Portrait Kogblévi Aziadomè, une vie aux cadences des défis

Par Joel TOKPONOU,

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Kogblévi AziadomèLe professeur Kogblévi Aziadomè au laboratoire

Il est assurément un communicateur dans l’âme. Tout parle en lui. Y compris son silence intermittent lors de ses discours. Le professeur Kogblévi Aziadomè est de ces hommes qui ne parlent que quand c’est nécessaire. Certainement un disciple d’Euripide, un des trois grands tragiques de l’Athènes classique : « Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence ». Son habituelle sérénité reste une arme qui lui a été très précieuse, tout au long de son parcours. Sa calvitie frontale donne bien raison à ceux qui assimilent les chauves aux sages. Son élégance même dans les plus simples tenues, sa légère moustache, sa fraicheur contagieuse, son allure imposante et son teint clair bronzé l’imposent comme un charmeur né, même fort de ses 81 ans. Lui qui pourtant n’avait point conscience de son effet auprès des filles jusqu’à la fin de ses études supérieures. Peut-être ne mesurait-il pas ses atouts physiques. Mais il avait la certitude en ce moment-là que « la femme n’était pas une priorité ». « Mon seul compagnon, c’était le travail », lance-t-il lorsqu’on aborde ce pan de sa vie. Et il a bien raison, car son histoire n’a rien d’un conte de fée. Non pas que Kogblévi Aziadomè et ses 12 frères et sœurs avaient manqué du minimum nécessaire pour vivre. Mais qu’il lui a fallu construire pierre par pierre l’homme qu’il est devenu. D’ailleurs, l’un de ses challenges a été de reconstituer l’année de sa naissance. « Ils estiment que je suis né en 1946. Mais en réalité, je dois être né entre 1941 et 1943 ; donc probablement en 1941 ou 1942, car je me rappelle avoir participé au ramassage de la terre ayant servi à construire la première classe de l’école de Honton à Dogbo, ma commune natale, en 1948 », se souvient-il.
Son apparence joviale avec un sourire délicatement logé aux coins des lèvres cache très mal les empreintes que lui ont laissées ses parcours académique et professionnel. Très tôt, l’élève qu’il était avait compris qu’il n’avait d’autre choix que de vivre, voire survivre au rythme des péripéties et blocages. Au quotidien, il se devait alors de transformer les crevasses en ponts, la tristesse en joie et la fin d’une réalité affligeante en un début d’une autre plus agréable. Demandez lui comment il est parvenu à franchir les nombreux obstacles qu’il a connus et il vous répondra comme le refrain d’un hymne à la réussite: « Le défi, c’est le super carburant qui me pousse vers l’avant». Un leitmotiv qui découle des préceptes de son père : « La seule chose qui tombe gratuitement du ciel, c’est la pluie ». Amoureux de l’écriture et de la lecture, il comprendra que la philosophie de son géniteur, ce prince Ashanti, dont le sourire était plutôt rare comme un merle blanc, n’avait rien à envier à celle de grands auteurs contemporains.

De la blouse au sol

Rien ne liait à l’origine le professeur Kogblévi Aziadomè à la pédologie ou plus précisément à la microbiologie des sols. Son seul souhait qu’il clamait fort, c’était d’être médecin. Faible de santé avec de récurrents maux de ventre, il nourrissait l’ardent désir d’être au chevet des malades pour leur administrer les soins dont ils auraient besoin pour être d’aplomb. Ce n’était donc pas un hasard s’il avait fait l’option des sciences expérimentales en classe de Terminale. D’ailleurs, à cette étape de ses études secondaires au collège Victor Ballot de Porto-Novo qui deviendra plus tard Lycée Béhanzin, il n’avait pas eu froid aux yeux pour s’en ouvrir vertement à son enseignante Mme Adjovi, biologiste de formation et française d’origine, qui gérait les bourses d’études. Cette dernière conditionne l’octroi de cette bourse au jeune Aziadomè non seulement à son succès au baccalauréat mais surtout à sa performance en biologie. C’était le défi qu’il ne fallait pas lancer à ce féru des études qui a très souvent été le meilleur de sa promotion. Du moins dès la fin du cours élémentaire puisqu’il n’avait pas été très brillant les trois premières années du cours primaire, reconnaît-il humblement. « Malheureusement pour moi, je suis admis au Bac avec une note de 18 sur 20», renseigne-t-il. Malheureusement? Oui. C’est sans ironie. Car contre toute attente, l’enseignante, pour montrer toute sa fierté d’avoir un apprenant digne d’être sa relève, lui proposera une bourse d’étude en biologie. Il garde en mémoire in extenso la rime sadique de cette dame: « J’avais toujours rêvé d’avoir quelqu’un comme toi pour ma relève. Maintenant, c’est fait ! Mais si d’aventure l’idée te venait de me désobéir, il va falloir que tu ailles voir ton père dans la cambrousse pour qu’il te paie la bourse ». Rêve de médecin brisé ! Aziadomè n’avait pas le choix. Il plie comme un roseau mais ne rompt pas. Son inscription en chimie, biologie et géologie à l’Université de Dakar est aussitôt faite en 1966. Le jeune étudiant, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, se remet au travail avec ardeur, excellant toujours dans toutes les matières. Il croyait certainement être au bout de ses peines et se projette comme spécialiste de l’une des disciplines de la biologie dans quelques années. Erreur ! Son rêve sera de courte durée. Deux ans exactement. En 1967, soit la première année de Cbg, il refait l’erreur d’obtenir la note de 18 sur 20 en géologie. Suffisant pour que l’enseignant de cette discipline, avec une douce pression, l’oriente vers cette science. Kogblévi Aziadomè a désormais la confirmation que sa vie sera faite de défis. Que ses certitudes se mueront en désillusions mais qu’il va falloir s’adapter puisqu’il n’est pas au bout des coups du destin qui le conduisait en Europe.
En effet, en descendant dans la fraîcheur de Nancy (- 9°C), à l’Est de la France en décembre 1968 pour poursuivre ses études en géologie, Kogblévi Aziadomè était loin de savoir qu’il aura beaucoup chaud dans la deuxième phase de son cursus universitaire dans l’Hexagone. L’obtention successive de la Maîtrise et du Diplôme d’études approfondies le confortait dans la posture que tout se déroulerait bien. Mais la désillusion ne tardera pas à frapper à sa porte. Et cette fois-ci sous forme de racisme. En fait, contre toute attente, c’est le directeur du centre de recherches dans lequel il évoluait qui s’oppose à ce qu’il fasse le cycle doctoral. Le prétexte est tout renversant. Selon le directeur, les pays africains qui venaient une dizaine d’années plus tôt d’obtenir leur indépendance, n’avaient pas besoin d’intellectuels de ce niveau académique. Le jeune dahoméen ne dut son salut qu’au directeur adjoint du même centre qui avait auparavant eu un séjour sur le sol de Béhanzin, Bio Guéra et Kaba.
Ironie du sort, dernier à avoir obtenu son sujet de thèse, le jeune dahoméen sera le premier à soutenir sa thèse et obtint la mention « Très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité». Mieux, durant quatre mois, le même directeur qui, quelques mois plus tôt, le trouvait indigne d’obtenir le doctorat, lui fera une cour assidue pour l’employer. Mais son patriotisme débordant et sa fierté ne lui permettent pas de céder aux offres mielleuses. Il plie bagage et retourne dans son pays.

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Au front !

Le patriotisme au corps, le professeur Kogblévi Aziadomè sera sur le front de la sécurité alimentaire dans son pays à partir d’août 1973. Ses premières années professionnelles n’ont pas été de tout repos. Tout était à faire dans son domaine d’activité. Au Dahomey où il n’avait ni pipette, ni tube à essai, encore moins un microscope optique à sa disposition, comme le lui prédisait le courtisan directeur du centre de recherches de Nancy, Dr Kogblévi Aziadomè devra faire valoir ses compétences à travers des consultations à l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (Fao) dans diverses positions administratives et sur plusieurs projets de grande envergure pour cette Afrique qui renaissait. Au Zaïre-Nil, au Rwanda, au Burkina Faso, au Cameroun, au Mali, au Niger, en Guinée, au Sénégal, en Tunisie… les talents de ce Dahoméen amoureux des sols se sont exprimés avec éclat. Son expertise avérée était bien appréciée. Mais autre coup du sort pour lui, sa demande d’être nommé à un poste international a reçu une fin de non-recevoir du directeur général de la Fao. Pourtant, c’était reconnu qu’il le méritait bien. Faisant contre mauvaise fortune, bon cœur, il poursuit son chemin.
Dans son pays et partout où il est passé, le fils de Honton a été un précurseur de la lutte contre la désertification. Les nombreuses plantations d’anacardier, de palmier à huile, les vergers et autres mis en place constituent des marques indélébiles de ses actions.
Comme un bonheur n’arrive jamais seul, c’est en parcourant les contrées de sa terre natale que le professeur retourne à ses premières amours : prodiguer des soins aux malades. Loin des sérums, vaccins et autres médicaments occidentaux, il découvrira davantage les vertus des plantes dont il était amoureux depuis son jeune âge. Et depuis soixante ans, l’idylle entre les deux tourtereaux, sans laisser apparaître la moindre ride, ne décroche que des lauriers. De ces plantes dont il s’entoure avec aisance comme si elles faisaient partie de son être, le phytothérapeute tire nombre de recettes dont la renommée traverse les frontières africaines. Des dizaines de milliers de malades du foie lui doivent aujourd’hui leur survie. Des victimes de morsure de serpents ont toujours la vie sauve grâce aux produits de ses inventions. Il garde au fond de sa mémoire l’histoire de ce jeune homme presque mourant qui se tordait de douleur mais qui avait retrouvé toute sa lucidité en moins de vingt-quatre heures juste après avoir ingurgité l’une de ses potions. Ce serait un euphémisme de dire que très peu de maladies ont de secret pour Aziadomè. D’ailleurs, il ne manque aucune occasion lors des rencontres régionales ou internationales pour dénoncer la marginalisation de la phytothérapie. «Je leur dirai encore mes vérités », lance-t-il pour annoncer l’allure de ses interventions futures à des assises des praticiens de la médecine traditionnelle devant se tenir à Dakar au Sénégal sur la pandémie du coronavirus.
En attendant que les scientifiques africains reçoivent la considération qui est la leur, l’amoureux des plantes se réjouit des hommages qu’entendent organiser pour lui cette année 2022 d’anciens patients et amis.

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Chef et humble

Avec une grande facilité, on pourrait classer le professeur Kogblévi Aziadomè parmi ces hommes qui estiment que la femme est un mal nécessaire. Certains de ses collaborateurs le lui disent souvent. Mais cela ne fait pas de lui un misogyne. Marié à Gisèle Kpadé avec qui il a eu quatre enfants, trois garçons et une fille, il lui doit son acceptation du rendez-vous subit qu’il a eu ce dimanche du mois de mars 1987 avec Martin Dohou Azonhiho, alors ministre du Développement rural et de l’Action coopérative, et qui le mettra davantage au-devant de la scène politique. « Nous étions un dimanche et elle m’informa que j’avais un appel de
Azonhiho. Ma décision était de ne pas recevoir l’appel. Mais face à l’insistance de ma femme qui a aussitôt apprêté mes habits, je n’ai pas eu de choix », se souvient-il avec sourire. Ce jour-même et à la suite de la proposition du ministre, Aziadomè accepte d’occuper le poste de directeur général du ministère, actuellement appelé directeur de cabinet. Il ne pouvait en être autrement puisqu’il n’est pas du genre à s’investir dans des bras de fer. Il restera dans ces fonctions jusqu’à l’avènement du Renouveau démocratique. Pour ses compétences, il sera nommé conseiller technique à l’Agriculture d’abord par le premier ministre puis par le président de la République. C’était sans savoir qu’un autre défi l’attendait au détour des élections législatives ! En fait, il y eut ce temps où les électeurs votaient, non pas pour l’argent mais par conviction. Un temps où les hommes politiques rivalisaient de stratégies de proximité pour convaincre les électeurs. Un temps où la politique avait encore toute sa beauté.
Ressortissant de la 12e circonscription électorale, Aziadomè Kogblévi est convié à être candidat aux deuxièmes élections législatives de l’ère du Renouveau démocratique en 1995. Un an plus tôt, il quittait le Parti social-démocrate (Psd) pour la Renaissance du Bénin, en toute liberté et sans aucune rancœur ou rancune avec ses anciens partenaires politiques. Mais ce n’était pas le plus important. Sur le terrain électoral où deux députés étaient attendus, le technocrate mais néanmoins politique devra parvenir à imposer sa formation politique. Et comme rien ne résiste à Aziadomè, il affronte ce challenge juste avec une natte. «Je passais de village en village et je dormais où la nuit me surprenait. Rien que le fait de me voir dormir dans des maisons anodines faisait plaisir aux populations et participait à l’augmentation de mes potentiels électeurs. Ils me rassuraient de leur total engagement pour ma cause », se souvient-il. Et le résultat n’a pas été décevant. Non seulement il a été élu mais il s’en est fallu de peu pour que son parti arrache la deuxième place. Hélas ! Mais élu député, il ne restera que quelques mois, car il sera nommé ministre de l’Environnement, de l’Habitat et de l’Urbanisme. La fin du seul mandat du président Nicéphore Soglo le projettera définitivement vers les plantes. Et il y est resté jusqu’à ce jour. Dans son bureau, sur sa véranda, dans sa cour… partout où il y a le professeur Kogblévi Aziadomè, il y a les plantes, les tortues, presque ses animaux de compagnie avec qui il prend du plaisir à « discuter ».
De son parcours, ses désillusions, ses réussites, les blocages connus et autres, Kogblévi Aziadomè estime qu’il ne s’agit que de son destin. Il le résume si bien dans son opuscule autobiographique intitulé ‘’Ma pauvre petite vie’’: « Tout se passe comme si nous venons au monde avec un cahier des charges d’une précision d’horloge. Le tracé du parcours de notre vie suit une logique implacable et inébranlable qui échappe à notre propre logique. Rien ne dépend de nous. Nous vivons notre vie sans nous comme des marionnettes, comme des pions mus par des mains invisibles sur lesquelles nous n’avons aucune prise, aucune emprise. Rien ne dépend de nous. Rien ne vient de nous. Nos réussites et nos échecs nous viennent d’ailleurs. Il faut donc savoir raison garder en tout pour ne pas s’approprier ce qui ne vous appartient pas et ne pas s’attribuer une gloire qui vient d’ailleurs… ».