Politique monétaire de la zone franc: Le Franc CFA sous le feu des critiques

Par LANATION,

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Un ouvrage, paru le 3 octobre dernier à Paris, remet fortement en cause les avantages de l’arrimage du franc CFA à l’euro. «Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ?» revendique la rupture du cordon ombilical entre les banques centrales de la zone franc et le Trésor français.

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Jamais la zone Franc n’a autant été sous le feu des critiques. A l’origine, un ouvrage intitulé ‘’ Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ?’’, paru aux éditions La Dispute. Parmi les auteurs, on compte, entre autres, l’ancien ministre togolais, Kako Nubukpo, directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’OIF, Bruno Tinel, maître de conférences à l’Université Paris1-Panthéon Sorbonne, le Sénégalais Demba Moussa Dembelé, coordonnateur de l’Africaine de Recherche et de Coopération pour l’appui au développement endogène (Arcade) et le Camerounais Martial Ze Belinga, économiste et sociologue, rédacteur en chef du site Afrikara.com. Le livre dénonce une série de dérives qui maintiennent la monnaie commune de l’UEMOA et de la CEMAC dans une dépendance plus préjudiciable que profitable aux économies de la zone. «Le FCFA est une monnaie pour le pire, car la majorité des pays qui l’ont en partage a eu durant ces cinquante dernières années des performances économiques faibles et en dessous de la moyenne africaine», pointent les auteurs.

Premier sujet de critique, le fonctionnement et le rôle des comptes d’opérations entre la France et les pays africains. «Est-il vraiment justifié de continuer à affirmer que la «stabilité monétaire», telle qu’elle est conçue et pratiquée dans les deux zones CFA, est une condition et non un obstacle à un développement endogène digne de ce nom ? », s’interroge Bruno Tinel. Il constate que trop souvent dans les zones CFA, la notion de stabilité monétaire donne l’impression de servir à apporter de la respectabilité à une politique monétaire en réalité trop restrictive et servant principalement les intérêts bien compris des groupes européens – en particulier français – intervenant dans les pays membres de ces zones monétaires et de leurs élites rentières.

Un problème de souveraineté !

L’ouvrage s’attaque surtout aux comptes d’opérations logés au Trésor français. Les auteurs rapportent que les banques centrales des zones CFA n’assument pas elles-mêmes la fixité de leur monnaie avec l’euro. Ce rôle est dévolu au Trésor français, c’est-à-dire le budget de l’État français. «En contrepartie de cette convertibilité, les réserves de change sont centralisées, à deux niveaux: les États des deux zones UEMOA et CEMAC centralisent leurs réserves de change auprès de leurs banques centrales, lesquelles sont tenues d’en déposer 50 % auprès du Trésor français, sur un compte d’opérations ouvert au nom de chacune d’elles». Du coup, la valeur externe du CFA est ainsi déléguée à une entité extérieure, le Trésor français, qui bénéficie de ces devises pour son propre financement. De ce point de vue, ce système de centralisation des devises des zones CFA contribue à financer une fraction, très petite (0,5 %), de la dette publique française.
L’ouvrage soutient qu’il serait possible de mener une politique monétaire plus accommodante et donc plus à l’écoute des besoins de financement des économies concernées. «L’excès de réserves montre que les autorités monétaires et financières disposent de marges de manœuvre considérables pour favoriser le financement de l’économie : structurer l’offre, susciter la demande et favoriser ainsi les activités productives». Et de se demander : «Pourquoi diable les marges de manœuvres disponibles ne sont-elles pas utilisées ? Pourquoi ses gestionnaires se montrent-ils plus royalistes que le roi en maintenant coûte que coûte un taux de couverture quatre ou cinq fois plus important que le seuil plancher qu’exigent les traités ?».

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Vivement une monnaie de la CEDEAO !

La fixité de la parité du CFA avec l’euro est fortement remise en cause par l’ouvrage. Les auteurs estiment que le système actuel fait primer l’équilibre externe sur l’équilibre interne, et tout l’enjeu est de faire évoluer cette hiérarchie de manière à ce que les objectifs internes soient davantage pris en compte sans que l’instabilité monétaire ne s’installe et détruise les acquis. Pour eux, la remise en cause de la fixité de la parité du CFA avec l’euro est inextricablement à la fois économique et politique car elle implique également celle de la souveraineté et, donc, de la rupture plus que symbolique vis-à-vis de l’ancienne métropole.
Le financement de l’émergence en zone franc est plombé par la qualité de la monnaie, aux dires des économistes. «Les économies de l’UEMOA souffrent d’un problème de compétitivité-prix à l’export, du fait de l’arrimage du franc CFA à l’euro, monnaie forte s’il en est. Or, une monnaie forte agit comme une taxe sur les exportations et une subvention sur les importations, rendant difficile l’obtention de l’équilibre de la balance commerciale». Ils poursuivent que le rationnement du crédit qui caractérise les économies de la zone franc ont pour causes aussi bien l’agenda caché des deux principales banques centrales de la zone (la BCEAO et la BEAC) qu’à l’extrême frilosité du système bancaire de la zone. «On se retrouve donc dans un système où la gestion par les prix (taux d’intérêt) est théoriquement chargée de réguler le volume des liquidités bancaires, mais où, en réalité, l’ancien système d’encadrement du crédit perdure», explique les auteurs. Il découle alors de la prééminence de la défense du taux de change entre le franc CFA et l’euro sur les évolutions conjoncturelles internes d’une part et d’autre part du rationnement endogène du crédit bancaire, la constitution de réserves de change excessives des banques centrales de la zone franc auprès du Trésor français. «Pour la zone UEMOA, les avoirs extérieurs nets s’élèvent au 31 décembre 2014 à 5 208 milliards de franc CFA pour la BCEAO, soit un taux de couverture de l’émission monétaire de 84,3 %. Pour la zone CEMAC, les avoirs extérieurs nets s’élèvent à la même période à 8 387 milliards de franc CFA pour la BEAC, soit un taux de couverture de l’émission monétaire de 89,8 %, via le mécanisme dit de ‘’compte d’opérations’’», dénonce l’ouvrage.
Pour sortir de la ‘’ servitude’’, les auteurs se penchent pour une monnaie unique de la CEDEAO sous le leadership du Nigeria. «Le futur ex-CFA pourrait se fondre en partie dans le projet de monnaie unique de la CEDEAO sous le leadership du Nigeria. Il resterait alors à imaginer ce que deviendrait la zone CEMAC. Il serait également possible d’imaginer une zone post-CFA incluant l’UEMOA et la CEMAC, ce qui limiterait l’emprise nigériane sur ses voisins, plus petits et moins puissants», conseillent-ils. La monnaie unique, soutiennent les auteurs, sonnera le glas de la zone Franc et mettra fin à toutes les tutelles monétaires. «Elle sera un facteur d’accélération de l’intégration en Afrique de l’Ouest et constituera un exemple pour les autres sous-régions africaines et pour le continent africain dans son ensemble. Elle doit néanmoins s’efforcer pour se mettre au service des besoins économiques et sociaux des pays concernés et des populations, de tirer les enseignements des échecs de la zone euro et ne pas reproduire des politiques qui maintiennent actuellement l’Europe dans une situation de crise», insistent-ils.
‘’Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profite le franc CFA ?’’, vient soutenir la position de l’économiste bissau-guinéen, Carlos Lopes, récemment secrétaire général adjoint de l’ONU, secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), qui le 28 septembre dernier, avait indiqué que le franc CFA est un mécanisme désuet. «Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans. Cela existe dans la zone franc. Il y a donc quelque chose qui cloche». Lors d’une réunion des ministres de la zone franc, deux jours plus tard à Paris, ces derniers ont quant à eux réaffirmé la solidité du Franc Cfa et reconnu leur zone comme une zone de stabilité monétaire. Le débat sur le franc CFA est ouvert.