Pêche artisanale maritime: Pressions en mer, en travers de la loi

Par Fulbert Adjimehossou,

  Rubrique(s): Société |   Commentaires: Commentaires fermés sur Pêche artisanale maritime: Pressions en mer, en travers de la loi


La productivité de la pêche maritime artisanale a été multipliée par au moins quatre en une décennie au Bénin. Mais les revenus des pêcheurs semblent ne pas connaître la même amélioration. Sont indexées les pratiques prohibées, contre lesquelles l’Etat prépare une bataille.

LIRE AUSSI:  Coupe de la Fédération béninoise de Tennis: Gloriana Nahum et Jean Sègodo vainqueurs

« Mes enfants ne feront pas la pêche ». Mathieu Sindété est catégorique. Lui qui a longtemps porté la voix des pêcheurs marins artisans se désole, dit-il, de la paupérisation de cette activité qui l’a conduit en mer à l’âge de 6 ans. « Ça ne nourrit pas son homme. Vous allez brûler en mer près de 150 000 F Cfa de carburant à rechercher le banc de poissons et ne pas en trouver pour encercler. Nous ne vivons pas, nous vivotons », regrette-t-il. Pour lui, les beaux jours de la pêche sont comptés, si rien n’est fait.
Et il n’est pas le seul à récriminer. « La pêche est devenue très aléatoire aujourd’hui. On ne la pratique que pour subsister et nourrir la famille. Ça ne permet plus de faire des investissements comme on le faisait entre temps. J’ai envie d’aller faire autre chose. Malheureusement, je n’ai appris à faire que ça. Même pour renouveler les équipements, je suis obligé de m’endetter avec des conditionnalités compliquées», se désole Augustin Amoussougbo, secrétaire général de la Fédération nationale des acteurs de la pêche artisanale du Bénin.
Pourtant, la façade maritime béninoise qui s’étend sur 125 km n’est pas si pauvre. Selon des études, elle regorge de plus de 257 espèces de poissons, en plus des espèces de crustacés et autres. Mieux, la productivité de la pêche maritime artisanale ne cesse de croître cette dernière décennie.
En 2019, elle est de 37 948 tonnes contre 14 742 en 2017 et 8 851 tonnes en 2009. Ce résultat est d’ailleurs très loin de celui de la pêche maritime industrielle qui en 2019 n’a eu que
8 509 tonnes de poissons. Mais ces statistiques couvent des plaintes récurrentes : aventures infructueuses, amaigrissement des revenus, etc.

LIRE AUSSI:  Evaluation des écoles et enseignants de la maternelle et du primaire: L’opération démarre officiellement sur le terrain ce jour

Un mal plus profond que la mer

Au port de pêche de Cotonou, il y a de l’affluence cet après-midi du 13 août 2021. Le hall de vente grouille de monde. Mais la chance n’a pas souri à tous les pêcheurs. Ce jour, l’aventure a été infructueuse pour Victorin Hounkpatin, père de deux enfants. « On n’a pas eu la chance. Ce sont ceux qui sont allés du côté de Hillacondji qui ont tiré le gros lot. Quand la chance vous sourit, vous pouvez avoir des captures d’un montant de 1 500 000 F Cfa. En enlevant les charges, vous avez un peu de ressources que vous partagez entre vous. Mais dans le cas contraire, il faut prêter les sous pour faire face aux charges », fait-il remarquer.
Face à cette situation, les acteurs indexent l’envahissement de la façade maritime par des engins dévastateurs. « Les plans d’eau ont été vidés avec des pratiques prohibées. Les gens se sont reconvertis ensuite dans la pêche maritime avec des techniques qui ne permettent pas aux poissons de se reproduire. Il s’agit des pêcheurs de crevettes roses et des gens qui utilisent des filets trainants avec des panneaux et des moustiquaires qui ramassent les œufs de poisson. Pourtant, nous avons une loi-cadre. Il y a beaucoup d’espèces qui ont disparu à cause de ces pratiques », se plaint Augustin Amoussougbo.
La compétition est rude en mer, avec tous les risques. Très engagée dans la protection des ressources naturelles, l’Ong Eco Bénin a mené en octobre 2020, des enquêtes exploratoires auprès des populations des zones côtières du Bénin sur la criminalité maritime. Il en ressort que les pêcheurs de Ouidah et de Cotonou sont inquiets au vu de la poussée démographique qui engendre l’augmentation du nombre de barques et de pêcheurs. Ce qui n’est pas sans conséquence sur les prises de pêche. « Le paradoxe est que les captures des pêcheurs continentaux convertis en pêcheurs marins artisans et qui utilisent les chaluts-bœufs échappent aux statistiques. Ce qui entraine un biais dans les prises de décision par rapport à la gestion des pêches », analyse Dr Zacharie Sohou, directeur de l’Institut de Recherches Halieutiques et Océanographiques du Bénin (Irhob).
Prohibé, le chalut-bœuf n’en finit pas de menacer la pêche béninoise. L’engin est trainé sur le fond marin à cause des cibles de pêches que constituent les poissons benthiques, comme les bars, les carpes rouges, les mérous, etc. D’autres engins et techniques sont aussi indexés par les acteurs de pêche qui s’accusent entre eux. Pourtant, ils sont proscrits par l’article 42 du décret n° 2018-335 du 25 juillet 2018 fixant les conditions et modalités d’exercice de la pêche. Il y est interdit, entre autres, l’utilisation ou la détention à bord de filets maillants fabriqués à partir d’éléments mono filaments; la pêche aux mysidacés et tout engin traînant attaché à une ou deux embarcations qui capturent les mysidacés et toutes autres espèces rencontrées sur son passage.
Les pêcheurs souhaitent un contrôle strict des filets et des prises des pêcheurs à leur passage au niveau du chenal de Cotonou. « On peut revenir à une pêche durable. Tout dépend de l’administration. Si on met fin aux engins prohibés avec toute la rigueur qu’il faut, nous allons en jouir. Aucun pêcheur n’est au-dessus de la loi », déclare Mathieu Sindété.

LIRE AUSSI:  Coupe de la Fédération béninoise de Tennis: Gloriana Nahum et Jean Sègodo vainqueurs

Le bout du tunnel ?

Le secrétaire général de la Fédération nationale des acteurs de la pêche artisanale du Bénin croit à un retour à la normale. « Je sais que le gouvernement qui est là s’attelle à ça pour une solution. Je crois que le ministère de l’Agriculture se penche sérieusement sur ce problème. C’est vrai qu’ils font la promotion de l’aquaculture, mais l’activité de pêche qui est sédentaire ne peut pas être automatiquement remplacée», confie-t-il. Il plaide même pour la multiplication des aires maritimes protégées sur la côte pour sécuriser la reproduction des poissons. « Il faut que l’Etat participe à développer des activités alternatives dans les communautés de pêche. Il faut qu’on amène les pêcheurs à diversifier aussi les engins de pêche, en fonction des saisons», ajoute Augustin Amoussougbo.
En attendant, du côté de la direction de la Production halieutique, une bataille se prépare contre les engins prohibés. La Brigade de surveillance des plans d’eau créée par le gouvernement se met progressivement à l’œuvre. Dans l’espace de deux mois, une centaine de filets mono filaments, plus de 200 filets « Mèdokpokonou » et 20 panneaux de chalut-bœuf ont été saisis. La traque sera corsée les prochaines semaines. « Les éléments du corps sont formés. Les équipements pour effectuer le travail sont là, notamment les embarcations. D’ici fin août, tout rentrera dans l’ordre. D’autres équipements sont attendus. La guerre sera déclenchée sous peu contre les pêcheurs indélicats qui utilisent les engins prohibés. Ça se fera incessamment », rassure Herman Gangbazo, chef service Aménagement et Gestion des pêcheries. Le sous-secteur de la pêche maritime industrielle est également à suivre de près. Ainsi, les beaux jours de la pêche ne seront plus comptés?