Le Père Irenée Tigo sur la portée de l’hymne national: « Être un bâtisseur du présent, c’est regarder vers la postérité »

Par Anselme Pascal AGUEHOUNDE,

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Pere Irené Tigo

Célébrée le 1er août dernier, la fête nationale ravive au cœur du peuple béninois, son identité de peuple libre engagé dans une aube nouvelle, prêt à construire sans relâche pour la postérité. Et l’hymne national résume dans un langage simple mais puissant, ce qui est attendu de chaque citoyen pour un Bénin à jamais heureux dans l’abondance. C’est ce qu’explique le père Irenée Tigo, dans cette interview.

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La Nation : Au cœur de la commémoration de la fête nationale, quelle place pour l’hymne national ?

Le 1er août est ce que j’appelle la Pâque nationale, dans sa diction étymologique de passage de peuple colonisé au peuple indépendant. L’un des outils fondamentaux de rappel de notre identité est notre hymne national. Notre hymne national est un chef-d’œuvre qui résume dans un langage puissant notre histoire totale, c’est-à-dire ce que nous avons été dans le passé, ce que nous avons à faire dans le présent et ce qui est attendu de nous dans le futur. Le cri sonore qui s’entend dès les premiers feux de l’aurore fut le même hier, est le même aujourd’hui et sera encore le même demain. Le grand mal qui menace le Béninois est la surdité. Entendons-nous encore et toujours ce « cri sonore » chaque matin qui nous rappelle qu’une « aube nouvelle » s’annonce avec de nouvelles opportunités à saisir, de nouveaux défis à relever et de nouveaux combats à mener pour consolider notre identité de peuple indépendant et tendre vers notre objectif oméga qui consiste à faire du Bénin, un pays heureux dans l’abondance? Ce n’est pas un cri qu’on entend une fois pour toutes.
Non ! Le cri de liberté est un cri à entendre chaque matin et tous les jours, non seulement pour éviter toute surdité amnésique, mais pour se convaincre et se vaincre par soi-même de la gravité de l’enjeu, de la nécessité à être debout intellectuellement, économiquement, financièrement, politiquement, culturellement, religieusement et spirituellement. C’est sur tous les plans que ce cri de liberté nous appelle à être debout.
Chaque Béninois doit finir avec les grasses matinées de paresse, d’indifférence, d’individualisme, de médiocrité, de minimalisme, de gain facile, de raccourcis vers la richesse facile, de corruption, de mendicité, de «l’à-peu-près » professionnel, du paternalisme, du diviser pour dominer, etc. Chaque Béninois doit s’auto-diagnostiquer et adopter une thérapie préventive ou curative des maux qui causent sa surdité et qui l’empêchent de se mettre debout dès « les premiers feux de l’aurore ».

Comment le cri de la liberté a-t-il été entendu dans le passé et comment doit-il être entendu dans le présent pour un Bénin heureux dans l’abondance ?

Nos « Aïeux », comme le dit le premier couplet de notre hymne national, « sans relâche» ont fait preuve de « courage », «d’ardeur» et « pleins d’allégresse » dans l’accueil des sacrifices et des défis auxquels les invitait le «cri sonore » de la liberté. Je suis bien tenté de dire que les combats et les défis d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui et qu’ils sont différents. Mais ce n’est pas vrai car les défis et les combats sont les mêmes et seront toujours les mêmes dans le fond. Ce qui change, ce n’est pas le phénomène, mais l’épiphénomène, c’est-à-dire les modes de présentation, de manifestation et d’expression des défis et des combats. Et c’est justement pour cela que les approches changent et doivent changer. Nos « Aïeux» ont eu le mérite d’approcher avec beaucoup de bravoure les défis et les combats du peuple béninois. Ils ont mené un bon combat et le Béninois doit être éternellement fier et reconnaissant vis-à-vis de ses « Aïeux » et de ses Aînés. Tout n’a pas été lumineux dans leur approche du combat, il faut le reconnaître avec lucidité. Et comme tel, l’Age d’or du Bénin n’a pas encore donné tout son éclat dans le passé laissant à l’actuelle génération le soin de porter à son tour l’éclat du Bénin là où elle est en mesure de le porter. Alors, que faisons-nous aujourd’hui pour apporter de l’éclat à l’âge d’or du Bénin ? Comment recevons-nous individuellement et collectivement ce cri à mettre le Bénin debout en nous mettant debout ? Comment répondons-nous individuellement et collectivement à cet appel? N’ayons pas uniquement le regard tourné vers notre président Patrice Talon ou vers son gouvernement, car en tant que Premier Béninois, il fait quelque chose de visible et de palpable qui se voit et s’entend par tous. Le regard que j’aimerais que nous ayons est un regard successivement individuel, familial, régional, communal, départemental et national afin de saisir les responsabilités qui sont les nôtres à chaque niveau. La génération béninoise d’aujourd’hui doit avoir une approche créative et novatrice de ses défis et de ses combats pour premièrement ne pas se tromper de défis et de combats; deuxièmement développer une confiance ou une foi éclairée en son potentiel ; et troisièmement cesser de se demander ce que le Bénin peut pour elle, mais plutôt ce qu’elle peut pour le Bénin. D’énormes efforts louables se font, il faut le reconnaître, même si ce n’est pas par tous encore. Il y a des individualités d’excellence indéniable qui font la fierté du peuple béninois. Mais ce cri de liberté n’est pas pour un groupe ou une classe de Béninois. Ce cri sonore jaillit de l’aurore afin que dans le calme de la nuit, tous les Béninois, tous ceux qui habitent la terre béninoise puissent entendre distinctement ce cri. La question fondamentale à se poser est celle-ci: comment suis-je un bâtisseur du présent? Comment êtes-vous, monsieur le journaliste, un bâtisseur du présent ? Oui comment sommes-nous des bâtisseurs du présent? Être un bâtisseur du présent, c’est constamment « regarder vers la postérité », ne pas penser uniquement à ses propres intérêts, à voir plus loin que le bout de son nombril sans se prendre pour le nombril de la famille, de la communauté, de la région et du pays ; regarder vers la postérité, c’est éviter de faire des choix aujourd’hui qui handicaperaient dans l’avenir, c’est éviter de manger des raisins verts pour que la postérité ait des dents agacées; « regarder vers la postérité », c’est donner le meilleur de soi-même, tout son potentiel, tout ce qu’on a dans ses tripes pour un lendemain meilleur pour tout Béninois et tous les Béninois. Oui regarder vers la postérité, c’est voir au-delà de soi, de son confort et de ses problèmes, et voir aussi les joies et les peines de l’autre Béninois vivant à l’autre bout de l’autre village. Est-ce que les Béninois du Nord s’intéressent aux Béninois du Sud ? Est-ce que les Béninois du Sud se sentent interpelés par les problèmes des Béninois du Nord ? Est-ce que les Béninois au pays pensent aux difficultés des Béninois de la diaspora? Car le poisson dans l’eau peut être en train de transpirer sans que personne le sache. Est-ce que les Béninois de la diaspora s’approprient les problèmes des Béninois au pays afin d’y apporter des approches de solutions ? Oui savons-nous regarder vers la postérité ?

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De quels moyens disposons-nous pour relever les défis du présent et regarder vers la postérité ?

Le seul moyen sans lequel les autres restent inefficaces, est et demeure l’unité. C’est dans l’unité que nous trouverons notre force. C’est en étant unis que les Béninois sont et seront forts. J’espère que je ne heurterai personne, en disant qu’avant les défis économique, politique, social…, il y a le défi de l’unité. C’est le défi des défis qui préside à tous les défis du peuple béninois. Cela est ainsi pour la simple raison que c’est en étant unis que le défi économique sera relevé, permettant à chaque Béninois de subvenir à ses besoins fondamentaux. Le Béninois n’a pas besoin de charité, mais de justice. Et qu’est-ce que la justice? La justice consiste à permettre à chacun de jouir de son bien et de travailler à son bien. Au fond, la justice, tout comme le bien commun est une création d’environnement favorable à l’épanouissement du potentiel de tous et de chacun. Monsieur le journaliste, c’est cela, si dans tous les domaines et face à tous nos divers défis, nous commençons par relever le défi de l’unité, du travail en symbiose et en synergie, main dans la main, nous viendrons à bout de nos peines et misères. Le cri sonore de la liberté doit devenir dans les oreilles de nos autorités politiques, administratives, religieuses, sociales, familiales et traditionnelles un cri d’unité, unité d’esprit et de cœur, unité d’objectif et de vision. Ce qui me fait profondément mal, ce qui court-circuite la réflexion, électrocute la mentalité béninoise et paralyse l’élan du renouveau est la culture d’un a priori musclé d’une impossibilité aux Béninois d’être unis. Si nous croyons déjà fermement en pensée qu’il serait impossible d’être unis, comment cela serait-il possible dans les faits et les actes ? Le plus grand bien qu’une autorité béninoise puisse faire est d’aider les Béninois à être unis, à travailler unis, à entreprendre unis, à vivre unis, etc.

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Pour que le Bénin soit à jamais heureux dans l’abondance, nos « monts ensoleillés », nos « palmiers », nos « verdures » et nos « sols » suffisent-ils ?

Ah oui, ce sont là les termes que notre hymne national utilise pour traduire et décrire les richesses dont la nature nous a dotés et entourés. Ces ressources naturelles ne sont pas à négliger. Maintenant, avec ces ressources disponibles depuis toujours, le Bénin est-il déjà heureux dans l’abondance? Ces ressources naturelles ne sont rien sans la ressource première qui est l’intelligence. A quoi sert l’intelligence des Béninois ? En quoi investissons-nous notre intelligence ? Comment déployons-nous notre intelligence ? Sans une épiphanie de son intelligence, un homme peut mourir de faim et de misère dans une mine d’or ! Le Béninois est reconnu partout pour son intelligence. Des témoignages élogieux et éloquents remplissent les pages de notre histoire. Toutefois, sommes-nous déjà parvenus à ce Bénin à jamais heureux dans l’abondance ? Mais pourquoi cela est-il ainsi ? Certainement parce que tout comme l’indépendance, l’abondance est un processus scalaire progressif. Mais je pense que cela est ainsi parce que nous n’avons pas encore poussé notre intelligence jusqu’à son point maximal d’affirmation et de révélation. Le Bénin révélé est au fond le désir de révéler l’intelligence béninoise, de booster et de pousser l’intelligence de chaque Béninois et de tous les Béninois à son seuil maximal pour un Bénin à jamais heureux dans l’abondance. Que Dieu nous guérisse de toute surdité et cécité. Enfant du Bénin, si tu entends ce cri de liberté, ne ferme pas ton cœur.

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Croyez-vous que le Bénin est réellement indépendant ?

Je crois fermement en notre indépendance. Je sais bien que d’aucuns disent que notre indépendance est théorique sans impact de fond. Mais ce faisant, c’est oublier que la liberté et l’indépendance sont un processus, un mouvement scalaire perpétuel, autrement dit, la liberté et l’indépendance sont des réalités dynamiques susceptibles de croître ou de décroître au regard des choix que nous faisons, des pensées que nous développons, les paroles dont nous nous nourrissons et les actions que nous posons. Il est clair qu’il y a du chemin à faire et ce chemin commence par la prise de conscience individuelle et collective de notre indépendance. Les concepts de liberté et d’indépendance ne sont vides que pour ceux qui ne veulent pas payer le prix de responsabilité qu’ils exigent. Liberté et indépendance se nourrissent de responsabilité et d’état d’esprit : responsabilité pour accepter et accueillir les conséquences de notre labeur ou de notre paresse et devenir acteur ou artisan et non spectateur de son avenir ; état d’esprit pour cultiver et entretenir une mentalité collective et individuelle de peuple appelé à se décider à être debout. L’appel à être debout s’adresse à chaque Béninois individuellement et à tous les Béninois collectivement. «Enfants du Bénin, debout » est un impératif, un commandement et non une proposition facultative.