Pr Akoko Dorothée Kindé Gazard: « La Covid-19 ne doit pas ralentir les stratégies contre le paludisme »

Par Maryse ASSOGBADJO,

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Dorothée Kindé Gazard

A l’occasion de la 21e édition de la Journée mondiale contre le paludisme cette année, le Bénin renouvelle son engagement à lutter contre le fléau, en renforçant ses stratégies inspirantes. La Covid-19 ne doit aucunement émousser les ardeurs. C’est l’une des recommandations que formule Pr Akoko Dorothée Kindé Gazard, ancien ministre de la Santé et professeur titulaire de parasitologie-mycologie au Centre national hospitalier et universitaire Hubert Koutoukou Maga (Cnhu) dans cette interview.

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La Nation : Entre 2006 et 2010, le paludisme était considéré comme la première cause d’hospitalisation au Bénin. Quel bilan pouvons-nous faire à l’occasion de la 21e édition, cette année ?

Dorothée Akoko KINDE- GAZARD : Ce dimanche 25 avril 2021, la communauté internationale a célébré la 21e Journée mondiale contre le paludisme. Cette initiative a été lancée en 2000 avec l’Organisation mondiale de la santé (Oms) et ses partenaires, à travers l’initiative Roll back malaria (Rbm). Cette journée nous permet de faire le point des avancées. La situation épidémiologique du Bénin n’a pas beaucoup varié. Toutefois, nous notons que le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a considérablement été réduit. Les mamans consultent beaucoup plus tôt pour avoir accès à des soins adéquats pour leurs enfants. Ce résultat est aussi le fruit de l’implication des relais communautaires qui représentent les agents communautaires de santé et qui disposent des médicaments pouvant permettre aux populations de prendre rapidement en charge les enfants malades dans leurs communautés. Les mamans savent désormais qu’elles doivent amener leurs enfants consulter l’agent de santé communautaire pour recevoir gratuitement les soins. Elles n’ont donc plus besoin de parcourir des dizaines de kilomètres pour rejoindre un centre de santé dans le cadre du traitement du paludisme.

Peut-on déduire de cette démarche des mamans que les enfants de moins de cinq ans sont plus en plus épargnés du paludisme ?

Les deux principales cibles préoccupantes sont les enfants âgés de moins de 5 ans et les femmes enceintes. Pour mieux contrôler cette endémie chez les enfants de moins de cinq ans, le ministère de la Santé a lancé une nouvelle stratégie de prévention dénommée ‘’la chimioprévention du paludisme saisonnier (Cps)’’.
Le paludisme peut sévir tout au long de l’année dans une région donnée. C’est ce que nous constatons souvent dans la région du sud où la transmission du paludisme est stable. Il peut également sévir juste quelques mois dans l’année (trois à quatre mois), notamment pendant la saison pluvieuse. C’est la situation au nord du Bénin et dans les pays de l’hinterland. La Cps consiste à traiter systématiquement tous les enfants sur une période de quatre mois (les quatre mois correspondent à la période de transmission du paludisme). Nous avons obtenu de bons résultats avec cette stratégie. Le Bénin l’a démarré en 2019 après le Mali et le Sénégal et le Burkina Faso.

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Peut-on espérer l’élimination de ce fléau avec l’expérience Cps?

Avec cette stratégie, on peut mieux contrôler la maladie, voire évoluer vers la pré élimination du paludisme en agissant directement pour supprimer le parasite. Il y aura moins de décès liés au paludisme. L’objectif final, c’est que nos enfants puissent survivre au paludisme. Mais il ne faut pas occulter les autres paramètres favorables à la survenue du paludisme comme les caractéristiques environnementales, les aspects éthnologiques, sociologiques et culturels.

Quid des femmes enceintes ?

La femme enceinte est la cible pour laquelle on recommande la prévention par le médicament chez les populations qui vivent dans les pays endémiques. Il s’agit du Traitement Préventif Intermittent (Tpi) à la Sulfadoxine – Pyriméthamine). Tout au long de la grossesse, elle doit prendre la ‘’sulfadoxine pyrimethamine’’. Au contraire, ce médicament permet d’éviter la transmission du paludisme au fœtus. L’administration de ces molécules à la femme enceinte permet de détruire les parasites qui sont logés dans le placenta.
Les femmes devraient prendre tout au long de la grossesse la dose recommandée. Mais elles n’arrivent pas à faire une bonne observance. La sensibilisation avec le concours des sages-femmes et des relais communautaires permettra d’améliorer le taux de naissance d’enfants de faible poids. Les statistiques s’améliorent globalement, malgré le fait qu’on rencontre des zones où le taux de couverture en Tpi est encore inférieur à 10 %.

A l’occasion de cette journée mondiale contre le paludisme, l’Oms assure que l’objectif zéro cas doit être atteint en 2030.

Le slogan à cette édition, c’est ‘’zéro palu, tirer un trait sur le paludisme!’’ il faut que toutes communautés s’y engagent vraiment avec l’aide de partenaires mais surtout que les gouvernements des pays endémiques s’approprient cette lutte.

Quelles sont les statistiques sur lesquelles nous pouvons nous fonder au Bénin ?

L’annuaire statistique 2020 est en cours d’élaboration. L’annuaire statistique de 2018-2019 indique que 2 048 584 ont consulté dans les centres de santé et hôpitaux pour cause le paludisme. Ce qui représente 48,9 % des causes de recours aux soins.
Le paludisme est, en outre, la 1re cause de décès, 24 %, pour l’ensemble des affections dans nos formations sanitaires.

Beaucoup redoutent aujourd’hui la survenue du paludisme couplé avec la Covid-19. Leur crainte est-elle fondée ?

Et pour cause ! Sur le plan clinique, les symptômes de ces deux maladies se recoupent. Le paludisme se manifeste par la fièvre, les douleurs musculaires, les céphalées. Ces symptômes se notent également dans le cas de la Covid-19. La fièvre qui est un indicateur du paludisme peut l’être également pour la Covid-19, même si d’autres signes comme les manifestations pulmonaires s’ajoutent dans le cadre de la Covid-19.
La peur de la Covid-19 a pour conséquence la baisse de fréquentation des centres de santé. Nous ne devons pas baisser les bras. La Covid-19 ne doit pas prendre le dessus sur la prise en charge des autres affections. Les sensibilisations en direction des populations, notamment les mamans afin qu’elles puissent obtenir un diagnostic précoce et un traitement rapide doivent se poursuivre et s’intensifier. Plus tôt le paludisme est traité, moins le malade risque d’évoluer vers les complications. On enregistre des complications neurologiques (neuro-paludisme), l’anémie grave (2 g/dl d’hémoglobine au lieu de 12 à 13g/dl). Les décès peuvent survenir rapidement lorsqu’on ne fait pas diligence.

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Comment le Bénin se positionne-t-il aujourd’hui avec ses partenaires tels que la Banque mondiale, l’Unfpa, l’Unicef, le Pnud…, pour arriver à bout de ce phénomène ?

L’initiative ‘’Roll back Malaria’’, le Fonds Mondial, comme plusieurs autres partenaires soutiennent les pays endémiques. Cette riposte s’organise à travers deux axes majeurs d’intervention que sont la disponibilités des combinaisons thérapeutiques (Cta) pour le traitement et les moustiquaires imprégnées à longue durée d’action distribuées gratuitement pour la prévention tous les trois ans. La communauté internationale appuie les pays endémiques. Il revient également aux pays de d’engager dans la lutte contre cette endémie qui fait tous les ans plus de 400 000 morts.

Quels conseils avez-vous à l’endroit de ceux qui, dans nos communautés, continuent d’assimiler le paludisme à la sorcellerie ?

Heureusement qu’on rencontre de moins en moins le phénomène que vous évoquez. Depuis l’an 2000, l’initiative d’Abuja pour faire reculer le paludisme en Afrique a induit beaucoup d’actions d’information et d’éducation au niveau des communautés. Mais l’ignorance demeure. Aujourd’hui, beaucoup ont compris que la maladie est due à la piqûre d’un moustique. Mais le piège tout de même demeure la non utilisation des moustiquaires obtenues gratuitement. Avec une couverture de plus de 80 % de distribution de moustiquaires imprégnées dans les localités, le taux d’utilisation effective (dormir sous une moustiquaire imprégnée) est inférieur à 60 %. Nous avons du pain sur la planche. Les relais communautaires ainsi que les radios communautaires devraient jouer un grand rôle dans ce sens.

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Le pari de la lutte contre le paludisme pourra-t-il être une réalité à l’échéance des Objectifs de développement durable en 2030 ?

Nous voulons garder l’espoir. Cela suppose que nous avons encore beaucoup d’efforts à fournir. Il ne suffit pas de distribuer les moustiquaires et penser que la victoire est acquise même si des progrès s’enregistrent.

Quel est l’impact de la Covid-19 sur les efforts d’élimination du paludisme ?

Depuis le lancement de l’initiative Roll Back Malaria (Rbm) et grâce aux financements internationnaux, les interventions ont permis de sauver 600 000 vies humaines (Cta) et de prévenir 100 millions de nouvelles infections (Mild) chaque année par rapport à l’an 2000.
La Covid-19 devient une menace car pour preserver ces progrès, et il faut éviter de soumettre les systèmes de santé à des pressions supplémentaires.
La fourniture de tests diagnostiques rapides (Tdr) et de médicaments antipaludiques efficaces ( Cta) est impérative pour éviter qu’un cas de paludisme simple évolue vers une maladie grave et la mort.
Les thérapies préventives pour les femmes enceintes et les enfants doivent être maintenues.
C’est pourquoi il faut éviter que la Covid-19 perturbe les chaînes d’approvisionnement des Tdr, des Cta, les campagnes de distributions de Mild. A ce sujet le Bénin a donné l’exemple en changeant son approche de distribution. La distribution s’est faite par la stratégie du “porte à porte” plutôt que par les grands regroupements des populations.
Devant toutes symptomatologies évocatrices de la Covid-19, il faut faire un Tdr du paludisme, car il peut ne pas s’agir de la Covid-19 mais du paludisme que nous savons si bien traiter.

A quand la découverte d’un vaccin contre le paludisme?

Le paludisme sévit dans les pays à faibles revenus qui ne peuvent investir dans la découverte d’un vaccin. L’Afrique et les autres pays tropicaux endémiques devraient prendre leur responsabilité et intensifier la recherche d’un vaccin contre le paludisme en faisant de cela une priorité. Avec la Covid-19, il y a eu une kyrielle de vaccins mis sur le marché parfois avant même que les phases d’essai ne soient terminées.
C’est le lieu de saluer et féliciter les équipes de recherche du Burkina avec leur partenaire de l’université d’Oxford, qui ont développé un candidat vaccin antipaludique qui est actuellement en phase II avec une efficacité de 77 %. La procédure de validation est en cours.