Paul Essè Iko: combattant à vie

Par Arnaud DOUMANHOUN,

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Enseignant du primaire à la retraite, l’ancien secrétaire général de la Confédération des syndicats des travailleurs du Bénin (Cstb), Paul Essè Iko, passe le plus clair de son temps au « Refuge du guerrier ». C’est dans cette résidence privée, dans la cité dortoir d’Abomey-Calavi, que l’homme poursuit son combat pour la cause commune.

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Pas de répit pour Paul Essè Iko. A 69 ans, l’homme presque toujours de rouge vêtu, symbole de sa passion pour la défense de l’intérêt général, s’est trouvé une nouvelle cause :
le mieux-être des enseignants retraités. « J’ai créé le Syndicat national des enseignants retraités du Bénin. Ça veut dire que je n’ai pas rompu avec le syndicalisme. J’en suis le secrétaire général. On rencontre les ministres, on se bat. Aujourd’hui, les gens ont vu que c’est une bonne chose », confie-t-il. L’ancien secrétaire général de la Confédération des syndicats des travailleurs du Bénin (Cstb) n’a pas voulu se lancer dans des amicales de fonctionnaires à la retraite, une formule en vogue. « J’ai refusé d’organiser des amicales. On continue d’avoir des revendications en tant que retraité. J’ai organisé le syndicat… », insiste-t-il.
Paul Essè Iko n’a d’yeux que pour sa passion. « Je n’ai pas le temps des loisirs, vous avez vu cette maison qui s’appelle le ‘’Refuge du guerrier’’. C’est ici que je rédige tout. Je voudrais écrire un livre, pourvu que Dieu me prête vie », fait-il savoir. Il voudrait ainsi inspirer la jeune génération, de sorte, dit-il, que le combat ne s’éteigne jamais sur la terre de Béhanzin. Alternant humour, rigueur et fermeté face aux enjeux, Paul Essè Iko, dont le penchant pour le Parti communiste du Bénin (Pcb) n’est un secret pour personne, demeure l’une des grandes figures du monde syndical au Bénin. Du marxisme-léninisme à l’ère du renouveau démocratique, le fils de Robert Iko est resté un combattant. Il tient d’ailleurs le nom Iko de son grand-père paternel, un grand chasseur de Tré, surnommé le tueur du ‘’vent’’ pour avoir abattu un gibier qui se serait transformé en vent. Il fut donc nommé dans la Cour royale de Dassa pour sa bravoure. Iko signifie ambassadeur, et ce ministre du roi a ses origines dans la grande famille Balogoun de Tré. Paul Essè Iko tire sa bravoure de ses origines.

Un enfant de chœur, pourtant

Connu pour être très combatif, Paul Essè Iko a pourtant eu une enfance assez « catholique ».
Il a vécu à l’ombre de son père au cœur des Collines de Dassa-Zoumè. Il fut même enfant de chœur. « En 1967, je servais presque à toutes les messes avec les prêtres de Dassa-Zoumè. J’ai appris profondément à aimer l’homme mais aussi à être véridique… », souligne le jumeau, 4e d’une fratrie de cinq enfants. Et très tôt, il se retrouva à s’indigner de l’injustice faite à son père, Robert Iko, ancien séminariste et enseignant de carrière mis à une retraite anticipée avec de maigres émoluments. « J’ai connu l’injustice des catholiques qui ont utilisé mon papa en tant qu’enseignant qui a formé beaucoup de cadres à Dassa et un peu partout », raconte-t-il avec émotion.
Après l’obtention du Certificat d’études primaires et élémen-taires (Cepe) à l’école catholique de Dassa, il poursuit son cursus au Ceg de Dassa-Zoumè en 1976. De son enseignement catholique, il cette culture à défendre les pauvres, le bien, à pratiquer la charité. « Les dirigeants du diocèse d’Abomey notaient très mal mon papa, bien qu’il fût un fervent catholique, un serviteur. Cela m’a révolté et arrivé au Ceg, j’ai un peu dévié de la religion catholique et je me suis investi dans les organisations de jeunes, syndicats d’élèves, d’où est venue ma fibre syndicaliste. Je suis devenu un ardent défenseur des pauvres, de ceux que l’on brime », révèle le syndicaliste.

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Au commencement

Cet épisode de sa vie l’a forgé dès le bas âge à lutter contre toute forme d’injustice. En classe de 4e, l’ex-président de l’Union scolaire de la sous-préfecture de Dassa Zoumè (Ussd) faisait partie des meneurs de la grève de 1969 contre le président Emile Derlin Zinsou. A l’époque, Paul Essè Iko avait pour idoles des figures très engagées sur le plan national dont Ignace Adjo Boco, Sylvain Aningnikin, Sylvain Adékpédjou Akindès qui dirigent le journal Kpanlingan. Dans ses repères, figurait aussi Timothée Adanlin, ex-secrétaire général de l’Union nationale des syndicats des travailleurs du Dahomey (Unstd), arrêté à la suite d’une grève déclenchée après la mort du colonel Michel Aïkpé en 1975. C’est avec fierté que Paul Essè Iko raconte le succès du mouvement de grève qu’il déclencha avec ses pairs, en 1974, au Lycée Mathieu Bouké à Parakou, en soutien au mouvement de leurs camarades du Lycée technique contre un enseignant jugé incompétent et dont les apprenants réclamaient l’affectation.
A l’Union générale des élèves et étudiants du Dahomey (Uged), le fils de Robert Iko fait partie de tous les mouvements de soulèvement. « A l’époque, les grèves étaient très craintes, on nous arrêtait. Au collège, je fuyais, je me cachais, je me mettais avec les camarades dans les grottes de Dassa. Ce sont les grottes qui étaient notre lieu de refuge et de direction parce que les policiers n’y pouvaient accéder »,
se rappelle-t-il. Du Lycée Mathieu Bouké, il va rejoindre le collège Père Aupiais en 1975-1976, où il fit jusqu’en classe de 1re, puis devient instituteur dans l’enseignement.

De l’école à la prison

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Devenu Jeune instituteur révolutionnaire (Jir), il s’inscrit pour poursuivre ses études en droit à l’Université nationale du Bénin(Unb). Mais en 1977, le jeune instituteur sera affecté à l’école de Tchaourou gare, avant de rejoindre l’école normale des instituteurs (Eni) du Borgou-Atacora en 1979. « On nous traitait mal à l’école. Au lieu de nous donner du thé, on nous donnait de la bouillie. Nous avons regroupé les élèves et chacun verse sa part dans la poubelle jusqu’à la remplir. Donc, nous avons poursuivi la lutte à l’école normale. Le lendemain de cette action, la bouillie a été remplacée par du thé, du pain accompagné de beurre. C’étaient les premières luttes que je menais en tant qu’adulte »,
renseigne Paul Essè Iko. Il finira par être arrêté et jeté en prison. Un séjour carcéral interrompu à la faveur de la prise d’une loi d’amnistie. De retour de la prison, son vœu d’être réinséré dans le corps enseignant, en raison des effets de l’amnistie, se heurta longtemps à son passé de révolutionnaire. « En ce temps-là, j’avais déjà une petite fille qui s’appelait Pauline. Je l’ai eue en 1975 quand j’étais encore sur les bancs du collège. Je voulais être capable de nourrir mon enfant, et de me nourrir, et ne plus aller voir mon père qui était déjà vieux. Quand j’ai quitté la prison, j’étais bien maigre. Je ne mangeais pas », déplore le syndicaliste. Il retourne à l’école normale d’instituteur du Zou, où il poursuit son militantisme aux côtés du Parti communiste du Dahomey, créé en 1977 dans la clandestinité et dont il était l’un des membres fondateurs.
Les années 1980 furent celles de la reprise des mouvements de grève, et Paul Essè Iko y joua un rôle de premier plan, jusqu’à l’organisation de la Conférence nationale, et la création de la Confédération syndicale des travailleurs du Bénin (Cstb).
« Ce sont les membres du Parti communiste travailleurs, qui ont créé la Cstb au Nigeria en 1982 dans la clandestinité. Et c’est en 1992, au retour des libertés, que nous l’avons remise en selle », a-t-il expliqué. Ainsi, les débrayages se sont poursuivis jusqu’à ces dernières années où ils sont d’abord devenus rares, puis interdits dans certains secteurs. Pourtant, dit-il, ces pressions ont été utiles pour le renforcement de l’Etat de droit et de la démocratie d’une part et en termes d’acquis pour l’amélioration des conditions de travail et de vie des travailleurs d’autre part. « Je n’ai pas eu de regrets parce que chaque fois que je me battais, je voyais des changements », confia-t-il.

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 »Je ne peux pas être un bon mari…  »

Cependant, cette conviction n’a pas pris le pas sur sa vocation. Syndicaliste jusqu’au bout, Paul Essè Iko est resté enseignant à part entière. « Je n’abandonne jamais les classes et j’ai toujours eu des adjoints. En tant que directeur d’école, je corrigeais les cahiers de mes enseignants et des élèves. C’était un travail de sacrifice », raconte-t-il. Assumer ses responsabilités en tant qu’enseignant et secrétaire général n’était pas une mince affaire. L’ancien secrétaire général de la Confédération des syndicats des travailleurs du Bénin (Cstb) en a fait l’expérience. De ses fonctions de directeur de l’École primaire publique (Epp) Agla Sud, et Cadjèhoun B, il garde de bons souvenirs. Mais la petite famille a souffert de cet activisme du syndicaliste. « Ma famille ne me voit pas à la maison. Je ne peux pas faire tout ça et être un bon mari, ma femme se plaint et elle a raison. Elle s’est occupée des enfants jusqu’à ma retraite, et il fallait qu’elle soit aussi militante. Elle était institutrice aussi et me comprenait », fait savoir le syndicaliste. Il raconte qu’à la naissance de sa fille, aujourd’hui magistrate de profession, il devait se rendre à une rencontre syndicale à Porto-Novo. « Ma femme est entrée en travail à 4 h du matin. Mais ce jour-là, devait se tenir la réunion du lycée Béhanzin à Porto Novo. Je l’ai amenée à l’hôpital et je l’ai confiée aux sages-femmes. Je leur ai dit, Porto-Novo est loin d’ici, je ne peux pas vous assister, excusez-moi. Ma femme pleurait, les gens me regardaient avec tristesse, j’ai été obligé de l’abandonner. Je l’ai nommée Fleuriale, pour dire qu’elle est sortie des fleurs du combat », raconte-t-il. Paul Essè Iko revendique juste une décoration pour avoir consacré sa vie au combat politique et syndical. Pour l’homme, c’est un mérite, le Bénin devrait célébrer ses fils valeureux.