Marion Hamard, directrice générale de l’espace artistique Le Centre: « …Beaucoup de mémoires d’envergure et de savoirs sont à préserver »

Par Josué F. MEHOUENOU,

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Marion Hamard

L’espace artistique Le Centre situé à Lobozounkpa avec son petit musée de la récade facalise les attentions, en raison non seulement de son potentiel mais aussi de sa programmation artistique qui ne manque de drainer du monde. La directrice des lieux, Marion Hamard, parle ici de cet espace, du musée et des enjeux y liés.

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La Nation : Vous êtes la directrice générale de l’espace artistique Le Centre et du petit musée de la récade qui est une partie importante de votre complexe. Que retenir de ce musée ?

Marion Hamard : Le petit musée de la récade a ouvert ses portes en décembre 2015 grâce au soutien indéfectible du Collectif des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés, et présente une collection importante de récades traditionnelles et contemporaines. A travers la présentation et la mise en relation de ces récades, l’un des sept symboles du pouvoir royal du Danxomè, nous pouvons retracer des fragments de l’histoire de ce royaume. Le musée propose une sorte d’histoire subjective du Danxomè au prisme de cet objet de pouvoir et d’art qu’est la récade. Dans un même mouvement, ces objets mettent en lumière les matériaux et techniques des artisans de l’époque. Notre collection est un témoignage des savoir-faire des grandes familles d’artisans. Je00 pense notamment aux Hountondji qui étaient les forgerons et bijoutiers de la famille royale… Il y a des pièces d’une grande finesse qui révèlent une forte acuité technique et mettent en valeur la singularité de ce royaume.

Le Bénin a la réputation d’avoir des musées mal entretenus et peu fréquentés. Qu’en est-il de la fréquentation de votre musée ?

Je me méfie des réputations (rire). C’est un débat vaste et complexe. Je ne pense pas que la problématique de la faible fréquentation des musées soit l’apanage du Bénin…
Cette réalité s’inscrit en filigrane dans l’histoire des institutions muséales de nombreux pays dont la France… L’étude de l’évolution des fréquentations des grands musées français met en lumière, entre autres, la corrélation entre développement du tourisme, l’inscription de l’éducation artistique au sein de l’enseignement scolaire, la mise en place de politique de « démocratisation culturelle » comme vecteurs des hausses de fréquentation. Cette évolution a été rendue possible par un ensemble d’axes d’engagement de la part de différentes structures et de l’Etat. Ce sont des processus qui s’inscrivent sur du long terme et qui nécessitent des engagements transversaux. Pour le Bénin, il me semble que le gouvernement actuel s’engage également dans cette voie, comme nous pouvons le constater dans le Pag et à travers les différents pro-jets de construction de musées.

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Qu’en est-il du petit musée de la récade ?

En ce qui concerne le petit musée de la récade, le fait d’être implanté dans le quartier de Lobozounkpa à la sortie de Cotonou nous complexifie la tâche. Cela nous pousse à expérimenter des dynamiques de communication singulière, bien qu’elles demeurent insuffisantes au vu des réalités. Néanmoins, nos fréquentations mensuelles oscillent entre 300 et 600 visiteurs, bien que la pandémie ait engendré une significative chute du nombre de nos visiteurs. Notre localisation n’est pas un atout si nous analysons nos fréquentations exclusivement au prisme du petit musée de la récade, mais c’est dans un même mouvement, une force pour notre espace en tant que lieu de vie, de rencontres et de partages.

Votre musée a la particularité de proposer des contenus en langues nationales. Pourquoi avoir fait cette option ?

Suite au retour de 28 nouvelles pièces en janvier 2020, nous avons amorcé des cycles de réflexion autour du musée et de notre collection. La nécessité de développer le contenu scientifique et historique afférent aux œuvres s’est imposée à nous. Nous avons ainsi mis en place un groupe de travail et nous avons invité plusieurs chercheurs, collectionneurs et sachants à nous accompagner dans ce processus. Cela a donné lieu à de nombreux échanges qui ont guidé nos choix. Nous avons commencé par traduire nos cartels en fongbé, à opérer des choix quant aux orthographes.
Il n’y a pas de prétention d’une véracité et d’une exactitude implacables, néanmoins nous avons tenté de proposer des analyses qui mettent en lumière nos doutes, les interprétations potentielles… Complètement dans une dynamique de pensée ouverte et mouvante. Nous tentons de prendre en considération les remarques de nos visiteurs, d’interroger leurs sources afin de documenter et de mettre en valeur la richesse et l’envergure de ces pièces. Le retour au fongbé s’est imposé comme filtre de compréhension de nos objets. Il nous a permis de repenser notre collection, de l’appréhender sous un nouveau regard. En effet, nous proposons désormais nos visites en fongbéminan, en plus du français et l’anglais. Mais ce choix n’est pas exclusivement communicationnel, il s’est imposé à nous pour être plus juste dans notre documentation et la présentation de ces pièces. Il s’agit clairement d’une prise de position. Penser un objet dans sa langue d’origine est essentiel.

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Votre collection va-t-elle s’enrichir de nouvelles œuvres ? Si oui quand ? Et suivant quelles conditions ?

Nous l’espérons et nous travaillons dans cette dynamique. Mais cela ne dépend pas uniquement de notre volonté. Cela dépendra potentiellement de nos mécènes qui procèdent à des acquisitions en ventes publiques, mais éga-lement des éventuels donateurs. Nous serions enchantés de présenter également des œuvres qui n’ont jamais quitté le pays. Cela serait symboliquement fort que l’enrichissement de notre collection passe aussi par les Béninois et Béninoises. Mais nous n’avons pas encore eu de propositions en ce sens pour le moment. Il nous semble important de penser l’enrichissement de notre collection à travers différentes voies.

Qu’est-ce qui, selon vous, manque aux musées chez nous pour être des institutions viables ?

Nous manquons de moyens. Il est important de prendre la mesure des besoins inhérents au fonctionnement d’un musée, une équipe qualifiée, la mise en place de politique de médiation, de communication et de développement. Ces espaces ne sont pas voués à rester figés mais devraient être en perpétuel mouvement par le bais de nouveaux accrochages, de dialogue avec la recherche et la création contemporaine…
Nous avons besoin également d’un accompagnement franc et de collaboration avec les historiens et historiennes, chercheurs, sages, artistes pour renforcer la documentation de ces objets et tendre au maximum vers une véracité historique complète et inclusive. Il y a beaucoup de forces vives sur place, de mémoires de grande envergure et de savoirs d’une grande richesse qu’il est essentiel, de préserver. Pour cela, un engagement transversal est essentiel, notamment dans l’accompagnement de la recherche scientifique. Documenter nos objets, tant d’un point de vue technique, stylistique et historique, est un devoir.

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De façon concrète, quelles sont les actions que vous mettez en oeuvre dans cette dynamique ?

Nous avons créé par exemple le programme « Musée en mouvement » qui s’articule autour de deux axes : le développement de dimensions scientifique et historique de notre collection et la mise en place d’espace de dialogue avec la création contemporaine. Dans quelques jours, le brillant comédien et metteur en scène béninois Didier Nassègandé sera en résidence pour un deuxième temps de création. Nous l’avons invité à proposer une création in situ en relation avec notre collection. En parallèle, nous travaillons sur l’élaboration d’une édition jeune public avec l’artiste Sènami Donoumassou. Nous avons aussi développé des formats de visites pédagogiques à destination des établissements scolaires. Il y a beaucoup de projets qui entrent en échos, qui se croisent et concourent à dynamiser cet espace de mémoire, de savoir et de partage.