Planification familiale au Bénin : Le veto persistant des hommes

Par Fulbert Adjimehossou,

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Difficile pour Simone (nom d’emprunt) d’évoquer le sujet. Cette nourrice de 26 ans, déjà même de trois enfants et résidant dans la commune d’Abomey-Calavi, craint que le vent emporte son aveu à des oreilles indiscrètes. « C’est un sujet qu’on n’évoque pas dans son ménage », avertit-elle. Il a fallu la persuader pour qu’elle décide de lâcher le morceau : « Quand j’ai accouché récemment, on m’en a parlé encore. Cependant, à peine j’ai évoqué cela dans une blague avec mon mari que le jeu est clos. J’ai compris sa position et celle de ma belle-sœur. J’ai alors abandonné, mais la crainte d’une nouvelle grossesse me hante ».
Si Simone dit n’avoir pas pu concrétiser son ambition, Elisabeth (nom d’emprunt), 33 ans, a dû être radicale. Aujourd’hui mère de cinq enfants, elle devrait s’arrêter à trois. Mais à la demande de son époux, le 4e enfant est conçu, puis un 5e par surprise. C’est alors que cette revendeuse de produits vivriers a décidé de prendre les choses en main. « J’en ai discuté plusieurs fois avec mon époux et il s’y est opposé. Il disait surtout que si j’accepte le planning familial, ce serait le divorce. Mais, la charge des enfants me pesait dessus. J’ai donc fait l’injection à son insu », avoue-t-elle.
De cas pareils foisonnent, en silence. Même à Cotonou, la grande métropole, ce n’est pas si aisé d’avoir l’accord des époux pour la planification familiale. Fort de son expérience, Dr Comlan Vidéhouénou Agossou, gynécologue-obstétricien, perçoit le consentement du compagnon ou de l’époux comme un nœud gordien. « Ça pose des problèmes dans bien des cas où si le consentement n’est pas obtenu de la partie masculine, la femme abandonne », fait-il remarquer.

Échappée belle

Droit dans leurs bottes, avec souvent la pression familiale dans le dos, les époux résistent encore à recourir à la limitation des naissances. Mais en face, les risques s’alignent pour les femmes sans jamais être exhaustifs : grossesses non désirées ou rapprochées, tentation d’avortement provoqué ou clandestin, mortalité maternelle, etc. Certaines finissent par pratiquer la contraception, en cachette. « Les hommes ne prennent pas en compte l’avis ou la vie de nous les femmes par rapport à la procréation. Ils se disent maîtres du foyer et veulent imposer leur volonté quoi qu’il en soit », fulmine Élisabeth.
Face à cette attitude de prendre le contrôle de la régulation des naissances dans le foyer, Dr Charlemagne Codjo Tomavo, sociologue, ne veut pas jeter la pierre à ces femmes qui ne font qu’exercer leur droit et parfois préserver leur vie. « Il est difficile d’accuser les femmes qui agissent ainsi. Lorsqu’on sait qu’il y a des hommes qui ont totalement démissionné face à leurs responsabilités parentales, laissant seule la femme supporter les charges du ménage. Il est difficile d’exiger la transparence à la femme que l’on considère comme une usine à fabriquer des enfants », analyse-t-il.
En réalité, la soif de la contraception, traditionnelle et moderne, n’est pas anodine. Elle est liée aux progrès relatifs aux droits en santé sexuelle et reproductive (Dssr) au Bénin. Selon les résultats de l’enquête démographique et de santé 2017-2018, la prévalence contraceptive moderne parmi les femmes en union a augmenté. Elle est passée de 3 % en 1996 à 12 %, deux décennies plus tard. Au fil des naissances, le désir devient manifeste, voire ardent. « Il y a une décennie, c’était beaucoup plus nous qui sollicitions les femmes. Aujourd’hui, ce sont elles mêmes qui choisissent une méthode parmi la panoplie qu’on leur présente », souligne Dr Comlan Vidéhouénou Agossou.

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Black-out

En revanche, ce n’est pas toujours spontané. Beaucoup n’arrivent pas à aller au bout. C’est une réalité prise au sérieux par Dr Serge Kitihoun, directeur de programme de l’Association béninoise pour la promotion de la famille (Abpf). « On sait que notre pays est d’une tradition pro-nataliste basée sur l’hégémonie des hommes qui doivent décider de la taille de la famille. Quel que soit le niveau intellectuel de la femme, c’est l’homme qui doit décider. Cela se perçoit lors des consultations. Les femmes vous disent que l’époux n’a pas encore décidé du nombre d’enfants pour le ménage », fait-il remarquer.
Ce poids masculin est très vite rattaché à des préjugés, selon des témoignages : la peur de l’infertilité des épouses, de l’infidélité et des effets secondaires. « Il n’y a pas que le regard de l’homme. Il y a aussi celui de la belle famille qui attend d’elle à 100 % la reproduction humaine, à grande échelle. Quand il n’y a pas la grossesse, c’est perçu comme un acte de non-productivité », martèle Dr Calixte Houèdé, sociologue.
Le dictat des époux n’est pas que pour faire obstacle à la pratique de la contraception. C’est parfois pour l’imposer. Léocadie A., technicienne de laboratoire, se rappelle encore l’épreuve de sa sœur. « Son mari l’a forcée à adopter une méthode contraceptive au moment où il a perdu son travail. Il disait qu’il ne pourrait pas assumer ses responsabilités si une grossesse survenait. Ma sœur n’était pas d’accord, mais elle a été obligée de le faire », confie-t-elle. D’autres préfèrent prendre le contrôle de la planification familiale. Sylvain S., 35 ans, compte sur la bague qu’il porte : « Avec ça, je suis sûr que mon épouse ne tombera pas enceinte tout de suite. Elle est sceptique par rapport aux méthodes modernes ».

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Faire bouger les lignes

Le Partenariat de Ouagadougou se fixe l’objectif d’atteindre 13 millions d’utilisatrices en 2030 dans l’ensemble des 9 pays membres, dont le Bénin. Pour doubler ainsi la prévalence actuelle, en moins de dix ans, il va falloir compter sur les hommes. C’est ce que fait au Bénin l’Abpf. « Nous discutons avec eux des avantages. Ils sont les premiers bénéficiaires parce que la planification familiale permet d’harmoniser les charges et revenus. L’homme n’est plus surpris et donc ne se crée pas de charges involontairement. Certains comprennent et accompagnent leurs femmes dans nos cliniques pour faire les choix. Nous travaillons aussi avec les leaders communautaires, à travers des plaidoyers. Jusque-là, on n’arrive pas à convaincre tout le monde. Mais le nombre convaincu n’est pas négligeable », se réjouit Dr Serge Kitihoun.
Déjà, dans les rangs des couples intellectuels, le consensus n’est plus si difficile, surtout quand viennent s’imposer les contraintes professionnelles. « Les couples de travailleurs sont souvent en accord sur la question. De mon expérience, ils discutent beaucoup entre eux et convergent du point de vue sur une méthode, surtout les méthodes de longue durée comme le dispositif ultra utérin, les implants sous-cutanés », note Dr Comlan Vidéhouénou Agossou.
Les organisations impliquées dans les services de planning familial redoublent d’ardeur pour accélérer les progrès en matière d’égalité entre les femmes et les hommes d’ici 2030 dans tous les domaines y compris celui des Dssr. C’est le moment de travailler, par le dialogue, à construire ainsi une société plus inclusive où les femmes sont autonomes et jouissent pleinement de leurs droits en matière de santé de la reproduction. C’est possible d’y croire avec l’hégémonie des hommes qui tend à faiblir, du fait, selon Dr Charlemagne Codjo Tomavo, de la modernisation et de l’autonomisation de plus en plus effective de la femme.

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