Le suicide : une solution blâmable à de vrais problèmes

Par Joel TOKPONOU,

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Le suicide, drame social, reste un fait condamnable par toutes les sociétés. C’est du reste, une mauvaise solution à des problèmes réels. Au banc des accusés, le suicidé et son entourage.
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On ne le verra plus jamais. A 72 ans, Y. L. résidant dans la commune de Sèmè-Kpodji a été retrouvé mort pendu. Il se serait donné la mort après avoir vendu la maison qu’il habitait et dont il était propriétaire. C’est le nouvel acquéreur et les ouvriers qui devraient travailler sur les lieux qui ont découvert, le 29 septembre 2021, le lendemain de la cession, son corps inanimé dans l’une des pièces de la maison. Entre consternation et pleurs, une question revient sans cesse : pourquoi s’est-il suicidé ? Cette préoccupation n’aura peut-être pas de réponse précise puisque la victime n’a laissé aucun mot sur les motifs de son acte avant de se donner la mort.
Mèdessè Agbodjan, la quarantaine, enseignant dans un collège d’enseignement général à Cotonou, a failli aussi se suicider après le décès de son épouse et des ennuis de santé dans le même temps.  « C’était des moments très difficiles. Tout était sombre dans ma vie. Le ciel m’était tombé sur la tête », se souvient-il, très peiné.
Comme le septuagénaire, ils sont nombreux ces hommes et femmes de diverses tranches d’âges à mettre fin volontairement à leur vie de différentes manières :
pendaison, consommation ou injection de substances létales, accidents volontaires de la circulation…
Chaque année dans le monde, on estime à près d’un million le nombre de personnes qui se donnent la mort, soit un suicide toutes les 40 secondes. Selon un rapport de la Banque mondiale, le taux de mortalité par suicide au Bénin était de 7,8 pour 100 000
habitants en 2019.
Une étude réalisée à Cobly, une commune du département de l’Atacora au nord du Bénin, pendant quatre ans, par une équipe de chercheurs dirigée par le psychiatre Francis Tognon, a enregistré 52 cas de suicide, soit en moyenne, 10 suicides par an. « L’âge moyen des suicidés était de 36 ans avec des extrêmes de 18 à 70 ans. La tranche d’âge la plus représentée était celle de 20 à 30 ans. Les hommes étaient majoritaires à 69,2 % et 67,3 % étaient des cultivateurs. Parmi les suicidés, 75 % étaient mariés. Le taux moyen de mortalité par suicide sur cette période était de 14,9 pour 100 000
habitants », indique l’étude.
Selon l’Organisation mondiale de la Santé, le suicide est
« un grave problème de santé publique » et constituait en 2019 la quatrième cause de mortalité chez les jeunes âgés de 15 à 29 ans. Parmi les jeunes âgés de 15 à 19 ans, le suicide est la deuxième cause de décès chez les jeunes filles (après les affections maternelles) et la troisième cause de décès chez les garçons (après les accidents de circulation et la violence interpersonnelle).
Un mal aux racines profondes
Diverses raisons expliquent le choix du suicide par certaines personnes, selon Gilles Aïzan, doctorant en psychologie clinique. Le chercheur explique que cet acte fatal peut provenir d’une maladie psychiatrique grave, notamment une dépression et des maladies bipolaires ou une schizophrénie. « L’abus de substances psychotropes, les antécédents familiaux de suicide, les douleurs émotionnelles ou physiques intenses, les pertes significatives comme le décès d’un proche, … sont également des facteurs qui conduisent certaines personnes à mettre fin à leur vie », fait savoir le psychologue. Il ajoute que c’est aussi « l’aboutissement d’un conflit psychique ».
« Le geste suicidaire serait une solution psychique, donc un mécanisme de défense.  Dans une perspective freudienne, c’est un manque de capacité conflictuelle : le moi se tue de ne plus être moi », souligne Gilles Aïzan.
Ces motifs sont souvent connus à travers des messages écrits, audio ou vidéo que laissent les suicidés avant l’acte. Parmi les 52 suicidés enregistrés à Cobly, l’étude révèle que 8, soit 15,4 %, avaient laissé une lettre qui renseigne sur  les raisons qui les ont poussés au suicide. 62,5 % évoquent une maladie, 25 % parlent de pauvreté, 12,5 % estiment s’être tués pour avoir été poussés à un mariage forcé.
« Selon l’autopsie psychologique faite, les causes suivantes ont été relevées : pauvreté (32 %), conflits familiaux (26,9 %), mariage forcé (15,8 %), troubles mentaux (5,8 %), maladie incurable (3,9 %) et cause inconnue (15,4 %) », précise l’étude.
Pour certains pratiquants des religions endogènes et importées, des forces maléfiques peuvent être à la base du suicide.
C’est donc un fait social qui émane principalement de la société, des injustices sociales, de la détérioration des relations interpersonnelles et des conflits internes mal résolus. Les auteurs de tentatives de suicide et ceux qui ont failli avoir recours à l’acte le disent clairement. « Parfois, vous semblez immergés par les problèmes et vous pensez que l’idéal, c’est de quitter le monde. La solitude, les problèmes financiers et la douleur de la séparation avaient failli avoir raison de ma force mentale. J’étais à deux doigts de céder. Mais heureusement, j’ai tenu bon », confie Mèdessè Agbodjan.
Le suicide est un fait condamné dans toutes les sociétés africaines. Dans l’inconscient collectif, le décès d’un être humain ne doit être provoqué par lui-même.
« Le suicide est perçu comme une malédiction, un péché…D’ailleurs, le corps d’une personne suicidée n’est pas accepté pour les derniers rites dans certaines religions », explique la sociologue Karen Ganyé. « Dans les religions endogènes, dans certains milieux, souligne-t-elle, une consultation divinatoire est faite pour que l’âme du défunt explique les raisons pour lesquelles il s’est suicidé ». Une manière de l’interpeller sur la gravité de son acte.
Après avoir énuméré les six personnages de la Bible qui se sont suicidés ainsi que ceux qui ont failli passer à cet acte, Dr Fifamè Fidèle Houssou Gandonou, pasteure de l’Eglise protestante méthodiste du Bénin, conclut : « Dieu est le maître de la vie, et il n’appartient à personne de la supprimer ».  Elle martèle que « mettre fin à sa vie n’est pas chrétien. C’est non seulement une fuite de responsabilité mais aussi une insulte à Dieu ».
Signes avant-coureurs
Sauf dans de rares cas, le suicide est précédé de certains faits qui doivent attirer l’attention de l’entourage. Le psychologue Gilles Aïzan explique : « En général, une personne prédisposée au suicide affiche, consciemment ou inconsciemment, certains signes indicateurs d’un mal-être ». Sans être exhaustif, le spécialiste de la santé mentale cite : le ralentissement de l’élan vital, le pessimisme dans le discours, les signes de dépression clinique, la baisse d’interactivité avec l’environnement, la tristesse et le désespoir, un désintérêt à l’égard des activités jusqu’alors appréciées ou à l’égard de ce qui l’entoure et des changements physiques comme un manque d’énergie, différents troubles du sommeil, des variations de poids ou des troubles de l’appétit. Il évoque également la perte de l’estime de soi, les pensées négatives sur sa propre valeur, la référence à la mort ou au suicide oralement ou par écrit et le rangement des affaires personnelles comme le don de ses biens ou un intérêt soudain à l’égard de son testament ou de son assurance-vie. «Bien que de nombreuses personnes suicidaires puissent paraître abattues, d’autres dissimulent leurs problèmes sous une énergie débordante. L’agitation, l’hyperactivité et la nervosité peuvent également signaler l’existence d’un problème sous-jacent», nuance Gilles Aïzan.
La réduction du taux de suicide dépend surtout de l’attention que les uns et les autres se portent réciproquement. « Les gens se suicident quand ils sont dans une situation où ils n’ont pas une oreille attentive »,
affirme Dr Karen Ganyé, sociologue. « Il faut veiller les uns sur les autres. Il faut que l’intégration sociale soit plus complète », poursuit-elle. Elle invite donc à l’altruisme. Le psychologue ne dit pas le contraire. Il renchérit :
« Le rôle de l’entourage est d’abord de porter attention à toute personne en situation de mal-être émotionnel et/ou physique ».
L’entourage n’est pas le seul concerné pour anticiper sur l’acte de suicide. Il s’impose de relativiser la douleur et de disposer d’un référent spirituel, d’un confident et autres pour se confier dans les moments pénibles. « Qu’elle soit physique ou psychique, la souffrance n’est jamais plaisante, et il est naturel de vouloir l’éviter ou l’atténuer », admet la révérende Fifamè Fidèle Houssou Gandonou.
« Toutefois, il faut juste apprendre à la supporter et même s’il n’y a aucune solution objective, s’en remettre à son créateur en lui demandant d’intervenir d’une manière ou d’une autre », propose la pasteure.
« Ayons le réflexe de référer aux psychologues pour une prise en charge efficace toute personne ayant des «idées noires» ou connaissant la dépression. Cela contribuera énormément à la prévention et à la réduction des actes de suicide », recommande, pour sa part, Prince A. Hounnou, psychologue des hôpitaux et psychothérapeute.
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