Pâque juive à Pâques chrétienne : il y a un dépassement de sens, selon le père Geoffroy Anagonouga

Par Anselme Pascal AGUEHOUNDE,

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Pâque juive à Pâques chrétiennePère Geoffroy Anagonouga, secrétaire permanent et notaire au Tribunal ecclésiastique de Cotonou

Le mystère pascal donne sens et consistance à la foi chrétienne. Bien qu’étant la plus grande solennité chrétienne, la fête de la «pâque» était célébrée par les juifs avant l’avènement de Jésus-Christ. Mais la pâque juive et la Pâques chrétienne ne sont pas à confondre. Il y a un dépassement de sens que le père Geoffroy Anagonouga, secrétaire permanent et notaire au Tribunal ecclésiastique de Cotonou, se propose d’expliquer.

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La Nation : Pourquoi dit-on que le mystère de Pâques donne du sens à la foi chrétienne ?

Père Geoffroy Anagonouga : Le corpus des 40 jours de carême, conduisant au triduum pascal du jeudi, vendredi et samedi saints, le tout culminant dans la vigile pascale de la nuit du samedi saint, où l’Eglise commémore l’évènement historique et théologique de la Passion-Mort et Résurrection du Christ nous offre à contempler le mystère central de la foi chrétienne. N’est-ce justement pas ce que voulait dire Saint Paul lorsqu’il écrivait aux Corinthiens dans sa première lettre à eux adressée: « Si le Christ n’était pas ressuscité, vaine alors serait notre prédication et vaine notre foi » ? C’est donc l’événement pascal du Christ mort et ressuscité qui donne à l’Eglise tout son sens et toute son essence. C’est d’ailleurs ce dont l’Eglise fait mémoire chaque jour à la célébration eucharistique. Le chant de l’Anamnèse nous le rappelle en ces termes : « Il est grand le mystère de la foi ! Nous annonçons ta Mort, Seigneur Jésus ! Nous proclamons ta Résurrection ! Nous attendons ta venue dans la gloire ! ». Si les chrétiens chantent à travers ce refrain, leur attente du retour glorieux du Christ, ce n’est certainement pas le cas chez les juifs pour qui les espérances messianiques restent à combler. Et rien que pour cela, la pâque juive et celle chrétienne ne sont pas à confondre. Mieux qu’une distinction à faire, il y a à y voir un dépassement de sens ! Il faudra suffisamment comprendre la première pour saisir la seconde.

Comment se célébrait la pâque juive ?

L’origine et les modes de célébration de la pâque juive sont inséparables de la vie, de l’histoire et de l’évolution du peuple d’Israël au cours de treize siècles de son histoire jusqu’à l’ère chrétienne. Mais pour faire bref, nous dirons que la pâque juive évoque l’événement historique de la libération du peuple d’Israël de l’esclavage où il était tenu en Egypte, avec la traversée de la Mer rouge. Cette libération et cette traversée dont la commémoration se fait chaque année dans toutes les familles juives dans la nuit du 13 au 14 Nisan. Les fondements scripturaires nous renvoient au chapitre 12 du livre de l’Exode qui présente le seul rituel détaillé de la pâque que contient la Bible. Et cela se passe ainsi : chaque famille choisit dans le petit bétail, un animal né dans l’année (versets 3-5) ; l’immolation a lieu au soir du 14 Nisan (verset 6) ; sans indication de sacrificateur, ni de sanctuaire, ni d’autel, le sang est appliqué sur les deux montants et le linteau des maisons (versets 7, 13, 22); on rôtit au feu la victime entière, sans la dépecer ni en briser les os (préfiguration lointaine de la passion où on ne brisa pas les os de Jésus comme on en brisa aux deux malfaiteurs crucifiés avec lui); elle doit être mangée en cette nuit de pleine lune de printemps, avec des azymes et des herbes amères (versets 8-9) ; il faut brûler au matin ce qui en resterait après le repas religieux, et les participants ont ceinture aux reins, sandales aux pieds, bâton à la main, comme prêts au départ (versets 10-11). Par tradition donc, chaque année, dans la nuit du 13 au 14 Nisan, se fait dans les maisons juives, la recherche de tout produit fermenté, que l’on doit éliminer avant le 14 Nisan à midi, car en début d’après-midi commence au Temple, l’immolation des victimes pascales et elle dure jusqu’au coucher du soleil (Jésus a rendu l’esprit justement en ce moment). Tandis que les Lévites chantent le Hallel (Psaumes 112-117) et que les prêtres sont là, chaque Israélite qui amène son agneau ou son chevreau, le tue lui-même ; le sang est aussitôt recueilli par un prêtre qui le transmet de prêtre en prêtre jusqu’à celui qui en asperge le bas de l’autel des holocaustes; les victimes sont dépouillées et vidées sur le parvis, et l’on en prélève les graisses et autres parties destinées à être brûlées sur l’autel par les prêtres. L’Israélite charge alors sa victime sur ses épaules et l’emporte à la maison où elle sera rôtie et mangée. Le soir venu, le repas a lieu dans les demeures particulières avec au moins dix participants, soit les membres d’une famille naturelle, soit les membres d’une confraternité (ce sera le cas de Jésus et de ses disciples, le Jeudi saint, à la veille de sa passion : on parle du sacrifice non sanglant qui a eu lieu à la Sainte Cène où il donna à manger et à boire son Corps et son Sang). Les convives n’ont désormais plus ici la tenue et la hâte des voyageurs comme au moment de la libération d’Egypte ; ils mangent, étendus sur des divans et accoudés sur des coussins comme dans le banquet grec ou romain, (à la manière des rois et avec l’aisance qui convient à des hommes libres). Leur réunion peut durer à leur gré jusqu’à une heure avancée de la nuit. Ils doivent goûter aux divers mets et aux quatre coupes de vin mêlé d’eau qui ouvrent, ponctuent et concluent le repas, accompagné de chants, de prières et de psaumes du Hallel. La bénédiction de la première coupe est suivie d’un service d’azymes et de légumes. Puis on apporte l’agneau et l’on verse la deuxième coupe qui inaugure la célébration pascale proprement dite. Là, en réponse aux questions du plus jeune des convives, conformément aux instructions du livre de l’Exode, le président de table explique la raison d’être de ce rite qui commémore la délivrance d’Israël; il raconte l’histoire librement et selon son inspiration, mais sans omettre de mentionner : le pesah (la victime pascale), « parce que Dieu a franchi les maisons de nos pères en Égypte », le massa (pain azyme), « puisque nos pères ont été libérés en Égypte»; et le maror (herbes amères), «puisque les Égyptiens ont rendu amère l’existence de nos pères dans leur pays ». On boit la deuxième coupe et l’on mange l’agneau avec des azymes et des herbes amères trempées dans une sauce (haroset). Après le repas on verse la troisième coupe et l’on rend grâce. La quatrième coupe clôt la célébration et l’on termine le Hallel (Psaume 117), dont l’un des derniers versets, plus précisément le verset 26, nourrit les espérances messianiques du peuple juif en ces termes : «Béni soit celui qui vient au nom de Yahvé ! ».

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Qu’en est-il de la Pâques chrétienne ?

Pour les chrétiens, par contre, ces espérances messianiques connaissent leur accomplissement en Jésus de Nazareth ! Il est Celui qui vient au Nom du Seigneur ! C’est justement en ces termes que le peuple l’acclamait à son entrée triomphale à Jérusalem six jours avant la pâque juive. La Pâques chrétienne vient comme pour porter celle juive à son achèvement. Jésus, pour les chrétiens, est le serviteur souffrant dont parle le livre du prophète Isaïe, qui librement s’est offert pour l’immolation tel un agneau docile mené à l’abattoir, et qui par sa Passion, sa Mort et sa Résurrection, libère totalement, non plus le seul peuple juif, mais l’humanité entière, la destinée humaine de la mort et du péché, nous faisant passer de la mort à la vie (Résurrection), du péché au salut (Rédemption). Pour la première communauté chrétienne, ce n’était donc nullement un hasard que l’événement de la crucifixion et de la Mort de Jésus eût lieu au moment de l’immolation des agneaux dans le Temple de Jérusalem. Le Christ, par son sacrifice, porte à leur achèvement tous les sacrifices de l’ancienne Alliance et inaugure une nouvelle Alliance, celle scellée par son Sang qui libère totalement l’homme de la servitude du péché. C’est cette lecture des événements qui explique que, pour fêter le mystère de la Passion-Mort-Résurrection du Christ, les premières communautés chrétiennes ont repris aux circonstances de la fête juive, à ses rites et à ses symboles, des éléments qu’elles ont transposés dans leurs propres rites et symboles, tels ceux de la libération de l’esclavage en Égypte, du passage de la Mer rouge et de l’agneau pascal interprété désormais du Christ, l’Agneau de Dieu. La riche et abondante liturgie de la Parole au cours de la Vigile pascale est suffisamment éloquente à ce sujet. Mais bien avant la liturgie de la Parole, c’est par le rite de la Lumière que débute la Vigile pascale.

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Pourquoi justement à chaque début de la Vigile pascale, les chrétiens sont invités à se rassembler autour d’un feu ?

Le Rite de la lumière en pleine nuit de la Vigile pascale symbolise la victoire de la lumière sur les ténèbres, autrement dit, la lumière de la résurrection l’emporte sur les ténèbres de la mort. La phrase que prononce le prêtre au moment même où il allume le cierge pascal résume parfaitement ce symbole : « Que la lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire, dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit ». Le cierge pascal représente donc le Christ, lumière du monde. De la flamme du cierge pascal sont allumés tous les autres cierges de l’Eglise, pour montrer que Jésus est la source de notre lumière. Tout ce qui entoure le cierge, à commencer par la cire dont est fait le cierge, est hautement symbolique et évoque avec une beauté inouïe l’un ou l’autre aspect du mystère pascal. Le cierge est normalement fait de cire d’abeilles. La cire pure extraite des fleurs par les abeilles évoque la chair pure du Christ reçue de la Vierge Marie, sa mère, cette chair qui souffrit la passion. La mèche du cierge symbolise l’âme du Christ et la flamme représente sa divinité. La flamme du cierge évoque quant à elle, la colonne de feu ouvrant la voie au peuple d’Israël fuyant les Egyptiens. Le chant de l’Exultet restitue ce symbolisme en ces termes : « C’est la nuit où le feu d’une colonne lumineuse repoussait les ténèbres du péché». La Croix dessinée sur le cierge est l’instrument par lequel Jésus a sauvé le monde de la mort et du péché. Les deux lettres grecques Alpha A et Oméga Ω dessinées en haut et en bas de la croix font référence, dans l’iconographie chrétienne, à ces paroles de l’Apocalypse : « Moi, je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin », évoquant donc le Christ. Dans chacun des angles formés par la croix, figurent les chiffres du millésime de l’année en cours, symbolisant que le temps et l’éternité appartiennent au Christ. Aussi, avant d’allumer le cierge, le prêtre y trace-t-il la croix, l’Alpha et l’Omega ainsi que le chiffre du millésime de l’année en disant : « Le Christ, hier et aujourd’hui (il grave sur le cierge le bras vertical de la croix), commencement et fin de toutes choses (il grave le bras horizontal), Alpha (il grave au-dessus du bras vertical la lettre A) et Oméga (il grave au-dessous du bras vertical la lettre Ω ), à lui le temps (il grave le premier chiffre de l’année dans l’angle supérieur gauche de la croix) et l’éternité (il grave le deuxième chiffre de l’année dans l’angle supérieur droit de la croix), à lui la gloire et la puissance (il grave le troisième chiffre de l’année dans l’angle inférieur gauche de la croix), pour les siècles sans fin. Amen (il grave le quatrième chiffre de l’année dans l’angle inférieur droit de la croix). ». Enfin, avant d’allumer le cierge pascal, le prêtre implante à chaque extrémité de la croix, cinq grains d’encens symbolisant les plaies du Christ. Au fur et à mesure qu’il les implante, il prononce ces paroles : « Par ses saintes plaies (1er grain), ses plaies glorieuses (2e grain), que le Christ Seigneur (3e grain) nous garde (4e grain) et nous protège, Amen (5e grain)». C’est alors qu’il allume le cierge pascal avec une flamme provenant du feu nouveau en disant : « Que la lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire, dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit». S’ébranle alors la procession pour la célébration au cours de laquelle, a lieu traditionnellement le baptême ! L’Epitre de saint Paul Apôtre aux Romains lue en cette messe, nous explique que c’est par le baptême que la grâce de la Résurrection du Christ nous est communiquée. Porté par cette grâce inouïe de la Résurrection, le Chrétien est invité à suivre les pas du Ressuscité, à désormais suivre le Ressuscité jusqu’à son Royaume où il possédera enfin la joie parfaite, la joie que plus rien, pas même la mort ne pourra lui ravir.