc tenons-nous à inhumer nos morts. Est-ce par amour pour eux ; est-ce pour aller de temps à autre arracher les mauvaises herbes autour de leurs tombes ou aller les fleurir et se donner bonne conscience ; est-ce pour aller se recueillir sur leurs tombes et nourrir le vain sentiment qu’ils sont toujours auprès de nous ; est-ce pour raison de ne pouvoir faire notre deuil ? A-t-on besoin d’enterrer quelqu’un avant d’en garder bon souvenir ? De toute évidence l’inhumation pose un problème de société aigu et d’éthique qu’il convient de résoudre concomitamment. De plus elle est objet de discrimination sociale finale. Les riches ont droit à une inhumation de première classe entourée de tous les honneurs ; du grand et beau monde ; le pauvre s’en va comme il est venu.

La crémation : avantages et pesanteurs

Ses avantages procèdent, en situation antinomique, de tous les inconvénients de l’inhumation sans en présenter elle-même, aucun. De plus la crémation offre l’avantage que les cendres du défunt peuvent être remises à la famille et distribués aux membres où qu’ils se trouvent, leur épargnant d’onéreux déplacement aux lieux du décès et de l’inhumation. Les cendres pourront, dans l’esprit des dernières volontés du regretté, être également conservées en un endroit choisi pour constituer le souvenir ou éparpillées dans les airs. Pour ceux qui n’arrivent pas à faire le deuil d’un disparu et qui veulent se sentir toujours proches de lui, l’urne cinéraire parait la solution idéale d’autant qu’on peut la disposer dans n’importe quel endroit de la maison. La crémation est propre et nette ; elle ne cause aucune nuisance à personne ; elle ne nous prive pas des terres dont nous avons besoin pour travailler et vivre ; elle nous donne le choix d’éparpiller les cendres dans la nature ou de les garder avec nous ; elle nous épargne des dépenses inutiles. Qu’est-ce qui pourrait alors s’opposer à cette pratique si saine et si efficace, si ce ne sont les pesanteurs des religions et des croyances, mais aussi celles des traditions ?
Les religions sont condamnées à évoluer parce que les esprits évoluent. A ce sujet, il convient de rappeler que, dans le passé, l’Eglise avait déjà évolué sur le sujet tout au moins pour ce qui était des lieux d’inhumation. Au 18e siècle, les morts étaient enterrés dans la cour de l’Eglise, mais ceux qui n’étaient pas considérés comme âmes pieuses de leur vivant n’y avaient pas leur place. Ils étaient inhumés en dehors de la cour de l’Eglise et même dans des fosses communes. L’Eglise a donc évolué dans le cadre de l’inhumation, mais elle a surtout évolué depuis le 8 mai 1963 vers la crémation ; aussi, la France considérée comme la fille aînée de l’Eglise pratique-t-elle de plus en plus la crémation, actuellement à hauteur de 50 %
des décès. Il est vrai que les religions nous rappellent que nous sommes tous poussière et que nous retournerons poussière. Mais est-ce seulement dans un trou que l’on peut devenir poussière ;
la cendre n’est-elle pas aussi poussière ? Poussière hautement plus significative à notre sens, d’autant plus significative que le feu purifie selon certaines croyances.
Apparemment l’Islam, quant à lui, reste accroché à l’inhumation, mais les esprits évoluent. En se fondant sur la cinquième sourate du Coran, des musulmans estiment que l’inhumation est une pratique enseignée par Dieu lui-même qui aurait envoyé un corbeau pour montrer à Caïn comment cacher l’intimité du cadavre de son frère Abel qu’il venait d’assassiner. L’oiseau de grande envergure se serait mis à fouiller la terre. Et pourtant, l’on procède en Inde à la crémation des dépouilles à tour de bras et même sur les places publiques parce que les crématoriums sont débordés pour raison de Covid.
En dehors des convictions religieuses, l’argument massue que certains opposent à l’incinération des corps, est que les mentalités ne seraient pas prêtes à accepter la chose. Soit !
Mais il ne s’agit pas d’imposer la crémation aux populations ; il s’agit de leur proposer une solution alternative pour leur permettre de faire le choix entre l’inhumation et la crémation. Au reste, il convient de reconnaître que l’idée de l’incinération commence à germer dans les esprits de bon nombre de compatriotes et qu’il est venu le temps de le dire tout haut et d’en tirer les conséquences. Rosine Soglo a joué sa partition sans tambour ni trompette ; elle a fait le pas qui convenait. Elle devra être retenue comme précurseur de la crémation dans notre pays et je dois dire ma profonde déception de constater que l’événement est passé inaperçu et par les médias et par les influenceurs d’opinion.

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Appel au maire de la commune de Cotonou

Les autorités municipales gestionnaires des cimetières devraient donc en tenir compte et innover. Les maires pourraient amener, par des mesures incitatives, les propriétaires de morgue à investir dans les crématoriums ; ce qui ne pourra que continuer de servir leurs intérêts. Alors, la tradition cèdera du terrain, à son rythme certes, mais elle finira par en céder sous la pression de l’évolution des esprits. L’essentiel, c’est l’installation des fours crématoires et gageons que le reste suivra naturellement. Et pourquoi ne pourrait-on envisager que les mairies procèdent elles-mêmes à de telles installations, quitte à sous-traiter leur gestion à des sociétés privées ?
Cotonou est notre ville phare et nous avons à la tête de cette commune un maire dynamique, bourré d’idées nouvelles qui ont fait sa réputation et nous n’avons pas besoin d’en dire plus. Nous n’avons aucun doute qu’il trouvera les voies et moyens d’entretenir le chantier que nous a laissé Rosine Soglo à titre posthume. La bonne gouvernance c’est aussi la bonne gestion du terme de la vie. Celui qui s’en est allé a apporté sa part au développement économique du pays et à la régénération de la vie ; il a rempli sa mission ; aussi devons-nous du respect à son corps quand le souffle l’aura quitté.

Par Candide AHOUANSOU, Ambassadeur