Mathias Hounkpè sur la démocratie béninoise : « Il est important de trouver un moyen d’inventer de nouveaux mécanismes… »

Par Arnaud DOUMANHOUN,

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Mathias Hounkpè

A l’occasion de la célébration ce 15 septembre de la journée internationale de la démocratie, Mathias Hounkpè, politologue, administrateur du Programme de Gouvernance politique à Osiwa, donne sa lecture de la démocratie en général, du modèle béninois et indique des urgences.

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LA NATION : Que retenir du concept démocratie qui prend de plus en plus différentes colorations ?

Mathias Hounkpè : La démocratie au sens strict du terme veut dire “gouvernement par le peuple”. C’est-à-dire un système politique qui permet aux citoyens d’être au cœur de la décision politique, de la gestion des affaires de la cité. Donc, de mon point de vue, dans l’idéal, la démocratie c’est ce système politique où l’avis de la majorité compte dans la prise des décisions, dans leur mise en œuvre ainsi que dans leur évaluation avec pour objectif principal la satisfaction des besoins et préoccupations des citoyens. Maintenant, il est vrai que dans sa mise en œuvre, il y a différents types de démocratie. C’est ainsi que l’on a par exemple les grandes démocraties vieilles comme les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France qui sont comme des modèles de démocratie différents les uns des autres et les démocraties établies en Europe, en Asie, etc. Et nous avons également d’autres types de démocratie qu’on appelle par exemple des démocraties avec adjectif. Vous entendrez parler de démocratie électorale, procédurale, substantielle. Donc, il y a beaucoup de qualificatifs qu’on peut ajouter à démocratie pour caractériser des traits spécifiques de sa mise en œuvre.

Quelles sont les faiblesses du modèle démocratique béninois

L’élément le plus important à mes yeux, est un peu comme un problème congénital à notre système démocratique. En effet, au moment où les pères fondateurs de notre démocratie réfléchissaient à sa conception à travers, entre autres, l’écriture de la Constitution, ils avaient à cœur les expériences politiques du Bénin depuis 1960. Ils ont donc mis un point d’honneur à prévenir les tares que notre pays a connues par le passé, c’est-à-dire, par exemple, l’instabilité qui a caractérisé le Bénin de 1960 à 1972 et le régime dictatorial militaro-marxiste connu de 1972 à 1990. Ils ont, par conséquent, mis un point d’honneur à éviter qu’on connaisse ces mêmes tares à l’avenir. Et moi je peux dire de façon raisonnable que le système que nous avons en place, nous a quand même évité de retomber dans certains des travers qu’on connaissait par le passé. Par exemple, entre 1960 et 1972, le Bénin a connu au moins six coups d’État réussis. Pendant cette même période, aucune législature n’a fini son mandat. Aujourd’hui le Bénin est à la 8e législature sans interruption. Donc, de mon point de vue, ne serait-ce que par rapport à des aspects de ce genre, les pères fondateurs de notre démocratie ont réussi à nous éviter qu’on connaisse encore les mêmes difficultés politiques que par le passé. Mais ce qu’on n’a pas réussi à faire, c’est anticiper suffisamment les problèmes que pourrait générer la mise en œuvre du modèle de démocratie que nous avons choisi.
A mon avis, la démocratie chez nous, en place depuis 90, a besoin d’être redynamisée, a besoin d’un nouveau souffle. Malheureusement, pour le moment, nous semblons manquer du même génie qui nous avait permis en 1989 et 1990 d’apporter des solutions à ce genre de problème. Et, je pense que tant que nous ne trouverons pas les moyens de nous asseoir afin d’identifier la “meilleure manière” de s’attaquer aux insuffisances du système actuel, des dangers planeront toujours au-dessus de la démocratie béninoise. Ma conviction est que nous avons besoin de donner un nouveau souffle au système démocratique au Bénin.

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Y a-t-il d’autres obstacles ?

Au-delà donc des obstacles qu’on n’a pas anticipés, il y a que l’environnement politique aujourd’hui est caractérisé par de nouveaux défis qui en ajoutent aux difficultés de mise en œuvre de la démocratie. Je ne veux parler par exemple que des nouvelles technologies de l’information. Les réseaux sociaux, internet et autres rendent la mise en œuvre de la démocratie extrêmement difficile. Ce n’est pas spécifique au Bénin, ni à l’Afrique, mais les effets sont plus graves dans nos pays parce que nous ne disposons pas des moyens nécessaires pour aider à réduire les impacts négatifs de la mauvaise utilisation de ces outils sur la démocratie.
Il s’agit par exemple de la désinformation, des tentatives d’influence des électeurs, des acteurs politiques par des forces dont vous ne connaissez même pas les origines, ni les intérêts. Je pense que ce sont des éléments nouveaux que personne n’avait anticipés, même les démocraties établies, et qui constituent aujourd’hui de sérieux obstacles, auxquels il faut également trouver de solutions et éviter d’utiliser purement et simplement la répression pour résoudre ce genre de problème.
Je puis également évoquer l’argent. Je crois qu’au moment où on mettait en place ce système, on n’avait pas pensé que l’argent jouerait un rôle aussi central dans le fonctionnement de la démocratie. Une fois encore, ce n’est pas seulement le Bénin, ni l’Afrique. L’argent est devenu un élément important, alors que dans le même temps, parce que la politique devient chère à pratiquer pour les acteurs politiques, c’est difficile pour eux de se prémunir contre la corruption. C’est difficile pour eux de ne pas aller vers une sorte de mauvaise gouvernance, parce qu’ils ont besoin de mobiliser des ressources pour faire de la politique. Ça aussi, c’est un élément pas aussi nouveau que ça mais auquel il faut penser.

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Quelles sont les pistes pour consolider la démocratie béninoise ?

Nous avons besoin de nous donner les moyens de résoudre les difficultés auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui sans pour autant chercher à reproduire le modèle de 1990. A mon humble avis, ce qu’il nous faut aujourd’hui au Bénin, ce n’est pas une conférence nationale à la 1990 (parce qu’il faudrait beaucoup d’efforts pour l’organiser sans la garantie de produire des résultats comparables à ceux de la Conférence nationale de 1990). Le Bénin d’aujourd’hui a plutôt, de mon point de vue, besoin d’un espace où de manière inclusive et participative on peut réfléchir aux aménagements à apporter à la structure du système actuel pour en améliorer le fonctionnement. Mais ceci ne peut se faire que si chacun est en mesure, ne serait-ce qu’un tout petit peu, d’oublier ses intérêts (politiques, économiques, etc.) immédiats et de court terme pour penser vraiment au Bénin. C’est à ce prix que nous pourrons trouver des solutions aux défis actuels que rencontre notre démocratie et que nous pourrons accroître les chances de la stabilité du Bénin et de la consolidation de la démocratie dans notre pays.
De façon plus spécifique, il y a quelques éléments qu’il faut regarder de près. Il est donc important de trouver un moyen d’inventer de nouveaux mécanismes, ou d’améliorer ceux qui existent en ce moment, nous permettant de continuer à protéger nos droits et liberté fondamentaux, sans pour autant empêcher le bon fonctionnement de la démocratie.
Là également, il y a des dispositions qui peuvent aider à réduire les risques que la démocratie ou que l’État soit capturé par un groupe d’acteurs politiques. Ce que je dis sur ce dernier point, ce n’est pas spécifique au Bénin. C’est ce qui s’observe dans quasiment toutes les nouvelles démocraties (et même au-delà) aujourd’hui. Si nous ne sommes pas capables de nous asseoir, de rechercher les moyens de résoudre ces problèmes, sans pour autant créer des difficultés dans le fonctionnement de la démocratie, je pense que nous allons dans le mur. Et ça, c’est vraiment mon inquiétude, aussi bien pour le Bénin que pour la plupart des nouvelles démocraties en Afrique de l’Ouest ou en Afrique.

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