Pour développer leur esprit critique : Des enfants s’initient à la philosophie

Par Reine AZIFAN,

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atelier de philosophie pour enfant

Développer l’esprit critique chez les enfants et promouvoir une citoyenneté responsable, tels sont, entre autres, les objectifs que vise l’atelier de philosophie pour les enfants. Une activité qui rassemble tous les derniers samedis du mois, à Cotonou, une trentaine d’enfants autour d’un sujet de société.

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Samedi 26 février, au centre Codiam à Cotonou, il est 16 h 20 min, des enfants arrivent au compte-gouttes et se dirigent avec empressement vers l’une des paillotes. D’autres enfants, accompagnés de leurs parents, s’y sont déjà installés en attente du démarrage de la séance du jour. Ils sont là pour « philosopher dans la détente» comme l’indique l’affiche du jour. L’ambiance paraît assez décontractée, la familiarité entre les enfants, disposés par groupes de quatre ou cinq, montre clairement qu’ils se connaissent depuis un certain temps. Sur une table à côté trônent une glacière, des boites de chocolat et autres friandises. La présence des parents sur les lieux en rajoute à l’esprit de détente que confèrent les organisateurs à cette activité.
Quelques minutes plus tard, la séance démarre sous la conduite du père Roland Téchou, professeur de philosophie au grand séminaire Saint-Paul de Djimè à Abomey. Pas de prise de notes particulière mais plutôt des échanges conviviaux, bien animés où chacun exprime le fond de sa pensée. Comme tous les derniers samedis du mois, ces enfants du primaire et du secondaire venus de différentes écoles de Cotonou, se retrouvent pour échanger sur un sujet de société dans le cadre du programme «Atelier de philosophie pour les enfants».
Le thème du jour porte sur la fraternité. A l’entame de la séance, les enfants partagent avec l’ensemble des participants, ce que leur inspire cette thématique. Pour approfondir les réflexions, ils bénéficient d’un support de texte portant sur la fraternité. Après une dizaine de minutes de lecture et de réflexion, les échanges proprement dits commencent. Et ils sont riches et diversifiés. Doit-on être ami avec tout le monde ? Comment parler de fraternité dans un monde marqué par des conflits divers ? Celui qui me fait du mal est-il toujours mon frère? A l’aide de questions et de questionnements, avec parfois le recours aux langues nationales, l’animateur a amené les enfants à s’approprier le sens de la fraternité et à aboutir à la conclusion que « la fraternité est l’essence même du vivre-ensemble ».
Initié en 2017 par l’abbé Roland Téchou, l’atelier de philosophie pour enfants encore appelé «café philo », offre aux enfants l’opportunité de développer leur esprit critique et de faire des discussions libres entre eux sur des questions de société. « J’ai vu l’expérience qui a été faite ailleurs et en rentrant au Bénin après ma thèse en philosophie, je me suis dit que c’est une activité qui peut intéresser les enfants », explique l’initiateur. Ce faisant, l’abbé Roland Téchou entre dans la perspective de l’Unesco qui a initié une chaire de la philosophie pour enfants. Les participants proviennent pour la plupart, des écoles catholiques de la zone puisque dès le départ, c’est dans ces écoles que l’information relative à cette activité a été communiquée. Ce sont des écoliers de CI au Cm2 et des élèves de la 6e en Terminale, qui ont choisi librement de consacrer une partie de leur temps de repos à ces échanges. À en croire l’organisateur, cette activité se déroule en collaboration avec les parents : « Ce sont eux qui reçoivent l’invitation une fois que l’activité est programmée et qui s’organisent avec les enfants pour venir, en fonction de leur disponibilité ».

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Favoriser une citoyenneté responsable

Philosopher avec les enfants, cela peut paraître à première vue inquiétant quand on connait la nature de cette discipline assez abstraite et la complexité des sujets qu’elle aborde. L’abbé Roland Téchou en est bien conscient: « Quand les gens entendent le terme philosophie, ils se rappellent les souvenirs de la classe de seconde, première ou terminale mais je voudrais vous rassurer qu’il s’agit bien d’atelier de philosophie pour enfants ». Il se veut rassurant quant à l’approche pédagogique utilisée : « Avec les enfants, la méthode que nous utilisons est celle de la discussion libre; on ne cherche pas à ce que les enfants fassent de grandes conceptualisations en citant les grands auteurs classiques de la philosophie, non. L’objectif pour nous, c’est de leur permettre de discuter entre eux et d’avoir la parole sur les grands problèmes de société qui restent des questions philosophiques ».
Comment réussit-il à faire aimer la philosophie aux enfants et à adapter les discussions à leur niveau ? Tout est dans la manière, répond l’abbé qui s’est fait former à cet effet. Il précise que ce sont les enfants eux-mêmes qui proposent les thèmes qui les intéressent et c’est à partir de là que les débats libres sont lancés. Le plus important dans cet exercice, c’est de les laisser discuter entre eux et d’exprimer leur idée. Pour l’abbé Roland Téchou, il faut absolument se défaire de l’ancienne conception que certains ont de la philosophie. Aujourd’hui, explique-t-il, «Nous cherchons à montrer que la philosophie, c’est l’existence humaine elle-même. Avant d’être une discipline académique, la philosophie, c’est d’abord l’être humain et donc toute personne est capable de réfléchir, de discuter sur les problèmes qui se posent à lui au quotidien. Vouloir faire cela avec les enfants, c’est en vue d’une citoyenneté responsable ».
Pourquoi développer l’esprit critique chez un enfant ? Aux yeux de certaines personnes, cela peut paraître farfelu, voire risqué. « Nous avons des appréhensions inutiles», affirme l’abbé Roland Téchou. La philosophie ou la réflexion n’a jamais fait de mal à quelqu’un, au contraire, si l’humanité a pu évoluer jusqu’à ce niveau, c’est parce que les hommes ont pu inventer des choses pour améliorer le vivre ensemble », assure-t-il. Il insiste sur les avantages que peut procurer cette ouverture d’esprit chez les enfants : «Eveiller l’esprit critique chez les enfants, ce n’est pas pour faire d’eux des anarcho-gauchistes, bien au contraire, c’est pour qu’ils gardent leur vigilance pour ne pas être manipulés par des idéologies ou des fanatiques. Si l’enfant est habitué à questionner tout ce qu’on lui demande, il ne sera pas la proie facile des vendeurs d’illusions ».
Les résultats positifs enregistrés depuis le début du programme l’encouragent à poursuivre. Outre Cotonou où l’activité connait une certaine fréquence, plusieurs villes du Bénin ont également bénéficié des ateliers de philosophie pour enfants pendant les vacances. Avec son équipe, composée d’enseignants de philosophie du supérieur et du secondaire, il travaille à proposer cette activité dans l’enseignement ordinaire. L’expérience est d’ailleurs en cours dans une école privée de Cotonou où tous les mercredis après-midi, des élèves de la classe de 6e s’adonnent à la pratique de la philosophie pour enfants. « Tout ceci nous permet de changer l’image de la philosophie dans la société et de rendre son enseignement pratique aux enfants », ajoute-t-il.

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Parents et enfants saluent l’initiative

Philosopher avec les enfants, n’est pas simple a priori, même si l’activité se déroule en toute convivialité et dans la détente. Pourtant, la plupart de ces enfants y participent depuis des années. Quel est l’intérêt pour un enfant ou un adolescent de passer son temps de repos à philosopher?

Uriel Satchivi est élève en classe de seconde C. Il participe au café philo depuis plus de trois ans. « C’est d’abord une activité ludique et ensuite elle nous permet de réfléchir sur des sujets de société, elle nous enseigne des valeurs. Et comme nous sommes des enfants, nous avons le sens de la curiosité et les échanges nous permettent de bien apprécier les sujets qu’on nous donne et de façon innocente », raconte-t-il. Pour lui, l’impact de cette activité sur son rendement à l’école est indéniable. «Apprendre à réfléchir comme nous le faisons ici me permet de mieux ordonner mes idées et de mieux les transcrire sur papier ; ça nous aide aussi à développer l’art oratoire et à nous habituer à la prise de parole en public». Anna Houéto, élève en classe de Cm2 ne dira pas le contraire. « C’est ma maman qui m’a fait découvrir l’activité et depuis que je viens ici, j’ai appris beaucoup de choses comme l’esprit de fraternité, la courtoisie et bien d’autres notions sur la vie. Et avec l’animateur, on s’amuse beaucoup et il y a des parents très gentils qui nous apportent le goûter. En tout cas, c’est un véritable plaisir de venir ici », assure-t-elle. Elle précise que cette activité a changé quelque chose dans sa vie : « Depuis qu’on a abordé le sujet de la courtoisie, j’ai appris à ne plus être méchante avec les gens. Avant, tout le monde me disait que j’étais très arrogante et depuis qu’on a échangé sur ce thème, je suis plus respectueuse. »
Qu’est-ce qui motive les parents à les y amener et à y prendre part aussi ? Pour dame Cynthia Dèdo, enseignante et parent de deux petits enfants participants au programme, «C’est un cadre dans lequel ils apprennent d’abord à écouter, ensuite à structurer leurs pensées et à mieux s’exprimer. C’est la raison pour laquelle je les amène ici malgré leur bas âge ». Quant à Serge Satchivi, cadre de banque et parent de trois enfants participants à l’activité, il assure avoir adhéré au café philo dès sa mise en place vu l’intérêt dudit programme. « Il offre aux enfants un espace de libre échange, de réflexion et de partage des idées. Moi je trouve que c’est très intéressant pour éduquer les enfants aujourd’hui». Il souligne l’impact de l’activité sur les enfants timides. « Un tel programme leur permet de se libérer, de voir d’autres personnes et de s’exprimer. Dans une société où on vit l’individualisme, il était important de créer un cadre comme celui-ci pour discuter des sujets autres que ceux dont on parle à l’école ou à la catéchèse », ajoute-t-il. Au dire de Serge Satchivi, ce ne sont pas seulement les enfants qui trouvent leur compte en participant au café philo, les parents aussi en tirent quelque chose. « On parle de tout. Chaque fois qu’on vient, on apprend beaucoup de choses, même nous parents qui les accompagnons ici. Parfois on est surpris des réponses des enfants à certaines questions et c’est pour cela que je continue d’amener les enfants dès que j’en ai le temps et de rester jusqu’à la fin », confesse-t-il. Parlant de l’impact de l’activité sur ses enfants, il assure que « Deux d’entre eux sont devenus très critiques et posent beaucoup de questions. N’importe quel sujet, ils veulent comprendre. Je pense que cela apporte quelque chose de positif à leur développement intellectuel ». Dans un monde devenu village planétaire où les réseaux sociaux envahissent l’espace familial, il est important selon lui, de créer un tel cadre pour favoriser les discussions. Parfois, fait-il remarquer, «Les enfants découvrent des choses que nous-mêmes on ne sait pas. Il vaut mieux créer le cadre et discuter avec eux de ces sujets de façon appropriée».

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L’Unesco promeut la pratique

La pratique de la philosophie aux enfants dans le monde date d’environ 50 ans. Précurseur de la philosophie pour enfants, le philosophe et pédagogue américain Matthew Lipman a développé au cours des années 1970, sa propre méthode pédagogique qui est aujourd’hui une référence en la matière. Il estime que l’éducation, par le recours à la pratique de la philosophie, doit permettre d’apprendre « aux enfants comment penser, et non quoi penser ». Depuis son apparition, le programme de philosophie pour enfants a été adopté et intégré dans le cursus scolaire de dizaines de pays à travers le monde. Cette pratique est promue depuis 2016 par l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (Unesco), à travers le lancement de la Chaire Unesco « Pratique de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale ». Selon cette institution internationale, « L’actualité tragique partout dans le monde alerte les autorités publiques sur la nécessité d’éduquer dès le plus jeune âge les futurs citoyens et citoyennes à l’esprit critique, les valeurs humanistes, l’égalité entre les hommes et les femmes, la nécessité d’un dialogue apaisé et respectueux entre toutes les cultures ».