Le metteur en scène Ousmane Alédji à propos de sa dernière création : « J’ai voulu célébrer la femme brave qui paie chèrement ses prétentions politiques »

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Ousmane AledjiOusmane Aledji

« Tassi Hangbé, la reine amazone » est un théâtre de grande facture. Tout le monde en convient. Mais cette pièce couve des non-dits et des interrogations. Elle interpelle sur plusieurs sujets. Ousmane Alédji, metteur en scène et directeur de la compagnie Agbo-N’Koko, revient ici sur les coulisses de cette pièce et livre bien d’autres détails qu’il sied de lire !

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La Nation : Parlez-nous des coulisses de ce spectacle qui rend hommage à la seule reine de l’ex-royaume du Dahomey.

Ousmane Alédji : Je rends hommage à la mémoire de Florent Couao-Zotti qui s’est rappelé un vieux défi qu’on s’était lancé amicalement il y a quelques années, à la fin de la représentation de l’une de ses pièces. Ensuite, quand Florent Couao-Zotti vous appelle pour vous parler de son texte, vous le ressentez comme une marque de confiance et un honneur. J’ai donc dit oui spontanément ; sans réfléchir. Restait à résoudre trois problèmes, je ne connaissais pas le texte et « le patrimoine Amazone » est extrêmement complexe à traiter, du reste, artistiquement. Ensuite, pour créer, il faut de l’argent et du temps. C’est là que Coline-Lee Toumson-Venite est intervenue. Elle est comme descendue avec deux solutions. Le texte et une partie, 35 % exactement du budget de création. C’est dans le livre qui lui a été dédicacé par l’auteur que j’ai écrit mes premières notes. Elle était directrice déléguée de l’Institut français de Cotonou, je trouvais là, l’occasion de renouer mes relations avec la coopération française après 27 années de brouilles. Je me suis dit, c’est le moment. Le temps, il faut le couper dans le temps de sommeil.

Pourquoi le choix de ces comédiens et acteurs ? Vous semblez avoir joué quelque peu sur vos vieilles amitiés…

Vous avez raison. Je ne peux pas travailler avec un comédien ou une comédienne pour qui je ne ressens rien. Je veux dire, pour moi, diriger un comédien est un geste affectif, c’est un geste d’amour. J’ai besoin que le comédien s’ouvre comme une terre pour me laisser semer et qu’après, les graines prospèrent en lui. Il ne s’agit pas de tyrannie, il s’agit d’osmose, de fusion. Alors, si vous ne m’inspirez ni estime, ni amitié, ni respect, ni admiration…, je ne vous prends pas. Mes distributions sont mes familles. J’aime prendre les gens dans les bras et les serrer tout contre moi très fort. Amitié, fidélité, oui. Vous avez vu juste.

Qu’une femme ait chaussé les sandales sacrées du royaume, cela ne passe pas encore bien dans la tête de certains gardiens de la tradition. Ce spectacle ne vient-il pas réveiller de vieux démons ?

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S’ils sont des démons, ils ne sont pas vieux. Vraiment pas vieux du tout. Mesdames Marie-Elise Gbèdo et Célestine Zanou sont là. Les démons qui les ont accablées lorsqu’elles sont descendues dans les arènes politiques avec les mêmes prétentions que les hommes, sont parfois plus jeunes que vous et moi. Je veux dire, c’est un sujet d’actualité. Un sujet grave. D’où la pertinence de la création de l’Institut de la Promotion de la Femme. C’est en réponse à un constat.

Pourquoi ressusciter maintenant le débat autour du pouvoir des femmes ?

Rassurez-vous, ce n’est pas le but de l’auteur, même si le spectacle laisse entendre ce débat, il n’en est pas le moteur. Ce que j’ai voulu célébrer en m’appuyant sur le texte, c’est l’Amazone béninoise, africaine. La femme brave, celle qui paie chèrement ses prétentions politiques les plus légitimes, celle qui souffre le martyre des opprobres et des conspirations machistes.

Ce théâtre n’est-il pas provocateur ?

Provocateur du point de vue de qui ? De ceux que vous appelez les vieux démons ? Alors, tant pis !
Tant mieux ! Dérangeant exprès, si c’est réussi. Ecoutez, le monde entier nous envie ce patrimoine qu’est l’Amazone. Ce n’est pas une légende mais une réalité historique. Mais elles sont où ? Où sont-elles ? Combien sont-elles, sont-elles tolérées dans le paysage politique, social béninois, ancien royaume qui, le premier, les a forgées ? C’est provocateur de les célébrer ? Savez-vous que dans la quasi-totalité des cultes traditionnels béninois, le pouvoir est entre les mains de nos mères ? Sur cet aspect précis, j’ai le sentiment que nos grands-parents étaient plus civilisés que nous.

Pour qui a lu le texte de Florent Couao-Zotti, vous avez choisi de vous en écarter. Un caprice ou un besoin imposé par la mise en scène ?

C’est un parti pris convenu. J’ai passé l’âge des caprices. (rires) M’écarter ? Non. Enrichir. J’ai fait, avec l’accord de l’auteur, une adaptation du texte avant d’en faire la mise en scène. C’est un gros travail d’appropriation de l’univers de Florent Couao-Zotti. D’ailleurs, je le taquine souvent en lui disant : « Tu as une tête de moine alors que tu es un gros vicieux ». Il n’économise rien. Quand je lis Florent Couao-Zotti, je l’entends rire, je le vois s’amuser, bref, il se lâche. Il est profondément littéraire. La mise en scène, c’est l’inverse, elle est presque scientifique. L’auteur ouvre des pistes, suggère des personnages, le metteur en scène leur donne un corps physique. De mon point de vue, la complicité entre un auteur et un metteur en scène est assimilable à un pacte entre le sel et le sucre. Deux natures différentes qui enfantent une troisième.

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On note dans la pièce un excès de proverbes, citations, incantations, chants, panégyriques. Vous en avez fait un peu trop visiblement !

Vous me connaissez un peu, je crois. Je ne laisse rien déborder. Je peux ne pas m’en rendre compte. L’autre chose, c’est que le piège est béant ; quand nous jouons dans les langues nationales devant le public béninois, cela peut donner cette impression. Parce qu’à l’appui de ce que dit le comédien, viennent la justesse des gestuels, du souffle, du ton, de l’intonation, du rythme, des sonorités etc… mêmes les silences sont justes. C’est un langage théâtral complet.

Justement, votre mise en scène tourne royalement dos à la langue française et donne à entendre plutôt le nago, le fon et le mahi. Pourquoi ce choix ?

Tourner dos au français, non. Pas du tout. D’abord, les sur-titrages nous permettent de mettre le texte dans toutes les langues du monde. C’est aussi un parti pris dont les gains sont palpables. Les frontières liées à la langue tombent. Nous présentons à la communauté artistique universelle le produit d’une dramaturgie nouvelle et propre à l’Afrique. Les Indiens, les Arabes, les Coréens ou encore les Chinois nous proposent des spectacles et des films dans leurs langues. Pour moi, le langage théâtral d’un metteur en scène est sa signature. C’est comme un copyright ou une propriété intellectuelle. J’explore ce registre depuis le spectacle Imonlê que j’ai créé en 2000. Comme pour donner raison à Aimé Césaire, Imonlê et Omon-mi sont les spectacles que j’ai le plus vendus sur le marché international. Aimé Césaire disait, je cite : « l’universel d’accord mais, l’identité d’abord. »
Nos identités sont plurielles au Bénin. C’est un privilège et une chance dont il faut profiter pour se présenter au monde. Ce que nous apportons aux autres, c’est ce qui nous diffère d’eux.

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L’Institut français de Cotonou devait accueillir la première présentation mais après, plus rien.

Nous avons subi deux reports pour des raisons de Covid-19. Là, je n’ai plus de contact avec l’administration de ce lieu depuis le départ de Mme Coline-lee Toumson. Mais, nous sommes là. Nous les attendons.

On dit que vous avez vendu le spectacle au gouvernement béninois à prix d’or.

Ah oui ? Tant mieux ! La direction générale de l’Anecsmo, que je remercie au passage pour les tortures que je leur ai infligées, ou encore les deux ministères qui ont mutualisé leurs efforts pour organiser cette soirée peuvent communiquer les chiffres à la presse s’ils le souhaitent. Je n’ai rien contre. Ce que je peux vous dire c’est que nous n’avons pas été mal payé.

Le chef de l’Etat était annoncé à la soirée théâtrale de Tassi Hangbé. Mais à la fin, il n’y était pas. Comment justifiez-vous cela. Pourtant c’est un grand fan de théâtre !

Cela m’a un peu déstabilisé quand on me l’a soufflé à l’oreille au moment où je montais sur scène pour remercier le public. Quand j’ai appris le pourquoi après, j’ai fait ouf. Je ne peux pas vous répéter ce qu’on m’a dit mais, croyez-moi, il était là. Du reste, son esprit était avec nous. La prochaine fois, les acteurs et moi nous irons le saluer dans le public avant de l’amener sur scène. C’est très rare en Afrique, un chef d’Etat qui va au théâtre. Je saisis l’occasion que vous m’offrez pour lui redire au nom de tous ceux qui ont travaillé sur ce spectacle, un immense merci.

« J’ai surtout senti le bonheur de l’art quand il est signé Ousmane Alédji ». Ce sont des mots de Florent Couao-Zotti à propos de votre mise en scène. Que répondez-vous ?

Comme je vous le disais au début de notre entretien, c’est un privilège et un honneur de travailler sur l’œuvre de Florent Couao-Zotti. C’est un ami certes, mais c’est surtout un immense auteur. La preuve, voyez ce qu’il dit de mon travail. Un modèle d’humilité et de générosité. Je le remercie infiniment de m’avoir confié son texte.