Lutte contre les grossesses en milieu scolaire: Quand les victimes d’hier s’en mêlent

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Difficile d’évoquer les défis de la nouvelle rentrée des classes sans faire allusion au cas des jeunes élèves qui, enthousiastes dès le premier jour des classes, ont pourtant très peu de chance de finir l’année scolaire. Une grossesse, non désirée dans la plupart des cas, pourrait y mettre un frein. Pour y remédier, de plus en plus d’anciennes victimes donnent de la voix afin que leurs cas servent d’exemples.

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Stéphanie Montcho Fagbohoun. Le nom est bien connu dans le milieu des médias et même du showbiz au Bénin. Journaliste et animatrice, la jeune dame dont la voix est sollicitée pour bien des émissions et animations a pourtant une vie que très peu de personnes connaissent. Mais Stéphanie ne s’en cache pas. Depuis des années, elle mène une lutte acharnée contre les grossesses en milieu scolaire. Campagne de sensibilisation, journée d’écoute et de conseils… Tous les moyens sont mis à contribution par la jeune dame pour éviter à d’autres de connaître le même sort qu’elle. « L’activité de sensibilisation aux grossesses en milieu scolaire est partie d’une histoire personnelle. Il y a plus d’une vingtaine d’années, je suis tombée enceinte sur les bancs. J’avais 16 ans, très naïve. A partir de ce moment, toute mon existence a changé. Des étapes qui m’ont fait traverser des difficultés énormes. Quelques années plus tard, j’ai commencé à aller vers les élèves afin de leur éviter de tomber dans certains pièges qui non seulement affectent la vie scolaire, les affectent sur le plan psychologique et aussi mettent l’élève face à des maladies sexuellement transmissibles », raconte-t-elle.
Si elle en est arrivée là, c’est parce que sa propre vie a pris un autre tournant depuis sa grossesse précoce. Un mal qui aurait pu être évité, reconnait-elle, remontant le temps. « J’étais une jeune fille très renfermée. J’étais timide et fille unique pour mes parents. J’avais commencé le collège à l’âge de 12 ans. Je souffrais d’un mal chronique qui faisait dépenser énormément mes parents alors que nous étions une famille pauvre. Le luxe ne nous connaissait pas et on vivait pratiquement au jour le jour. En classe de 5e, j’ai fait la connaissance d’un monsieur largement plus âgé que moi. Ce qui m’a poussée vers lui en premier, c’était que je retrouvais auprès de lui cette illusion d’affection parentale », raconte Stéphanie au sujet de son vécu. « Un an plus tard, un jour de la fameuse fête de la St Valentin, je me suis rendue chez lui à la maison et je me suis offerte à lui en guise de cadeau. C’était ma première fois d’aller au sexe. J’avais 15 ans. Deux mois plus tard, je me suis rendu compte que j’étais en état ». Quid de l’auteur ? « Ce dernier n’a pas nié, mais il est reparti pour ne revenir que douze ans plus tard. Pendant ce temps, il fallait continuer mon cursus scolaire, nourrir un enfant et subvenir à tous ses besoins… J’étais la risée de tout mon établissement. Je n’étais pas fréquentable. J’ai fait pas mal de tentatives de suicide. Mais ça n’a pas marché ». Un récit de vie plutôt douloureux qui l’oblige à devenir auprès des jeunes adolescentes, l’apôtre de la bonne nouvelle pour leur éviter de tomber dans les mêmes travers.

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Sensibilisation tous azimuts

Pour mieux tenir ce challenge, une association a été créée en soutien. Son nom, « La vie est belle ». Chaque année, les membres font des tournées dans les établissements privés et publics pour sensibiliser les filles mais en général les élèves aux dégâts des grossesses en milieu scolaire. « Il y a deux ans, nous avons reçu les chiffres sur les taux de grossesses en milieu scolaire, et ceci nous a encore réconforté dans cette lutte que nous menons depuis quelques années. Nous n’avons pas le droit de nous taire », rétorque Stéphanie Montcho. « Un élève est en apprentissage des fondamentaux pour être utile à sa nation demain. Un élève est une personne vulnérable parfois vite déroutée à l’adolescence par des désirs incontrôlables. Il n’a forcément pas la maîtrise de soi pour sortir de l’adolescence sans tomber dans la dépravation et autres vices qui mineront sa vie scolaire, sa jeunesse et donc sa vie d’adulte », poursuit-elle.
Son association n’est pas la seule à travailler dans ce sens, bien d’autres organisations portent cette cause. « Nous devons toujours parler, sensibiliser et tenir un langage qui favorise l’ouverture de ces élèves à nous parler lorsqu’ils font face à des situations difficiles comme le harcèlement, les mariages forcés, les propositions indécentes, la sexualité précoce », soutient pour sa part Ambroisine Lokossou, responsable elle aussi d’une structure d’écoute qui aide spécifiquement les jeunes filles à s’épanouir à travers une sexualité responsable. Cette autre victime de la maternité sur les bancs dit avoir eu « une adolescence difficile et douloureuse », du fait de sa grossesse à l’âge de 17 ans. « Je sais ce que c’est qu’être jeune fille mère. J’ai vécu cela et le but de notre association, c’est d’éviter aux jeunes que nous allons rencontrer de vivre cette tragédie. Peu sont ceux et celles qui s’en sortent. Pour beaucoup, cela est parfois fatal », note Stéphanie.

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Agir sur toutes les cibles

L’action portée par ces organisations et surtout les mesures mises en place par le ministère en charge de l’Enseignement secondaire ont fait que les chiffres sont quelque peu en baisse. De 3045 grossesses au cours de l’année scolaire 2016-2017, on est passé à 2912 cas en 2017-2018 contre seulement 1122 grossesses en 2018-2019. Il devrait encore chuter à la fin de la nouvelle année scolaire. Mais en attendant, ce sont les auteurs des grossesses, notamment les élèves-garçons que visent les actions de sensibilisation. Il faut changer d’approches, disent ces responsables d’organisations. « Le message est adressé et aux jeunes filles et aux jeunes garçons. L’un ne va pas sans l’autre. Il faut sensibiliser les filles oui mais aussi sensibiliser les jeunes garçons. Faire le message uniquement à l’endroit de la jeune fille c’est comme si nous vivons dans un monde où le sexe masculin est inexistant », disent-ils. « Nous ne pouvons réussir à faire régresser le taux de grossesses en milieu scolaire sans y impliquer la couche des jeunes garçons. Non seulement il y a de la sensibilisation à faire à ce niveau mais aussi aujourd’hui, nous les appelons pratiquement des partenaires pour réussir cette mission », indique Stéphanie Montcho.
La participation de ces jeunes élèves aux campagnes initiées est très encouragée. Leur part dans le taux élevé de grossesses enregistrées en milieu scolaire n’est pas négligeable. Sur les 3045 grossesses au cours de l’année scolaire 2016-2017,  307 auteurs étaient des élèves ou étudiants. Quand on a noté 2912 cas en 2017-2018, ils y étaient pour 371 et sur les 1122 grossesses en 2018-2019, on notait 185 pères, ou du moins « engrosseurs » émanant du milieu scolaire. Des chiffres non moins inquiétants qui obligent à agir du côté de ces jeunes qui, comme les filles, se laissent aussi aller à des comportements qui finissent par leur porter préjudice.

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« Le jeune homme aussi a des défis de jeunesse »

Dans la sensibilisation que mènent les organisations, Ambroisine Lokossou pense que « un jeune homme bien sensibilisé est capable de dire à la jeune fille de faire attention à ses fréquentations ». Stéphanie Montcho dira pour sa part que ce  genre de message porté par cette couche, est peut-être beaucoup mieux assimilé par la jeune couche féminine. « Aujourd’hui, nous ne pouvons pas les exclure. Ils ne sont pas à abattre, ils ne sont pas mal vus, les mettre au banc des accusés, ne fera qu’augmenter le mal. Le jeune homme aussi a des défis de jeunesse. Adolescent, il fait face à certains changements qui sont plus difficiles à canaliser chez lui que chez la jeune fille. Nous devons absolument mener le dialogue avec les deux couches », insiste-t-elle. On devrait aussi se poser la question de savoir l’appréciation que portent les jeunes apprenants sur ces actions diligentées à leur endroit. Ruth Leslie Faton dit en être venue à « devenir méfiante des hommes ». Pour cette élève en classe de Première, « fuir les hommes » et remettre à leur place les camarades qui lui tournent autour est sa formule pour se tirer d’affaire. Pour mieux se prémunir contre, elle milite dans une organisation de sensibilisation des élèves à la sexualité précoce. « A force d’entendre tout le temps le même message et de le véhiculer aussi, on finit par être aguerri contre les assauts », estime-t-elle. Tout près d’elle, son camarade Jude-Hubert Houédété peine à se convaincre de cet argumentaire. Il est même formel. « Il faut agir beaucoup plus sur les filles », suggère-t-il.
Mener un tel combat sans tendre la main aux parents serait illusoire, pensent aussi nos interviewées. « Les premières personnes que nous sollicitons pour nous aider dans la régression du taux de grossesses en milieu scolaire, ce sont les parents. Aujourd’hui, au vu de l’évolution des choses, le langage rigide ne fonctionne plus avec les jeunes. Il faut plutôt aller vers eux en tant qu’ami, en personne expérimentée », ont-elles proposé.