Marie Aguéwé :L’amazone de la Donga

Par Kokouvi EKLOU,

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Dégaine de battante, Marie Aguéwé fait partie de ces femmes dont la voix porte dans la Donga. Dans une société encore sous l’emprise de pesanteurs qui mettent la femme en second plan, elle mène un combat contre l’ignorance pour un plein épanouissement de la gent féminine.

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Cheveux à ras, ton mesuré, Marie Aguéwé, 47 ans, met le cœur à la tâche et passe pour un modèle à Ouaké, sa localité. Aux côtés des femmes, elle se bat pour briser les chaînes de l’ignorance et œuvre à leur autonomisation. A l’opposé de ceux qui choisissent la voie de la défiance pour parvenir à leurs fins, la secrétaire nationale de l’Association des femmes agricultrices du Bénin (ANAF Bénin) préfère s’en tenir à l’abnégation de ses pairs pour redonner à la femme l’estime qui lui est due. L’histoire de Marie Aguéwé épouse Alia Mahuton est loin d’être un conte de fée. Issue d’une famille modeste, la quadragénaire a tôt pris son destin en main.

Après un échec au Brevet d’études du premier cycle (BEPC) et un cursus auquel elle mettra délibérément fin en classe de 1ère, elle se lance dans la vie active malgré l’opposition de son géniteur qui ne voyait son avenir qu’à l’école. «J’ai sollicité l’appui de mon père pour faire du commerce mais il n’en a pas voulu, tenant coûte que coûte à mes études», se rappelle-t-elle. Affectée, elle s’en remet au soutien moral de son petit ami devenu aujourd’hui son mari. Quoique de leur union naît une fille, la seule qu’elle a d’ailleurs dans sa vie, cette idylle entre les deux amants ne résistera pas à l’hostilité des parents. Le père n’arrivant pas à accepter que sa fille bien-aimée s’éprit d’un « étranger » (natif de Savalou et enseignant à Ouaké). Face au destin, elle s’arme de courage et prend le chemin des ateliers pour apprendre le métier de tissage, sa petite fille de trois mois au dos, le 9 juillet 1990. Dix-huit mois plus tard, elle s’installe à son propre compte et s’investit dans la formation des femmes avec l’appui de la Banque Mondiale.

Pour elle, il n’est pas question de voir les femmes végéter dans l’oisiveté et le dénuement. Convaincue qu’elle était que la femme pourrait s’autonomiser par le métier de tissage. Alors naît chez elle, cette appétence à défendre les intérêts de la gent féminine. Un combat qui lui ouvre la voie royale aux postes de responsabilité au sein de l’Union sous-préfectorale des producteurs qui regroupait des tisserands. Elle entre dans le radar du sérail. Un cercle qui peine à enrôler dans ses rangs le sexe dit faible. Marie Aguéwé doit, en effet, une fière chandelle à sa capacité de rassembleuse et son influence sur ses pairs. Elle se destine pour l’épanouissement de la gent féminine. Pendant douze ans, elle affine son leadership en occupant successivement le poste de trésorière générale et de responsable chargée des Affaires féminines de l’Atacora-Donga.

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Vers sa destinée

Celle qui préside depuis dix ans aux destinées de l’Association des femmes leaders de Ouaké est un touche-à-tout. Et son endurance est sans limite. Outre son métier de tissage, elle s’est investie dans la petite agriculture en tenant en appoint un magasin de distribution de produits céréaliers dénommé « Ouaké Grains ». Dans une société où la femme n’hérite pas de la terre, elle s’est battue pour disposer de lopins de terre pour la culture du soja, de l’arachide et du haricot. Mais ceci ne se fera pas sans amertume. «Dès que les rendements sont encourageants, les propriétaires vous arrachent la terre et l’octroient à leurs proches. Vous êtes obligés de tout reprendre à zéro», confie-t-elle, sans pour le moins baisser la garde. Ses productions montent en flèche au fil des années et l’installent au rang des meilleurs producteurs.

Des performances qui lui valent la reconnaissance du chef de l’Etat en 2008. A la 12e édition de la fête de l’agriculture, Marie Aguéwé sera consacrée meilleure agricultrice du Bénin. Une distinction qui décuplera ses efforts pour une valorisation de ses potentialités. Elle se lance concomitamment dans la promotion de l’énergie domestique avec la fabrication des foyers améliorés et recrute du monde pour transmettre son savoir-faire. A Ouagadougou, à Bobo-Dioulasso et à Réo au Burkina Faso ainsi qu’au Sénégal, cette femme assez cosmopolite maîtrisant outre le lokpa, sa langue, le fon, le mahi et le dendi, a su partager son expérience. Surnommée « Super marmite », nom éponyme du restaurant qu’elle tenait, elle s’est imposée dans sa commune comme l’une de ces restauratrices promotrices de la gastronomie lokpa.

« Super marmite » était l’escale rêvée pour tout gourmet en transit. Aussi bien à Ouaké qu’un peu partout dans la Donga, elle dispense aux femmes les clés de leur autonomisation sans pour autant sonner leur révolte contre les pesanteurs sociologiques qui asservissent certaines d’entre elles. «Son dynamique fait d’elle un modèle à Ouaké. Aussi bien dans les organisations de femmes que dans le monde rural, Marie Aguéwé est arrivée à imposer des changements en douceur, en prenant soin de ne heurter aucune sensibilité», précise Elise Biaou, transformatrice des produits agricoles.

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Contribuer à l’épanouissement

Attachée aux valeurs morales, elle appelle au respect de la tradition et au dialogue pour faire comprendre aux hommes, la nécessité pour leurs conjointes de contribuer également de par leur labeur à l’épanouissement de la société. Si nombre de femmes retiennent d’elle l’image d’une battante, elles n’occultent guère sa rigueur caractérielle et son intransigeance par rapport à certains principes de vie. Ne vous hasardez surtout pas, jeunes filles, à prendre par le seuil de son habitation si vous n’êtes pas décemment vêtues. Sa réplique est parfois cinglante. «Une femme ne doit pas exposer son corps à la vue des hommes comme une vulgaire marchandise. Il faut se montrer digne pour mériter plus tard le respect des autres», aime-t-elle servir aux imprudentes, fouet à la main. Elevée dans la foi chrétienne, elle a su, aux yeux de ses pairs, se distinguer par son engagement et son comportement exemplaire au sein de la société. Mais ces qualités sont loin de faire d’elle une personne introvertie. «C’est une femme qui sait se défendre quand elle se sent brimée et quel que soit votre rang social, elle n’hésite pas à vous remettre à votre place», témoigne Mohamed Arouna, chef d’arrondissement de Ouaké-Centre.

Pour ce dernier, la côte de popularité de cette femme n’a cessé de monter et rares sont les femmes de la commune à ne pas bénéficier de ses services. Aussi bien à travers les groupements féminins que dans le monde paysan, Marie Aguéwé s’est dédiée à la cause des autres. Ce qui n’est pas sans conséquence sur ses propres activités. En dépit de son niveau intellectuel et de sa qualité de femme battante, elle peine aujourd’hui à faire prospérer ses affaires. «Le temps qu’elle passe au service de la communauté notamment de la gent féminine ne lui permet pas de s’occuper de ses propres activités. Elle est trop sociable et sait mettre au profit des autres tout ce qu’elle entreprend personnellement», note Ludovic Boulé, natif de Ouaké travaillant à Bornefonden.

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Fierté pour les femmes

Conciliante et travailleuse, Marie Aguéwé reste une fierté pour les femmes. Son activisme, son discours clair et esprit méthodique séduisent en haut lieu.
Assez volontaire, elle écume les différents hameaux et faubourgs de Ouaké pour un plein épanouissement de ses congénères, avec pour moyen de transport, une moto dame. Nostalgique de l’époque de la Révolution béninoise, elle condamne l’échec des dirigeants et la mauvaise interprétation du concept de la démocratie. «Au nom des libertés, tout est sens dessus dessous dans le pays. Chacun court pour sa survie à tel point que l’humain qui doit être au cœur de tout projet de développement se retrouve un objet de marchandisation dans les débats», balaie-t-elle du revers de main en clamant sa foi à un changement positif et qualitatif si les femmes se retrouvent au devant de la scène politique.

«Les femmes ont assez fait pour les hommes. Nous ne voulons plus servir d’échelle mais monter nous-mêmes dans le grenier et être au cœur de sa gestion», lance-t-elle comme défi pour les prochaines communales. Le positionnement des femmes sur les listes est l’autre bataille qu’elle entend mener après avoir fait l’expérience en tant que suppléante sur la liste de l’alliance G13 lors des précédentes joutes électorales. Déplorant toutefois le rejet aujourd’hui des candidatures indépendantes.
Songeant à son retrait des organisations pour se lancer corps et âme dans la politique, elle caresse le vœu de voir d’autres assurer la relève pour sortir les femmes rurales de l’ignorance et de l’ornière. Mais sa décision butte contre le refus catégorique de ses admiratrices qui voient toujours en elle, ce souffle de vie fédérateur de toutes les énergies de la commune de Ouaké.