Planification familiale au Bénin: Le gros piège de l’infox

Par Fulbert Adjimehossou,

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Au Bénin, les jeunes ont tendance à puiser sur les réseaux sociaux des astuces pour éviter de tomber enceintes. Ces contenus scientifiquement non fondés menacent des vies et les acquis en matière de santé sexuelle et reproductive.

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Des victimes, il y en a eu déjà, par ignorance et dans le silence. « On se connaissait depuis trois mois. Je commençais à lui faire confiance. Un jour, on a manqué de lucidité et nous sommes allés au sexe sans se protéger. J’ai pris conseil chez des amies qui m’ont proposé de prendre soit de la nivaquine ou la pilule du lendemain. D’autres m’ont proposé du whisky, du café, etc. Dans un groupe, j’ai eu finalement d’autres astuces à portée de main comme prendre de l’eau salée, puis du miel. C’est ce que j’ai fait », confesse Larissa, 21 ans. Cette étudiante, alors en première année, se rendra compte quelques jours plus tard qu’elle est enceinte, que les recettes n’ont pas marché, et que les réseaux sociaux l’ont induite en erreur. Aujourd’hui mère d’une fille de deux ans, elle avait pourtant la certitude d’avoir fait le meilleur choix. « J’avoue que c’est un peu naïf de ma part, mais j’y avais cru. Les amies m’ont confié que ça marche comparativement aux méthodes modernes qui font grossir. C’est peut-être une malchance pour moi », ajoute-t-elle. Des astuces dites naturelles pour éviter des grossesses non planifiées, il en existe à foison sur les réseaux sociaux. Il suffit d’introduire
« éviter une grossesse » sur Tik Tok ou Facebook pour que défilent des publications virales et des vidéos vues des milliers, voire des millions de fois. Aux internautes, de pseudo coaches ou influenceurs en quête de buzz proposent des recettes infondées comme : « prendre trois graines de papaye », « boire de l’eau salée », « boire de l’eau + café », « prenez une cuillerée de vinaigre », « boire un verre de whisky », etc. Plus osés, certains comptes proposent même des astuces « pour se débarrasser naturellement d’une grossesse ».

Fausses idées

Ces publications suscitent de l’engouement. Certains internautes n’hésitent pas à demander en commentaire « comment ça marche ? » ou à témoigner : « ça m’a sauvé ». Jeune activiste, très engagée sur les questions liées aux droits à la santé sexuelle et reproductive, Kifayath Toko Chabi est indignée. « Il vous arrive de tomber effectivement sur des vidéos qui vous conseillent de prendre tel thé pour éviter de tomber enceinte. Mais il n’y a pas que ça, aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, il y a des comptes et des pages où c’est bien inscrit ‘‘avortement gratuit pas cher’’, ‘‘avortement pharmaceutique’’, avec des images de café et autres », fustige l’activiste. Des recherches avancées et dans les revues scientifiques ne garantissent en rien la fiabilité de ces publications. Des articles scientifiques se limitent seulement à démontrer des
« effets potentiels de certaines plantes pour la contraception », à partir d’expériences effectuées sur des rats. Cependant, les risques d’intoxication du fait de la présence d’alcaloïdes toxiques reviennent dans des d’études basées sur des plantes. Contre les fausses recettes pour éviter de tomber enceinte, des agents de santé ripostent par le même canal. Le 23 septembre 2022, Nerie-Anne Tokpanou, sage-femme à Abomey-Calavi, a dans une vidéo vue 17 200 fois en trois jours, mis en garde contre ces pratiques. « C’est de l’ignorance. Les gens pensent que ça marche, peut-être parce qu’elles n’étaient pas vraiment en période de fertilité, et les suggèrent à d’autres amies. J’essaye donc de sensibiliser les jeunes et de partager les méthodes contraceptives », nous confie-t-elle.
Selon l’Enquête démographique et de santé 2017-2018, au Bénin, 16 % des femmes de 15-49 ans en union utilisaient une méthode contraceptive, principalement une méthode moderne (12 %). Seulement 3 % utilisaient une méthode traditionnelle. Du côté des jeunes et des adolescents spécifiquement, la prévalence est encore plus faible et tourne autour de 6,2 %. Enseignante à l’Ecole supérieure des Assistants sociaux de la Faculté des Sciences de la Santé de Cotonou, Dr Agnès Badou analyse cette ruée sur la toile par un besoin d’informations. Sauf que ces jeunes internautes se trompent de sources. « Il faut être prudents pour ne pas se faire avoir. Sur les réseaux sociaux, chacun devient chercheur et diffuse des connaissances qui ne sont pas prouvées scientifiquement. L’information que vous avez sur les réseaux sociaux, a besoin d’être vérifiée. Il faut recourir aux services et personnes ressources adéquats », souligne la chercheuse du Laboratoire d’Études et de Recherche sur les Dynamiques Sociales et le Développement local (Lasdel).

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Créer la confiance

De leur côté, les jeunes activistes engagés sur les questions de santé sexuelle et reproductive renforcent la veille. La bataille pourrait être tournée beaucoup plus vers la toile. Kifayath Toko Chabi et ses pairs en ressentent le besoin. « Il y a beaucoup de cas de regrets que nous avons. Les gens vous disent que s’ils avaient connu la Planification familiale, ils n’auraient pas dû se retrouver dans une telle situation. Et nous, nous menons la croisade déjà contre la désinformation. On a des jeunes qui travaillent à lutter contre les rumeurs. Et je crois que cela doit continuer. Il faut des cellules de fact-checking spécifiques aux services de planification familiale », confie-t-elle. Dans le même temps, il faut s’attaquer aux facteurs favorables à la désinformation. Dans les commentaires sur ces réseaux sociaux, la contraception n’a pas bonne presse. Beaucoup s’accrochent aux astuces partagées sur la toile pour, disent-ils, éviter des effets secondaires. « Les gens vous disent que ça fait grossir, qu’elles vont beaucoup saigner. L’idéal est de revenir voir la sage-femme pour des solutions appropriées et avoir les bons conseils et orientations. La planification familiale n’est pas ce que les gens pensent », insiste Anne Tokpanou.
Selon l’Enquête démographique et de Santé 2017-2018, parmi les femmes de 15-49 ans dont la dernière période d’utilisation d’une méthode a commencé dans les cinq années avant l’enquête, 62 % ont été informées de possibles effets secondaires ou de problèmes liés à l’utilisation de leur méthode. Par ailleurs, 55 % ont été informées de ce qu’il fallait faire en cas d’effets secondaires. C’est un terrain sur lequel il faut donc travailler pour freiner l’infox. « Une seule personne qui a des effets secondaires dans une communauté va en parler autour d’elle. Ceux qui n’en ont pas utilisé vont rependre et en faire des rumeurs. Le fait de ne pas beaucoup communiquer sur les effets secondaires d’un contraceptif peut amener les gens, dès qu’ils ont un effet secondaire, à l’intensifier, sans chercher à comprendre. Mais si les gens sont avertis sur d’éventuelles réactions, quand ça arrive, ils iront vers les personnes ressources pour une prise en charge », souligne Dr Agnès Badou qui souhaite que le système de santé puisse s’intéresser à cet aspect pour stopper la désinformation et préserver des vies.

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Informer pour progresser

Fin 2021, le Bénin a pris quatre engagements majeurs. Primo, faire passer le taux de prévalence contraceptive moderne chez toutes les femmes de 11,7 % à 18 % en 2026. Secundo, améliorer chez toutes les femmes, l’accès et l’offre des services adaptés aux adolescents et jeunes en portant la prévalence contraceptive chez les 15–19 ans de 5,6 % en 2018 à 8,4 % en 2026 et chez les 20–24 ans, de 12,4 % en 2018 à 18 % en 2026. Tertio, la disponibilité des produits contraceptifs jusqu’au dernier kilomètre sera améliorée en réduisant le taux de rupture de stock de 78 % en 2019 à 35 % en 2026. Enfin, le Bénin veut augmenter de 10 % chaque année le budget alloué par le gouvernement à l’achat des produits contraceptifs pour porter la part contributive de l’État à 487 millions en 2026. Cependant, pour concrétiser ces engagements et consolider les acquis, l’accès à la bonne information et l’éducation à la santé sexuelle et reproductive, y compris par les réseaux sociaux, comptent pour beaucoup. « Les jeunes ont accès à l’information, mais il faut reconnaître qu’il reste assez de défis. Ensemble, nous devons travailler pour lever les difficultés d’accès à l’information pour les jeunes, parce que les services de Planification familiale sont assez disponibles, grâce à l’appui de nos partenaires. Nous devons travailler à lutter contre les obstacles sociaux, au niveau de l’information », rassure Dr Édith Djenontin Kotchofa, chef service Santé de la Reproduction et Planification familiale à l’Agence nationale des soins de santé primaires (Anssp). Le défi ne se présente pas qu’au Bénin. Le nouvel objectif du Partenariat de Ouagadougou qui est de porter le nombre d’utilisatrices de contraceptifs modernes à 13 millions d’ici 2030 ne saurait être atteint sans des adolescents/jeunes, suffisamment informés et éveillés. Le contexte de Covid-19 a démontré que les fausses informations peuvent nuire à la santé, menacer de précieux acquis et conduire à un non-respect des mesures de santé publique. La planification familiale n’est pas en marge de la menace.