Mabel Afi: La marginale qui défend le droit d’existence des belles-de-nuit

Par Kokouvi EKLOU,

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Plutôt que d’exercer son métier à l’abri des regards, Mabel Afi assume son statut et ne s’en cache pas. TS (travailleuse de sexe), se réclame-t-elle. Veuve avec quatre enfants dont deux filles déjà mariées, la quadragénaire en est arrivée à faire le tapin pour s’affranchir de la précarité. Douze ans déjà qu’elle fait de son corps un fonds de commerce. Toujours avec cette pointe d’assurance qui a su la guider à prendre aujourd’hui la défense de ses pairs. Portée à la tête de l’Association des travailleuses de sexe en décembre 2017, cette mère bien gâtée par dame nature prend très au sérieux sa mission. En l’absence d’un cadre législatif et dans une société où les mœurs ne tolèrent guère la prostitution, elle ambitionne d’œuvrer à la réorganisation du plus vieux métier du monde au Bénin. Un défi qui est loin d’être gagné avec les aléas et infortunes de l’activité. Et qui ont noms, des risques, des violences ainsi que des brimades et autres tensions entre les travailleuses de sexe et les agents de la brigade des mœurs.
Exerçant dans l’illégalité, sans pièces d’identité ou parfois sans famille à contacter en cas de déboires, les travailleuses de sexe vivotent sans aucune mesure de protection, livrées à elles-mêmes et à la merci de leurs compagnons de nuit.
Une condition de vie à laquelle Mabel Afi entend mettre fin. « Je souhaite que cette association apporte un changement dans notre univers afin que les gens nous respectent et sachent que nous sommes aussi des humains et qu’à ce titre nous avons des droits », estime-t-elle.
La prostitution, aux yeux de la présidente, est un pis-aller. «On nous juge alors que nous n’avions autre choix que de faire ce travail », pense-t-elle. Citant au passage de nombreuses femmes au foyer contraintes d’en vivre ou faire vivre leur famille.
« Très nombreuses sont aujourd’hui les femmes au foyer qui mènent cette activité en complicité avec leurs époux du fait du chômage », confie-t-elle, prenant à témoin certaines de ses congénères qu’elle héberge sur l’un des sites créés à leur endroit, à Ekpè, une localité de la commune de Sèmè-Podji.
« En émigrant au Bénin à la mort de mon mari, c’était dans l’espoir d’ouvrir un atelier de coiffure pour gagner ma vie et répondre aux besoins de mes enfants. Mais sans aucun soutien à l’époque, je n’avais autre choix que de vendre mon corps», conte-t-elle, aux côtés de son fils aîné, la trentaine, qui ne manifeste aucune gêne à voir sa mère livrer au public des faits de leur vie. Veuve depuis 25 ans, Mabel Afi ne s’est point détournée du métier qu’elle exerce, même aujourd’hui à la tête d’une organisation qui compte, selon elle, plus de 8 000 membres pour la seule ville de Cotonou. Aux traditionnelles pratiquantes provenant pour la plupart des pays de la sous-région, s’ajoute une belle brochette de femmes béninoises, informe-t-elle.

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Rêve d’une vie meilleure

Par l’Association des travailleuses de sexe, la présidente espère faciliter la vie aux belles-de-nuit en créant à leur profit des sites communs pour assurer leur protection ou en mettant en place un dispositif qui oblige certains clients à se faire identifier.
Avec son air autoritaire et austère, elle se veut également une mère qui protège les plus vulnérables de son secteur d’activité. Déjà promotrice d’une organisation, l’Ong ‘’Solidarité’’, elle a réussi à sortir 40 filles mineures de l’univers de la prostitution pour les orienter vers des centres de formation artisanale. « La prostitution est un univers inapproprié pour les filles mineures surtout à cause des maladies et d’autres risques », défend-elle. Dénonçant la prostitution de plus en plus prépondérante chez les filles élèves à la sortie des cours, le soir. Des filles qui livrent une concurrence déloyale aux professionnelles qu’elles constituent.
L’engagement de l’Etat n’est pas occulté par Mabel Afi. « Nous souhaitons que l’Etat accompagne les travailleuses de sexe qui veulent rester dans le métier en favorisant la mise en place d’un cadre institutionnel pour mieux organiser cette activité », insiste-t-elle, la main portée au haut de sa poitrine où est posé un pin’s sur lequel est inscrit ‘’Sex work is work’’ (entendez : la prostitution c’est un métier). Pour celles qui entendent en sortir, elle appelle à une politique de réinsertion sociale qui garantit aux concernées toutes les chances de réussir dans la vie.