Nouvelle méthode élégante de confiscation du pouvoir: le troisième mandat présidentiel

Par Collaboration extérieure,

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Jean Pierre EDON

Le récent évènement intervenu à Conakry le 5 septembre 2021, offre une occasion propice pour réfléchir encore sur le syndrome du troisième mandat présidentiel, en s’inspirant des faits politico-moraux du passé.

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La prétendue justification du 3e mandat présidentiel est souvent fallacieuse, fragile et non convaincante. Elle cache une autre raison inavouée et inavouable de leurs auteurs qui se font passer à tort pour le messie de la République, une personnalité indispensable sans laquelle le développement du pays serait vain. Concevoir ainsi la gestion des affaires publiques, c’est faire preuve de myopie politique.
Il arrive d’entendre dire que le troisième ou quatrième mandat est nécessaire pour le chef en place dans la mesure où il doit suivre et mener jusqu’à la fin les importantes réformes qu’il a initiées de même que les nombreux projets en cours. Ce genre de raisonnement est impropre au principe de la continuité de l’Etat et ne reconnait pas la vérité que la construction d’un pays est une tâche de longue haleine qu’aucun dirigeant ne peut achever quels que soient sa durée au pouvoir, ses charisme, intelligence, volonté et ruse.
L’histoire nous enseigne la vision de Grands Hommes qui ont renoncé à confisquer le pouvoir. C’est le cas de George Washington, premier président des Etats-Unis qui a renoncé en mars 1797 à un troisième mandat alors qu’aucune disposition de la Constitution ne limitait à deux le nombre. Il l’avait fait parce qu’il avait la conviction que le président des Etats-Unis devrait poser des actes qui détermineront les comportements des futurs présidents américains. Il est parti du pouvoir sans attendre la plénitude du développement de son pays.
De cette période à nos jours, la loi fondamentale est la même. Mais en fonction de l’évolution de la société et des différentes mutations, notamment l’agrandissement de la Fédération qui est passée de 16 Etats du temps de Washington à 50 Etats depuis plus d’un siècle, cette Constitution a connu beaucoup d’amendements qui n’ont pourtant pas donné lieu à la naissance d’une nouvelle République qui remet à zéro le compteur des mandats. Le fond demeure à savoir, entre autres, la séparation des pouvoirs et la liberté. La liberté dans toutes ses formes est sacrée pour les Américains.
Le premier président américain a ainsi laissé un « exemple structurant et normatif de comportements, d’attitudes et de vision que le chef de l’Exécutif américain doit avoir pour bâtir ce qui deviendra la première puissance mondiale ». Aujourd’hui, il est immortalisé entre autres, par un Etat de la fédération qui porte son nom et une ville, pas des moindres, Washington D.C. capitale du pays. En vertu du précédent heureux créé par ce Grand Homme, codifié par un article de la Constitution et une loi organique, tous les présidents américains à ce jour, se retirent de la vie politique après deux mandats.
Un autre cas qui mérite d’être évoqué est celui du président Nelson Madiba Mandela qui, à la suite d’un seul mandat, et à la grande surprise de ses courtisans, a pris sa retraite politique et passa la main à la jeune génération incarnée par Thabo MBeki.
Comme Washington, Mandela n’a même pas construit 15 000 km de route ou couvert toute l’Afrique du Sud d’eau, d’électricité, de logements pour les habitants des townships, ni créé des emplois pour les millions de chômeurs.

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Madiba, un exemple

Aujourd’hui, Madiba, bien que décédé, est encore vénéré par tous les Sud- Africains, Noirs comme Blancs. Ces derniers, du reste, reconnaissent que par sa sagesse, il leur a sauvé la vie. Il fait désormais partie des Grands Hommes de notre siècle et a marqué non seulement l’histoire de l’Afrique, mais aussi celle du monde entier.
Il est devenu un Grand Homme sans s’éterniser au pouvoir. A sa mort tous les anciens présidents américains encore vivants et en activité (Barack Obama) ont honoré de leur présence les obsèques de l’icône sud-africaine. Cet évènement est inédit. C’est cela le mérite du prisonnier historique de Robben Island.
Les dirigeants africains surtout ceux de l’Afrique francophone doivent comprendre que ce qui fait un Grand Homme ayant marqué l’histoire, ce n’est pas la longévité au pouvoir, mais plutôt ce que monsieur Paul-Marie Houessou appelle « la construction des logiciels de la Nation ». A cette tâche s’est attelé Mandela pour empêcher l’implosion d’un pays assis à l’époque sur une dynamite.
L’auteur précité définit le logiciel de construction de la nation comme l’ensemble des comportements, les attitudes et la vision structurants et normatifs. C’est aussi le respect de la parole donnée. A cela nous ajoutons que c’est la primauté de l’intérêt général sur les intérêts personnels, la création des conditions pour l’épanouissement social de la population, la consolidation de l’unité nationale et la cohésion sociale, l’esprit d’humilité et du pardon.
Tout ceci constitue le socle et la force qui propulsent le développement. Pour réaliser l’unité nationale, Mandela a pardonné les Sud-Africains blancs qui ont massacré les Noirs pendant des décennies. Selon sa vision, les règlements de comptes ne font pas avancer un pays.
Dans les Etats africains où les chefs de l’Exécutif cherchent à s’éterniser au pouvoir, le logiciel de la construction de la nation s’estompe, ce qui entraine des morts, des exilés et détenus politiques, la négation des principes et libertés démocratiques, le manque de dialogue, la tendance à la dictature, la confiscation de l’économie nationale par le maitre et son clan , et l’enrichissement illicite d’une classe, celle de l’élite dirigeante.
Evoquant les raisons du coup d’Etat militaire en Guinée, le colonel Mamady Doumbouya déclarait : « la situation socio-politique et économique du pays, le dysfonctionnement des institutions républicaines, l’instrumentalisation de la justice, le piétinement des droits des citoyens, l’irrespect des principes démocratiques, la politisation à outrance de l’administration publique, la gabegie financière, la pauvreté et la corruption endémique. »
Partout où le pouvoir est confisqué par une seule personne et son clan, la situation ressemble à celle décrite par le nouvel homme fort de Guinée. Les tenants des voix discordantes et des candidats recalés aux élections présidentielles sont arrêtés sur la base des chefs d’accusation injustes, voire fantaisistes, montés de toutes pièces, car « qui veut noyer son chien l’accuse de rage », et mieux, « la raison du plus fort est toujours la meilleure ».
Cette déclaration du colonel guinéen confirme les propos d’El Hadj Assy, président de la Fondation Kofi Annan à Genève, selon lesquels « les recherches en science politique ont montré que la non limitation des mandats présidentiels entraine un plus grand risque de corruption, d’érosion des droits civiques et des conflits. »
Voilà pourquoi les peuples d’Afrique et particulièrement ceux de l’Afrique occidentale sont hostiles au troisième mandat. En Guinée, le président Alpha Condé est resté insensible aux cris de cœur et dénonciations de l’opposition, des sages et personnes-ressources politiquement neutres, croyant qu’ayant concentré tous les pouvoirs dans ses mains, le rapport des forces est en sa faveur. Il a volontairement ignoré les aspirations de son peuple qui est farouchement hostile à la prolongation illégale de son règne, à l’instar des peuples d’autres pays de la région.

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Position de la Cedeao

On se souvient que le président Mamadou Tandja du Niger a été victime d’un putsch militaire en février 2010 à cause de cette affaire de troisième mandat. Il en est de même en avril 2012 du président Abdoulaye Wade qui a procédé à des manipulations opportunistes de la Constitution en vue de se maintenir au pouvoir après ses deux mandats réglementaires. Le peuple et surtout la jeunesse sénégalais se sont mobilisés pour lui assurer une défaite cinglante et faire élire de façon inattendue, le jeune Macky Sall.
En Côte d’Ivoire, on a assisté en octobre et novembre 2020 à des manifestations violentes qui ont entraîné des morts, des destructions d’infrastructures socio-économiques, des arrestations d’opposants et autres protestataires. La même chose s’est produite en Ouganda l’année dernière, et dans certains pays de l’Afrique centrale. Tous ces peuples désavouent la tendance et la volonté à s’éterniser au pouvoir, comme on l’a constaté à Conakry durant les jours postérieurs au coup de force.
La liesse populaire en Guinée, les ralliements et soutiens en cascade des chefs militaires, des partis politiques et des Organisations de la Société civile, sont les preuves que la politique de pérennisation au pouvoir du président déchu est rejetée par la population qui considère l’acte du 5 Septembre comme une libération. Aussi, les décisions et sanctions de l’organisation régionale sont-elles considérées comme des plaisanteries et l’accueil populaire inamical réservé à la délégation de haut niveau composée des chefs d’Etat du Ghana et de Côte d’Ivoire, en dit long.
On comprend les positions de principe souvent adoptées par la Cedeao à l’occasion des crises politiques, mais il devient nécessaire qu’elle prenne en compte les aspirations de la population qui est seule à souffrir des manipulations et des mesures anti démocratiques des régimes dictatoriaux. A l’avenir cette organisation gagnerait à privilégier les actions préventives des crises. Il va peut-être falloir envisager la révision de ses textes en les adaptant aux réalités sur le terrain.
En effet, la prise du pouvoir par la force n’est pas une chose à soutenir, elle est même condamnable. Mais lorsque la gouvernance en place crée consciemment ou non les conditions favorables à l’intervention des militaires sur la scène politique nationale, on n’y peut rien. N’oublions pas que les hommes en uniforme font aussi partie intégrante de la population. A ce titre ils sont concernés par tout ce qui met à mal les libertés et le bien-être social. Toutefois dans les pays concernés, tout doit être mis en œuvre pour un retour, dans les meilleurs délais, à l’ordre constitutionnel.
La prolongation illégale des mandats, non conforme aux dispositions pertinentes de la loi fondamentale, ne règle rien, au contraire elle complique tout. L’astuce juridique prétextant de l’apparition d’une nouvelle République, ne convainc personne. Il est préférable que les chefs d’Etat accordent plutôt une grande attention à la préparation de la relève qui pourra poursuivre leur vision du développement au moment où ils sont en retraite politique.
Le patriotisme, l’amour du pays, la défense de l’intérêt général, recommandent que nos dirigeants se débarrassent de l’égoïsme et excès de suffisance injustifiée, de l’amour excessif du pouvoir, pour être vraiment utiles à leurs mandants et faire de grandes choses dans un contexte le plus démocratique possible. Ceux d’entre eux actuellement au pouvoir et qui mijotent déjà un troisième mandat, gagneraient à tirer des enseignements du changement qui vient de s’opérer en Guinée Conakry.
Notre souhait est que chaque premier magistrat africain soit un Mandela ou un Washington dans son pays. Telle est la marque des Grands Hommes qu’incarnent aujourd’hui les présidents Yayi Boni du Bénin, Mahamadou Issoufou du Niger, Olusegun Obasanjo du Nigeria, Ellen Johnson Sirleaf du Liberia etc. qui ont su quitter le pouvoir au moment opportun?

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Par Jean-Pierre A. EDON, Ambassadeur, spécialiste des questions internationales