Pleins feux sur un pilote de ligne : Habib Aboukhedoud – Le ciel comme bureau

Par Josué F. MEHOUENOU,

  Rubrique(s): Société |   Commentaires: Commentaires fermés sur Pleins feux sur un pilote de ligne : Habib Aboukhedoud – Le ciel comme bureau

commandant Habib Aboukhedoud

Plus de dix mille heures de vol à son actif. Toujours souriant et jovial, carrure imposante et démarche assurée. Habib Aboukhedoud ne passe plus inaperçu. A force de parler avion et aviation sur la toile, son visage commence à se faire familier. Cet habitué de l’air avec plus de vingt ans de métier a déjà manœuvré toutes sortes d’engins volants : des petits, des moyens et des gros. L’enfant dessinateur d’avion a poursuivi ses rêves pour devenir aujourd’hui un pilote
rompu dont la réputation survole les continents et les compagnies aériennes.

LIRE AUSSI:  Postes de contrôle juxtaposés de Malanville: Les acteurs formés au respect des normes

C’est au bout de plus de deux ans de traque que le commandant de bord Habib Aboukhedoud s’est enfin livré pour un échange à bâtons rompus sur sa carrière, sa vie et son parcours. Son petit tour dans la ville de Cotonou, ce mercredi du mois de septembre, lui sera « fatal ».

Sur sa grosse moto, en partance pour Lomé d’où il doit décoller quelques heures plus tard, nous lui expliquons les multiples tentatives pour lui mettre le grappin dessus depuis des mois. Il en était quelque peu déçu. Des sollicitations, il en reçoit de toutes parts et chaque jour. Pour y répondre, il s’appuie sur une équipe de jeunes gens qu’il inspire par son profil. Mais ce mercredi, pas de témoins ni de protocole. Il a, tous travaux cessants, décidé de se prêter à l’exercice. Lui qui ordinairement « fuit » les médias. Pourtant, tout jouait contre lui. Le calendrier, l’agenda, des urgences.
Simplicité, chaleur, convivialité. Habib Aboukhedoud est le prototype incarné d’une humilité qui ne court plus les rues. Pour cet échange qu’il a voulu dans le restaurant le plus proche, pour continuer sa route, il aurait volontiers voulu remorquer son intervieweur sur sa moto, une R-1200 de BMW. Mais faute d’un second casque, il n’osera pas. Trois minutes plus tard, nous y sommes. Mais avant, il salue tous ceux qui le reconnaissent et qui prennent de ses nouvelles, des contacts, des photos aussi.
Cela ressemble bien un peu au quotidien de ce pilote de ligne qui, depuis une vingtaine d’années, traverse le ciel, vole et survole les continents avec passion, détermination et courage. Pour lui, chaque vol est unique et aucun des voyages dans les airs ne se ressemble. Plus de vingt ans qu’il s’est accroché à ce métier, il s’emploie à l’assumer. Aujourd’hui pilote, commandant de bord chez Turkish Airlines, l’homme est déjà passé par plusieurs grandes compagnies africaines et internationales. On sait qu’il a été à Rwandair, Qatar Airways et bien d’autres grandes compagnies. Mais c’est chez Transtel en 2000 basée au Togo qu’il avait démarré sa carrière. Cette compagnie faisait le transport d’équipage entre les villes de Cotonou, Lomé, Abidjan parfois Lagos. Ensuite, Transair Congo et Transair Bénin avant de rallier l’Afrique du Sud, le Congo Kinshasa… Il est aussi passé par Aero-Contractors et Arik Air du Nigeria pendant cinq ans. Habib Aboukhedoud a servi aux Nations Unies en s’occupant du redéploiement des troupes onusiennes dans les zones de guerre. « Je n’ai pas été que pilote. J’ai travaillé au sol en tant qu’agent des opérations », ajoute-t-il sur son parcours. On doit préciser aussi qu’il a été inspecteur externe à l’Agence nationale de l’aviation civile du Bénin. Véritable touche à touche, le commandant de bord enseigne également le leadership militaire dans différentes écoles d’officiers de la sous-région, notamment L’Emia de Koulikoro au Mali, l’Eno de Toffo au Bénin, l’Ecole de la gendarmerie nationale du Togo…

Comment est-t-il devenu pilote ?

Habib Aboukhedoud aurait pu faire un bon gendarme. Il en a rêvé à une époque de sa vie. Dans son envie de combattre l’injustice de toutes les manières possibles, de protéger les plus vulnérables, il se voit bien dans la peau d’un gendarme. A raison sans doute, parce qu’il en a le profil, tout au moins physique et mieux encore le mental. « Ce corps représente beaucoup pour moi. J’aime bien ce côté rigoureux et strict de la gendarmerie », retient-il. Mais la gendarmerie ne lui ouvrira pas ses portes. Il n’a d’ailleurs pas eu besoin d’aller se chercher de ce côté.
A force de le faire voyager aux quatre coins du monde, de l’emmener avec lui dans moult déplacements, son père a fini par lui inoculer non pas l’envie des airs, mais le mystère des avions. Habib voulait percer le mystère de l’oiseau volant.
« Comment je suis devenu pilote ?
Au départ, c’était l’amour pour les avions, une envie… J’étais fasciné par ce monde qui pour moi était un monde très étrange »,
confie-t-il. Le rêve est né et l’enfant Habib, un peu comme pour habiter son rêve, dessinait des avions partout et collectait tout ce qui avait de rapport avec l’aéronautique. Il ira encore plus loin. « Il m’arrivait de manquer les cours pour me rendre à l’aéroport et observer les avions sur la piste de départ, les pilotes en uniforme… Je me disais, s’ils arrivent à soulever des masses pourquoi pas moi », confesse-t-il.
Celui qui, aujourd’hui, fait la fierté du Bénin à travers le monde et le revendique si fièrement est pourtant passé par de nombreuses difficultés avant de se hisser si haut. A sa passion pour les avions, il dit avoir associé l’amour, la rigueur, la discipline, mais aussi beaucoup de moments d’apprentissage. Bien avant d’aller en formation, il a eu le temps de se « googoliser »,
comme on le dit. L’homme a beaucoup appris, seul sur l’univers de ses rêves. Il n’eût pour tout instructeur à cette étape que les informations disponibles un peu partout dans les magazines, les livres et les récits de certains anciens pilotes chevronnés, mais confesse y avoir beaucoup appris. « Il ne m’a pas été facile de me lancer dans ce domaine. Mon père a beaucoup investi pour ma formation », reconnaît-t-il. Sauf que cela n’aura pas été suffisant. « Dans cet amour de l’aviation, ce dévouement, j’ai croisé de très bonnes personnes qui m’ont prêté mains fortes.
J’ai pu utiliser ces contacts pour créer un tremplin qui m’a aidé à être ce que je suis, mais je me suis aussi beaucoup construit quelque part moi-même », nuance-t-il. Dans cette quête du succès, coups bas, coups de poignard, nivèlement par le bas… Tout cela, il s’en est servi comme tremplin pour se hisser. Finalement, une rencontre déterminante va donner corps à son rêve. Habib Aboukhedoud va rejoindre des écoles de formation aux Etats Unis, en Afrique du Sud, à Londres à l’Académie d’Oxford. Depuis lors, il fait son bout de chemin dans le ciel, bâtissant jour après jour son rêve.

LIRE AUSSI:  En fin de mission au Bénin: Achim Tröster fait commandeur de l’Ordre national

Le patriote

« Je suis autant fier du Bénin que de ma deuxième patrie, le Liban, même si ce qui s’y passe actuellement est triste », révèle-t-il. Habib Aboukhedoud est bénino-libanais. Sa citation favorite c’est : « Aimer sa patrie, c’est aimer la République et sa devise ! Je suis fier d’être Béninois. » Dans la plupart de ses publications, ces mots flanqués du drapeau tricolore béninois sont visibles. Sur la toile, le pilote n’a de cesse de revendiquer son appartenance à la nation béninoise et sa fierté d’être, en partie, l’ambassadeur du 229. Vous voulez être son ami, ne lui dites jamais que le Bénin est un petit pays. Il vous reprend instamment et vous expose ce qui fait de son pays l’un des plus grands au monde. Pour Habib, la grandeur d’un pays part des valeurs qu’il porte et ne devrait pas s’évaluer uniquement à l’aune des ressources naturelles et de la puissance financière.
« Mes traditions, je dirais même mes initiations sont d’ici, alors que puis-je faire de plus si ce n’est d’être la vitrine de ce que les gens appellent un petit pays, mais qui en réalité ne l’est pas ? Nous sommes peut-être petits en taille, mais très grands. C’est pour vous dire en réalité que le Bénin m’a donné tellement de choses. Paradoxalement, j’ai été plus combattu chez moi ici qu’à l’extérieur, mais quand on me combat, je prends ça comme un challenge et je deviens meilleur »,
soutient-il vigoureusement. Et de reprendre : « Travaille bien, avec discipline, avec rigueur et détermination et tu réussiras toujours partout où tu iras. On te fera appel parce que tu suscites l’adhésion et le respect… J’essaie de me démarquer de mes pairs, de mes anciens, de mes ainés par le travail et j’essaie encore mieux faire qu’eux ». Ce sont là, quelques clés de la réussite de ce pilote de ligne qui fait assez parler de lui sur les réseaux sociaux à travers des publications périodiques sur les avions et le monde de l’aviation.
Dites-lui qu’il fait partie des meilleurs, et il vous répond avec sourire, avant de se faire une fois encore modeste, avouant que le paraitre n’est pas son fort. Habib Aboukhedoud est en perpétuel challenge avec ses propres compétences. Il s’interdit l’autosatisfaction et la suffisance. Seul Africain à un concours de pilotes avec ses pairs des plus grandes compagnies au monde, il y a peu, aux Etats-Unis, il a tiré son épingle du jeu en s’arrogeant la première place.
Cela, il ne l’appelle pas un succès, mais une autre manière de porter haut le drapeau béninois.
Il est aussi et surtout un motivateur né. Des enseignements sur le comportement social, la vie en milieu professionnel et même en famille… Sur la toile, il s’est fait l’étoffe d’un motivateur dont les publications plaisent bien à la jeunesse. Il est presque quotidiennement présent sur Linkedin et Facebook où ses pages sont transformées en de véritables arènes d’échanges et de conférences de motivation. Sa manière à lui d’aider la jeunesse de son pays à trouver son chemin dans le travail et la combativité, explique-t-il, quand on l’interroge sur cette omniprésence sur la toile. N’a-t-il pas l’impression d’en faire un peu trop, de se faire un peu trop voir ? « Non ! » rétorque le pilote qui aurait voulu que ses occupations professionnelles lui laissent le temps d’en faire davantage.
« La cible, ce sont les jeunes. Je pense que je ne peux rien donner individuellement à tous ces milliers de jeunes, mais je me réjouis de constater que le message passe et son contenu bien perçu. Je leur conseille surtout de renoncer à partir. Quitter le pays n’est pas la bonne solution…Si tous les Béninois doivent partir et revendiquer d’autres nationalités alors qu’en réalité le sein que nous avons tété vient d’ici, qui construira notre pays ? Quel est ce doigt qu’il faut apporter pour boucher les trous de la jarre trouée ? », s’interroge-t-il. Selon lui, « nous ne croyons pas en nous-mêmes, alors que nous devons nous dire, quand je vais tomber, mon pays sera là pour me relever et on réussira quand on commencera à croire en nous, en notre potentiel ».
On pourrait croire que son parcours, ses prises de position, son amour pour la patrie font de lui un être adulé. Erreur ! « Beaucoup de personnes en réalité ne veulent pas me sentir parce que je gêne surtout dans mon domaine », révèle-t-il. Les coups bas, il en a été victime beaucoup en effet.

LIRE AUSSI:  Edito: Des brèves de comptoir

Passionné en tout…

Il n’est pas rare que, fasciné par la beauté de la nature, le pilote même aux commandes de ses appareils volants fasse l’option de flasher quelques moments souvenirs. Autant il est passionné d’avion, autant il a un attachement particulier pour la photographie. C’est bien là son autre hobby. Sa passion pour les photos est telle qu’il ne se déplace presque jamais sans son objectif. Parfois, il en porte même deux. Et c’est pour ne rater aucune des belles images.
Habib Aboukhedoud est aussi un passionné des arts martiaux. Mais on ne pourra jamais évoquer le parcours, ou peut-être la vie de cet homme sans parler de motos. Le pilote a développé une relation particulière avec les engins à deux roues. « J’ai toujours roulé à moto. Mais je roulais tellement mal qu’un jour, je me suis fait mal. Je me suis retrouvé dans le coma en juin 2001 et cela m’a coûté d’être paralysé pendant un moment. Beaucoup se disait que je ne pouvais plus rouler, ni piloter un avion », se souvient-il. Sauf que ces inquiétudes n’ont pas résisté devant la ténacité, l’endurance et l’engagement de cet homme qui se peint comme
« un enfant têtu ». Habib a renoué très vite avec le guidon, une fois la phase de la récupération passée. Mais il ne s’est pas arrêté là. Son nouveau contrat avec l’engin à deux roues, il l’a voulu plus professionnel.
« J’ai décidé non seulement de faire de la moto, mais aussi d’investir dans la moto », confie-t-il tout souriant. Il opte pour les motos-écoles, apprend à conduire et vire ensuite vers ce qui est aujourd’hui sa plus grande folie en dehors des avions, à savoir les grosses motos.
« Cet amour de la recherche, de l’investissement sur soi-même m’a permis aujourd’hui de m’investir et de former les escortes présidentielles de plusieurs pays dans la sous-région. Ce que j’arrive à faire à moto est terrible », relate, enthousiaste, le pilote. Il a déjà sillonné plusieurs pays de la sous-région au guidon de ses grosses cylindrées. Les Béninois et les Togolais n’ont pas souvenance de le voir souvent au volant d’une voiture. Il est plutôt casqué, bien accoutré et confortablement installé sur ses motos.

LIRE AUSSI:  Entretien avec le professeur Moustapha Diabaté: L’Indicamétrie ou le chemin pour sortir l’Afrique de l’ornière

Rêve inachevé… grosses insatisfactions

Malgré son parcours et son expérience, et surtout une belle carrière internationale qui ne cesse de lui sourire, Habib Aboukhedoud dit trainer encore quelques grosses insatisfactions. Son rêve d’enfance qu’il se plaît à accomplir aujourd’hui est encore inachevé. L’essentiel pour lui n’est pas de piloter les avions des plus grosses compagnies au monde. Sa plus grande satisfaction, c’est de se voir aux commandes d’un avion béninois, quel qu’il soit. Si aujourd’hui, ce rêve devenait réalité, l’homme est prêt à tout laisser tomber pour revenir servir le Bénin. Ce sera là d’ailleurs, sa plus grande fierté.
« Le rêve que je n’ai pas encore accompli est de voir l’aviation décoller dans mon pays le Benin. J’ai mal quand je vois ce qui se passe actuellement. Ce n’est pas politique, c’est très technique. Mettez juste des personnes qu’il faut à la place qu’il faut et tout ira. Mon rêve est que le Bénin enfin puisse avoir une compagnie nationale, une vraie compagnie aérienne, une vraie école de pilotage. Je sais que c’est un rêve qui va se réaliser », espère-t-il. Lorsqu’il évoque cette question, on peut lire dans l’expression de son visage, combien il est dépité. « Aujourd’hui, le Bénin est quand même assez bien financièrement. On peut se donner des moyens, nouer des partenariats et des contrats »,
suggère-t-il. Le sort de l’aviation civile dans son pays le désespère quelque peu, mais il dit croire que d’ici là, quelque chose changera.
Ce ne sont pas les moyens humains et techniques qui manquent au pays pour y arriver, croit-il fermement. Le Bénin peut se targuer de compter des pilotes de ligne et un peu partout dans le monde. Pour la plupart des binationaux, ils préfèrent mettre en avant leur deuxième nationalité au détriment de celle béninoise. « Cela ouvre des portes et donne droit à des avantages », reconnait le commandant Aboukhedoud qui, lui, continue de brandir fièrement son passeport béninois. Même si parfois il reçoit des coups pour ce choix, celui qui s’inspire souvent de la combativité de Kaba, Bio Guerra, Béhanzin n’entend en aucun cas y renoncer. Bien au contraire…

Flash-back sur sa vie de famille !

Habib Aboukhedoud est le géniteur de trois enfants. Ses autres enfants sont la kyrielle d’orphelins et ou d’enfants démunis à sa charge dont il prend grand soin, mais qu’il considère tous comme ses propres enfants. La très heureuse enfance qu’il a eue aux côtés de ses parents, il essaye de l’offrir aux enfants en situation difficile. « Mon père mettait tout à ma disposition »,
se souvient-il, tout en se remémorant, combien il était aussi têtu. Souvent absent, il ne parvient pas à faire profiter de sa présence à ses enfants. Raison pour laquelle, quand il en a l’occasion, il n’hésite pas à partager de bons moments avec eux, même s’il admet que cela devient de plus en plus difficile.
« On est obligé de faire beaucoup de sacrifices… C’est ce qui me pousse à faire en sorte que ça change. Ce n’est pas facile pour une mère d’élever seule ses enfants », reconnait-il.
Fils unique de sa mère, cet ancien élève du collège père Aupiais de Cotonou, contrairement à ses apparences, garde encore des traits de timidité. Il est tout sauf bling-bling. Les sorties, les shows festifs, les grandes cérémonies où le paraître a droit de cité ne sont pas son fort. Il se sent plutôt à l’aise dans la simplicité, la compagnie des gens vrais. Sa mère voulait en faire un avocat ou un médecin. Mais il est resté focus sur son projet de finir aux commandes des avions et il y est arrivé. Sa conclusion: les parents doivent laisser les enfants aller au bout de leurs rêves et éviter de s’interposer ou même de s’imposer dans le choix de carrière des enfants.