Le Mali ou le proche avenir du Sahel et de l’Afrique ?

Par LANATION,

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Les mêmes causes produisent les mêmes effets et les produisent parfois en pire. Le 22 mars 2012, le capitaine Amadou Haya Sanogo prenait le pouvoir par surprise à Bamako. Lui et ses compagnons se disaient excédés par l’humiliation incessante qu’imposaient les djihadistes aux Forces Armées Maliennes. Les jeunes officiers étaient nerveux. On déplora des morts. Le Chef de l’Etat eut la vie et la liberté sauves en prenant, ce soir-là même et de façon rocambolesque, le chemin de l’exil. Le peuple malien eut-il de la compréhension pour la saute d’humeur du capitaine Sanogo et des siens ? Il fallut en tout cas toute la pression de la communauté internationale pour les convaincre de remballer et de retourner dans leur caserne, en attendant que certains aillent devant les tribunaux répondre de l’assassinat de leurs camarades soldats qui ont cru devoir s’opposer à leur processus de renversement de l’ordre constitutionnel.

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Le 18 août 2020, un groupe d’officiers prend à nouveau d’assaut le palais présidentiel à Bamako. Le changement, cette fois-ci, a le don de l’ambiguïté, le don d’échapper à une analyse politique cartésienne. Un coup d’Etat ? Les événements intervenus en ont tout l’air. Mais le Chef de l’Etat sorti a eu le temps de démissionner (un pistolet sur la tempe et en quels termes ?) et d’affirmer qu’il n’entendait point être remis en selle. Dont acte. Alors ce n’est pas un coup d’Etat ?On y perd un peu son latin quand ce n’est pas son malinké. La seule chose qui soit à peu près sûre, c’est que l’histoire a bégayé au Mali le 18 août 2020. Et que, peut-être, Sanogo, devenu général, a ricané en pensant à son aventure ratée de 2012.
L’histoire a bégayé d’un bégaiement exacerbé car, malgré les apparences (elles sont trompeuses), la situation est bien pire en 2020 qu’en 2012. Ce pourrissement (le mot n’est pas trop fort) se laisse observer à trois niveaux. Premier niveau: les événements du 18 août 2020 ont la même toile de fond et les mêmes causes qu’en 2012, c’est-à-dire la présence criminelle des djihadistes dans le nord du Mali. Si en huit ans rien n’a changé, c’est que tout a changé en pire. La preuve, et c’est le deuxième niveau, c’est que, entretemps, les Maliens dans leur ensemble, ceux de l’intérieur comme ceux de la diaspora, sont devenus méfiants vis-à-vis de leur armée et, surtout, des forces étrangères venues à elle en renfort avec des moyens impressionnants. Sans peut-être prendre en compte les difficultés des armées classiques face à une armée de guérilla sur le terrain sahélien aux allures d’un vaste désert, le peuple malien est devenu soupçonneux et ‘‘complotiste’’ au motif que, si avec cette armada visiblement dissuasive, on n’est pas arrivé à bout des djihadistes, c’est qu’on occupe son territoire par un fait exprès, et pour un autre but que celui affiché de vaincre les djihadistes. Lesquels djihadistes auraient le vent en poupe au point de kidnapper et de garder en otage le chef de l’opposition politique depuis avril 2020. Le peuple malien est sans doute injuste de penser que ses pires ennemis ne seraient pas les djihadistes mais plutôt les armées venues aider la sienne à le libérer d’eux. Mais compte tenu du piétinement des combats ou des avancées de l’ennemi invisible, les conditions ne se trouvent-elles pas réunies pour que le peuple désarmé et en désarroi pense à mal et même désespère ? Voilà qui explique, et c’est le troisième niveau, le succès du leader religieux qui a pris fait et cause pour le peuple désespéré et qui l’a appelé à sortir dans la rue pour exiger le départ, coûte que coûte, des dirigeants objectivement et de jure responsables du pourrissement de la situation et de la désespérance du peuple.

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Or c’est à ce point précis que l’histoire cesse de bégayer pour basculer dans le no man’s land des lendemains qui déchantent et font pleurer. Voici les trois raisons de ce basculement. La première : le ci-dessus chef religieux n’est pas seulement fervent et rigoureux, il est dit aussi rigoriste au sens où il serait de la race de ceux qui pensent que, dans la cité, les droits de l’homme doivent s’effacer devant les droits de Dieu. N’importe quel autre leader, semble-t-il, aurait pu facilement amener le peuple malien en désarroi à sortir pour dégager l’horizon afin de ne pas se retrouver au fond de la fosse, mais c’est lui qui l’a fait. Et cela peut ne pas être sans conséquences pour l’avenir. Rien ne prouve qu’il fût en mission pour les djihadistes qui, eux aussi, seraient de la tendance rigoriste. Mais en pareille circonstance, l’imagination se fait vraiment « la folle du logis » pour aller où il faut et, surtout, où il ne faut pas. La deuxième raison : le peuple malien, aujourd’hui, est mûr, hélas, pour accepter et supporter un pouvoir fort, un pouvoir autocratique, fût-il et surtout s’il est théocratique. Or à Bamako, les officiers qui ont pris les choses en main le 18 août 2020 semblent hésiter, n’avoir pas de feuille de route, n’avoir pas de perspective claire et définie. Il est vrai que rien n’est simple depuis longtemps au Mali. Mais s’ils ont pris le pouvoir, on se dit que c’est pour clarifier la situation. Au bout de combien de temps ? On dirait qu’ils ne le savent pas eux-mêmes. De toute façon, l’important n’est pas la longueur ou la brièveté de la transition, mais ce qu’on aura fait pendant ce laps de temps avant de ‘‘remettre le pouvoir aux civils’’, les seuls habilités à s’occuper de politique pendant que les militaires s’occupent de garder les frontières et d’assurer la sécurité du pays. La troisième raison : qui est le chef incontestable du Conseil National pour le Salut du Peuple issu des événements du 18 août 2020 ? A cette question, pas de réponse claire. Or si le pouvoir ne se partage pas, le pouvoir à la tête de l’Etat se partage encore moins. L’histoire enseigne que lorsque l’on est arrivé à plusieurs à ce niveau par un coup de force, une seule figure finit toujours par se détacher et par s’imposer. Dans quelles conditions – sanglantes ou pacifiques – se détachera-t-elle dans la situation qui se présente aujourd’hui à Bamako ?

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L’ensemble de ladite situation et, plus encore, les trois raisons ci-dessus énumérées, pourraient offrir aux djihadistes en embuscade et en action-guérilla depuis très longtemps l’occasion de sortir à visage découvert et de s’imposer au pouvoir et d’imposer leur vue théocratique du pouvoir. On a déjà vu, très brièvement, ce que recouvre ce pouvoir théocratique : la pensée unique, les mains coupées, les femmes voilées et violées, les tombeaux sacrés et les livres historiques saccagés à Tombouctou. Si tout le Mali vient à être soumis à ce régime et à cette loi, le pays devient, ipso facto, la base arrière des djihadistes pour énerver, pénétrer à la manière d’un rhizome, tout le Sahel, et aller plus loin et plus bas que le Sahel. Les Béninois se souviennent de leur bref passage, sanglant et mortel, au Parc de la Pendjari le 10 février 2020. Etait-ce une mise en bouche? Etaient-ils venus prendre le pouls de la République laïque pour savoir déjà comment s’y prendre, le moment venu, dans des pays comme le Bénin qui échappent encore à leurs présence, influence et action ?
L’histoire qui bégaye au Mali va peut-être basculer et installer définitivement les djihadistes à Kidal et dans l’Azawad retourné à son premier désir de sécession avortée et le faisant triompher en la circonstance. Et c’est alors tout le Mali qu’ils deviendront capables de couper de la civilisation et de la laïcité en comptant peut-être sur le concours de leaders, religieux ou pas, ouvertement ou secrètement acquis à leur cause. Et à partir de là et de ce moment-là, c’est l’ensemble de l’Afrique qui sera à leur portée, l’Afrique que, à la manière d’une pieuvre, ils pourront enserrer et étouffer.
Ce qui se joue au Mali ne menace pas que le proche avenir du Mali et du Sahel, il menace aussi le proche avenir de l’Afrique. Puissent donc la Cedeao et l’Ua travailler à arracher le Mali au rhizome et à la pieuvre pour le garder dans le giron, dans le concert des nations en marche ascendante grâce à la préservation de la diversité des opinions.

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