Maladie de la dépression au Bénin: Un mal incompris

Par La Redaction,

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Dans l’imaginaire collectif béninois, elle ne saurait être répertoriée comme maladie. La dépression, ceux qui prennent soin d’en parler sont simplement persiflés. Pourtant, la dépression, sous ses airs de maladie inoffensive, est dangereuse.

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« Tu as juste besoin de prendre un peu d’air », « Ça te passera », « Tu es rassasié ! », « C’est une maladie de blancs »…Autant de refrains désobligeants que la société africaine et plus particulièrement béninoise chante et rechante aux oreilles des personnes atteintes de maladies mentales. La dépression, une parmi les nombreuses qui existent, souffre réellement de son incompréhension. La perception de la société sur la dépression contribue plus à isoler les personnes atteintes qu’autre chose. Levis, étudiant à l’Enam témoigne d’un cas dont il a eu connaissance. 

« En classe de Terminale, j’avais un ami chez qui j’ai observé, à une certaine période, une totale perte d’intérêt pour les choses sociales usuelles. Plutôt sociable d’habitude, durant des semaines, il a commencé à être très réservé et solitaire. Ses notes ont totalement dégringolé au fil du temps et il a perdu du poids, car il ne mangeait presque plus. Plus tard, nous avons appris, de sources proches de sa famille, qu’il était en début de dépression. C’était lié principalement au fort stress de la Terminale ».
La dépression, selon le psychologue Donald Togbé, de façon souple, est un trouble d’humeur ou de comportement. Elle se caractérise par un certain nombre de symptômes. Ces derniers sont non influencés par les circonstances, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas déclenchés par un évènement extérieur. Perte d’humeur, tristesse, perte d’intérêt, pensées suicidaires, troubles de sommeil, et ralentissement ou agitation psychomotrice (la psychomotricité regroupe les fonctions motrices qui sont en lien direct ou indirect avec la pensée, la psychologie et les fonctions cérébrales), en sont les manifestations principales. Notre société n’arrive toujours pas à considérer la dépression comme une maladie. « Nous sommes une société qui n’accepte pas trop la faiblesse, encore moins lorsque cette faiblesse vient d’une source comme le psychologique ou les émotions. Les gens ont souvent l’impression que les personnes dépressives exagèrent ou que le problème qu’ils appellent dépression n’existe pas vraiment », explique Caren Ganyé, docteur en sociologie. La dépression n’est pas une maladie classique avec des manifestations physiques. Une personne dépressive peut paraître bien portante. Cet aspect de la maladie n’aide pas du tout les personnes atteintes. «Un individu dira qu’il se sent dépressif, et l’on pensera qu’il n’a pas assez de soucis, c’est parce qu’il a déjà trop mangé et est rassasié qu’il a le temps de dire qu’il est dépressif », développe le docteur en sociologie. Cette maladie ne présente pas de « plaies, blessures ou encore des organes qui seraient directement touchés comme dans le cas du cancer ou d’autres maladies». Eu égard à toutes ces considérations, cette maladie peut paraître moins importante que d’autres.

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Une approche préjudiciable

Des éléments sociologiques peuvent expliquer cette tendance. En effet, l’histoire de nos sociétés est celle de sociétés ancrées dans l’imaginaire du « dur labeur et la force champêtre.» Il est donc difficile de concevoir que ces mêmes personnes, supposées être fortes, puissent se laisser guider par leurs problèmes psychologiques. Encore, la société béninoise est fondamentalement théiste et croient fortement aux mythes et totems.  La dépression peut être vue comme un envoûtement des suites de transgression d’un interdit ou encore d’un mauvais sort, à en croire la sociologue. On peut aussi voir cela comme un manque de rites initiatiques nécessaires au cours de la vie de ceux qui sont atteints de la maladie, ajoute-t-elle. Une dernière réflexion, cette fois vraiment poussée, voit « la dépression comme une théâtralisation, le tissu social ici ne se reconnaît pas coupable d’avoir créé de la dépression chez ses acteurs ». Ainsi, une personne se dira dépressive et l’on pensera à une mise en scène capricieuse de celle-ci.
Cette perception des choses dénie à la dépression le statut de maladie au même titre que les autres maladies. « Abordée dans une approche biomédicale, elle peut amener le malade à penser qu’il ne souffre pas d’une maladie réelle, celle-ci n’étant pas comprise par les autres », analyse Dr Caren Ganyé. La personne dépressive peut en arriver à voir son intégrité mentale détériorée également du fait qu’il ne se voit pas reconnaître un statut de malade par la société. Autre aspect dangereux, le fait que la société banalise la maladie et ne prend pas au sérieux des symptômes graves, comme ceux suicidaires, par exemple.

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Un problème de mentalités

Il faudrait déjà que notre société puisse accepter la maladie comme toute aussi dangereuse que les autres maladies, du fait des comportements fâcheux qu’elle peut entraîner. Caren Ganyé préconise de sensibiliser les différentes sensibités en montrant des cas d’études et des témoignages de malades qui ont, non seulement souffert de cela, mais aussi fait souffrir le tissu social environnant. Pour ce faire, il convient d’accentuer la recherche sur les déterminants sociaux ou les vécus de la dépression. Cela pourrait « aider à légitimer un discours sur la place grandissante que cette maladie prend dans la société », et c’est la raison pour laquelle, il faut déconstruire les a priori de la société. L’expérience a montré que la perception d’une maladie dans les esprits pouvait changer ou évoluer au fil du temps. Le docteur en sociologie fait le rapprochement avec le cas de la poliomyélite. « Cette maladie était autrefois crainte de tous. Aujourd’hui, avec le vaccin, les perceptions sur la maladie ont changé », souligne-t-il. Les perceptions de la maladie pourraient donc changer au fil du temps, en fonction du travail de recherche, de sensibilisation et d’information qui sera fait auprès des populations, étaye-t-elle. Mais, il ne s’agit pas non plus d’une épreuve à sens unique. « On ne peut traiter ou accompagner que celui qui se reconnaît malade », affirme le psychologue Donald Togbé. Il faudra donc autour du sujet,« une vulgarisation continue de l’information par le biais des médias », poursuit-il. Il y a plus de personnes psychologiquement instables dans notre société qu’il peut en avoir dans les centres psychiatriques. Il s’agit là de malades qui s’ignorent.